Coronavirus. “On ne peut pas arrêter de travailler” : comment les agriculteurs, maillon indispensable, vivent la crise

Image d'illustration / © F.GILTAY
Image d'illustration / © F.GILTAY

Les agriculteurs souffrent eux aussi de la crise du coronavirus. Pourtant, ils sont en première ligne  pour nourrir les Français pendant le confinement...et après. « Nous comptons sur vous, ne lâchez rien », leur a écrit le ministre Didier Guillaume.

Par Marianne Mas

« Des gens malades ? Bien sûr qu'il y en a aussi dans le monde agricole ! » Jean-Christophe Rufin s'est d'ailleurs fait une belle frayeur en rentrant du Salon de l'agriculture de Paris, fin février, « On a croisé beaucoup de monde là-bas. Quelques jours plus tard, j'ai eu des symptômes grippaux, heureusement aujourd'hui tout va bien. Mais on a pas mal de collègues alités, et c'est affreusement compliqué de se faire remplacer dans nos métiers.»
 

« Dans les campagnes, on n'est pas plus à l'abri que dans les grandes villes »


Trop exposés, problèmes de garde d'enfants, début de symptômes, comme dans d'autres filières, beaucoup de salariés ont fait valoir leur droit de retrait, notamment dans les entreprises de transformation des produits agricoles. « On réorganise le travail, explique Jean-Christophe Rufin, ça n'est pas forcément évident. En tous cas ça montre que dans les campagnes, on n'est pas plus à l'abri que dans les grandes villes. En tant qu'organisations syndicales, on fait tout pour accompagner les agriculteurs, pour ne surtout pas être vecteurs de cette épidémie. »

Dans les champs, ça commence à être l'heure des semis : le blé, le lin ou la betterave. « On s'attelle à travailler la terre qui commence tout doucement à sécher après une longue période de pluie, raconte Denis Bollengier, le vice-président de la FDSEA Nord. On est confinés dans nos tracteurs, ça on a l'habitude, mais il n'y a plus les bruits tout autour, c'est calme, je dirais même c'est triste ! »

La plus grosse crainte? Les problèmes de transport. L'alimentation du bétail, les approvisionnements en semences et en produits phyto-sanitaires, la livraison des bêtes à l'abattoir ou la récolte du lait... une bonne partie de l'activité est tributaire du transport.  Jean-Christophe Rufin :« On a fait les semis d'engrais la semaine dernière, là on va démarrer les semis de betteraves, mais il faut qu'on soit livrés en semences, et là on a déjà des retards. Pour mon avoine, j'ai passé la commande il y a 10 jours à la coopérative et j'attends encore. » Le secteur craint aussi une rupture dans la chaîne d'approvisionnement en matériel agricole. « Si les concessionnaires ne devaient plus être livrés en pièces détachées, il pourrait rapidement y avoir de gros problèmes de maintenance de nos engins.»
 

Maillon indispensable


Dans un courrier adressé à tous les acteurs du monde agricole, le Ministre Didier Guillaume a tenu à rassurer et à encourager la filière. « Nous comptons sur vous, dit le communiqué, il est indispensable que la chaîne alimentaire perdure  pour soutenir l'effort de la communauté nationale. En retour, l'Etat sera à vos côtés pour traverser cette période difficile. »
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Lettre du ministre de l'agriculture
Lettre du ministre de l'agriculture


Pour Denis Bollengier, c'est clair : « Le Ministre ne nous ordonne pas vraiment de travailler mais c'est tout comme. On nous dit : n'arrêtez pas car si vous arrêtez vous irez au-devant de problèmes, personnels et collectifs. Donc on ne peut pas. Ce qui est plutôt positif dans cette période un peu particulière que nous vivons, c'est que les Français prennent conscience de ce qu'est l'agriculture de notre pays, et qu'ils n'aimeraient pas qu'elle soit délocalisée. »

 

Les nouvelles habitudes alimentaires des consommateurs confinés

« On pensait que les gens confinés auraient d'autant plus besoin de manger des produits frais, or ce qu'ils achètent c'est surtout du non périssable, s'étonne Jean-Christophe Rufin. Dans l'Avesnois où j'habite, les grandes surfaces ont fermé tous leurs drives. Elles livrent à domicile à 5-6 jours, eh bien on constate que les produits frais sont très minoritaires dans ces commandes »

« Depuis une semaine, les gens ont changé leur mode d'alimentation, poursuit Christian Durlin, le président de la Chambre d'Agriculture du Nord : ils ne vont plus dans les restaurants, les cantines d'entreprise ou scolaires. Or traditionnellement en restauration collective, on consomme beaucoup de surgelés. Aujourd'hui, il se trouve que la demande est plus forte pour les conserves que pour les surgelés, ça n'est pas neutre en termes d'impact économique pour certaines filières. On constate actuellement une grosse tension sur les productions de pommes de terre destinées à la transformation. Autant la filière des pâtes est en surchauffe, autant celle de la frite surgelée est en déprime en ce moment. On arrive encore à stocker, mais il y a un moment où on va devoir écouler.» Inquiétude aussi chez les producteurs en contrat avec des industriels, qui sont soumis à des engagements sur les quantités à produire et les plannings de livraison. « Moi j'ai des hangars remplis de pommes de terre, explique Denis Bollengier, producteur à Bergues, et vice-président de la FDSEA. Mes récoltes de septembre-octobre peuvent tenir jusqu'en juillet environ, et j'espère qu'elles vont s'écouler en temps et en heure parce que s'il y a des défaillances dans la chaîne de livraison, c'est perdu. Du blé, ça se stocke, pas des pommes de terre. »

Jean-Christophe Rufin, lui, redoute que les marchés ne soient bientôt interdits. « Même si le Ministre demande qu'ils puissent être maintenus, je doute qu'ils résistent à des consignes de confinement plus strictes. » Que faire alors pour écouler les produits frais non vendus ?  « Les antennes des Restos du Coeur sont fermées, ça me fait mal au cœur de voir tous ces produits perdus. Nous sommes en train de réfléchir à des modes opératoires pour en faire bénéficier les plus démunis. Dès demain, je prends mon bâton de pèlerin avec mon association SOLAAL* pour trouver des débouchés ».

*SOLAAL, solidarité des producteurs agricoles et des filières alimentaires. L'association est née en 2013. Elle met en lien des producteurs et des structures comme la Banque alimentaire ou le Secours populaire pour distribuer des invendus. L'antenne des Hauts-de-France a été créée fin 2018. L'an dernier, elle a permis de récolter plus de 54 tonnes de dons pour les associations.

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