Coronavirus : plus de 150 ans après l'épidémie de choléra en Picardie, l'Histoire se répète

Paul-Félix Guérie - L'Impératrice Eugénie visitant les cholériques de l'Hôtel-Dieu à Amiens, le 4 juillet 1866 / © Photo RMN-Grand Palais (domaine de Compiègne) / Thierry Le Mage
Paul-Félix Guérie - L'Impératrice Eugénie visitant les cholériques de l'Hôtel-Dieu à Amiens, le 4 juillet 1866 / © Photo RMN-Grand Palais (domaine de Compiègne) / Thierry Le Mage

Des hôpitaux débordés, des batailles d’experts médicaux, des écoles fermées... Dans l'Histoire, on retrouve de surprenantes similitudes entre la crise sanitaire actuelle et les différentes épidémies qui ont traversé la Picardie au cours des siècles, notamment celle de choléra en 1866.

 

Par Mathieu Maillet

Avec Louise Dessaivre, directrice des bibliothèques de l’UPJV et auteure de l’ouvrage L'impératrice au chevet des Amiénois victimes du choléra, nous avons regardé d'un peu plus près les épidémies qui ont traversé la Picardie dans l'histoire, et la gestion de ces crises sanitaires. Les similitudes avec la période actuelle sont assez troublantes. 

En 1866, une épidémie de choléra touche la Picardie et notamment la ville d’Amiens. Dans la population, c’est d'abord de sidération dont sont atteints les bourgeois de la ville. S’il y a quelques mois nous étions persuadés que le coronavirus n’était qu’une simple grippe, eux pensent alors que le choléra ne touche que les habitants des quartiers populaires d’Amiens.

La panique et l'exode vers les campagnes

Contrairement à Paris, qui depuis plusieurs années, a engagé de vastes travaux d’assainissement sous l’impulsion du préfet Haussmann, voyant apparaître le tout-à-l’égout, Amiens continue de déverser ses eaux usées à même le sol et dans les canaux. Les rues comme le fleuve sont remplies des déjections des habitants, créant un terrain fertile pour la bactérie mortelle. On peut alors aisément imaginer les ravages causés par les déchets des malades traités à l'Hôtel-Dieu. Cet hôpital est situé au coeur du quartier Saint-Leu, cerné par les canaux. Et là comme ailleurs, tout finit dans la Somme.

La maladie se propage vite, entraînée par l’eau qui traverse la ville. Et puis des curés et des sœurs contractent la maladie.... C’est assez pour faire paniquer la population. Une partie décide de quitter la ville pour fuir l’épidémie, ce qui a pour conséquence de diffuser la maladie dans les campagnes. On rapporte même que de nombreuses maisons sont abandonnées sans que leurs occupants n’aient pris la peine de les fermer à clé.

Fakes news et élans de solidarité

Face à la peur, les réactions de la population vont du pire au meilleur. Pour le pire, on cherche des boucs-émissaires. Internet n’existe pas mais les fakes news circulent par lettres anonymes. L’une d’entre elles est envoyée au préfet de la Somme, demandant de débarrasser la ville de tous les saltimbanques et de ce cirque, présent sur la place. Des rumeurs circulent contre un charcutier qu’on accuse d’avoir empoisonné ses porcs avec de la mort-aux-rats avant de vendre la viande. Les francs-maçons aussi sont des coupables désignés. 

Pour le meilleur, des élans de solidarité se mettent en place. Alors que des cadavres sont laissés dans la rue par crainte qu'ils contaminent celui qui les touchera, comme aujourd’hui en Équateur, des gens de la voirie se dévouent pour les débarrasser. 

Pour ouvrir des lits, de grands industriels comme Cosserat mettent leurs domiciles privés au service de la lutte contre la maladie. Le dévouement des personnels soignants est loué. Beaucoup d’entre eux sont infectés et décèderont du choléra.

Le dévouement des soignants

Comme aujourd’hui, pour lutter contre la maladie, le préfet demande l’aide des internes des hôpitaux de Paris pour renforcer les services de l'Hôtel-Dieu. Il faut dire qu’il n’y a que cinq médecins dans l’institution. Et les médecins de ville sont eux aussi surchargés.

Pas de chloroquine pour enflammer les débats entre experts médicaux, mais certains patients traités au camphre se disent guéris par ce traitement miracle, quand d’autres s’empoisonnent avec. Au sein de l'Hôtel-Dieu, des médecins préconisent l’ingestion d’alcool fort ou de vin. Un moyen sans doute de garder la bonne humeur chez les malades.

Communication politique

La vie de la cité se trouve évidemment très affectée. L’économie est à l’arrêt, les écoles sont fermées.
Pour assurer les Amiénois de l’implication du pouvoir en place (nous sommes alors sous l’empire de Napoléon III), l’impératrice Eugénie vient visiter les hôpitaux de la ville. Quelques critiques se font doucement entendre.  A ce propos, Prosper Mérimée écrivait à Panizzi, le 5 juillet 1866 : "Je ne suis pas sûr que ce soit très raisonnable, mais c'est très beau."

Mais la population ne se tourne pas que du côté de l’État pour sa protection. L’évêque d’Amiens Jacques-Antoine-Claude-Marie Boudinet organise une cérémonie et vénère la relique de Saint Jean-Baptiste pour surmonter cette épidémie. Une tradition apparue au XVIIe siècle lors des épidémies de peste, et qui perdure toujours aujourd'hui. 

L’épidémie s’arrêtera en décembre 1866, avec un pic épidémique entre juin et août de cette année-là. Quand le choléra a disparu, l’empire voulut récompenser le dévouement des habitants en distribuant des légions d’honneur. Il y eut alors une vaste course à la médaille, beaucoup estimant la mériter. Pour lutter efficacement contre les épidémies futures, la ville se dota d’un réseau d’assainissement efficace.

 

Les trois autres grandes épidémies

La peste noire de 1348

On a peu de données sur cette peste dévastatrice qui a tué un tiers de la population européenne. Elle atteint la Picardie au début de l’année 1349. Comme la plupart des épidémies de peste, elle est partie d’Asie centrale et a suivi la route de la soie. Son vecteur est la puce des rats qui infestaient les transports de céréales en direction de l’Europe.

La peste de 1666

Elle aussi arrivée par les ports de commerces, elle se déclare vers 1660 aux Pays-Bas et  atteint la Picardie à partir de 1666. On trouve des foyers épidémiques à Amiens, dans la vallée de la Somme, à Laon et dans le sud de l’Oise. Les autorités instaurent des quarantaines autour des grandes villes en mettant en place des cordons militaires pour limiter les entrées et les sorties. Des affiches sont placardées dans les villes pour expliquer la situation et les gestes barrières à mettre en place. Parfois, les fenêtres et les portes de personnes contaminées sont murées pour éviter la propagation. Une méthode de distanciation sociale un peu exagérée. Comme aujourd'hui, les réunions publiques sont interdites, les commerces sont fermés, l’économie est en chute libre. Il est difficile de connaître le nombre de victimes parce que les archives sont pauvres à ce sujet, mais on estime le bilan en Picardie à plusieurs milliers de morts.

La grippe espagnole de 1918

Apparue dans le nord de l’Europe au printemps 1918, dans les premiers temps elle ne s’avère pas meurtrière. Mais passé l’été la grippe semble avoir muté et une deuxième vague fait à nouveau son apparition chez les combattants  de la Première Guerre Mondiale, qui contamineront le monde entier en rentrant chez eux à la fin de la guerre. Amiens est particulièrement touché parce que sa gare voit passer les soldats qui rentrent chez eux. On estime le bilan mondial entre 20 et 50 millions de morts. Mais que vient faire l’Espagne dans cette grippe ? En 1918, ce pays n’est pas impliqué dans la guerre. La presse y est libre de parler de cette maladie qui ravage les tranchées. Ainsi elle porta le nom du pays qui le premier rendit publique cette grippe extrêmement mortelle.

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