"J'écris avec les tripes" : Eesah Yasuke, la lumière au bout du micro

Originaire de Roubaix, Eesah Yasuke est sous le feu des projecteurs depuis peu. Avec un univers musical aux multiples influences, elle séduit autant qu'elle fascine. Elle représentera les Hauts-de-France dans plusieurs compétitions musicales à la rentrée.
Eesah Yasuke représentera les Hauts-de-France dans trois compétitions musicales à la rentrée.
Eesah Yasuke représentera les Hauts-de-France dans trois compétitions musicales à la rentrée. © Lea Martineau

"Eesah, c'est en référence à mon prénom Isaiah. Yasuke, c'est un clin d'oeil aux samouraïs noirs". Si le nom Eesah Yasuke ne vous dit rien, pour l'instant, sachez que vous risquez de l'entendre partout très rapidement.

La jeune rappeuse représentera les Hauts-de-France à la finale de "Tremplin Rappeuz", "Buzz Booster" et participera à "Rappeuz en liberté" à la rentrée. En attendant, elle joue ce dimanche 18 juillet à la Block Party du Palais des Beaux-Arts de Lille, à 18 heures 30. Portrait d'une artiste prodige made in Roubaix. 

L'écriture comme exutoire

"Je suis née dans le quartier des Trois-Ponts à Roubaix. À l'âge de deux ans, j'ai été placée à la DDASS [actuelle Aide sociale à l'enfance], j'étais en famille d'accueil, en foyer mère-enfant et dans plusieurs structures différentes", explique l'artiste, qui commence l'écriture quand elle est placée en foyer. "C'était mon exutoire, j'écrivais en secret des poèmes, ça m'a aidée". 

Elle laisse finalement sa créativité de côté quelques années avant de reprendre "pas si longtemps que ça, j'ai commencé la musique en 2018".  Eesah Yasuke doit ce tournant à une jeune fille avec qui elle s'est liée d'amitié en foyer. "Ce n'est pas juste une amie, c'est une soeur, précise-t-elle. J'aimais chanter et elle me prenait au sérieux, elle m'a même inscrite à la Nouvelle Star. Je n'y suis pas allée, je ne me voyais pas faire ça."

Mais la machine s'enclenche petit à petit. La jeune femme, en formation d'éducatrice spécialisée à ce moment-là, rencontre des profils différents de personnes qui vivent à la rue. Quelque chose s'allume en elle. "Ils avaient un gros vécu, un gros parcours, ça a fait écho à plein de choses. A ce moment-là, il s'est passé un truc, je voulais aller plus loin et j'ai été poussée par mon entourage."

Elle passe alors du poème au rap, de l'écrit à l'oralité. Deux univers assez différents. "L'oralité c'est autre chose, c'est un autre type d'exutoire, explique Eesah Yasuke. L'écriture est cathartique, mais quand j'ai lu mes premières phrases à l'oral, j'avais des frissons. Je m'exerçais un peu à la maison mais je n'étais pas hyper satisfaite. En même temps, c'est les débuts."

Le fruit du hasard

C'est le fruit du hasard qui la propulse sur les devants de la scène. Un jour, en plein pique-nique au parc de la citadelle de Lille, elle aperçoit des musiciens avec une guitare et un "bout de batterie". Intriguée, elle les rejoint et "pose [son] premier texte là-bas, sous un arbre qui ressemblait à un baobab". Les passants, intrigués, s'arrêtent et l'écoutent. Son premier public est séduit. 

L'effervescence est telle que la nuit tombe et elle ne s'en rend pas compte. Prise par "l'amour de la musique", ce qui devait être un simple pique-nique se transforme en communion musicale qui dure jusqu'à... 3 heures du matin. "Ça a créé un délic en moi, j'ai su que j'avais envie de partager avec les gens." Elle garde contact avec ces musiciens, qui travailleront avec elle sur le titre Hennessy de son EP intitulé Cadavre Exquis.

C'est d'ailleurs ce même hasard qui l'amène à rencontrer son beatmaker (concepteur rythmique) Chief Waxy. "La façon dont on s'est rencontrés est dingue, lance-t-elle d'une voix enjouée. L'an dernier, j'en n’étais qu'aux balbutiements de mon projet Cadavre Exquis, j'étais en galère d'argent et je suivais un mec sur Instagram qui donnait des conseils sur comment vivre de sa musique." Un jour, elle poste un commentaire pour le remercier de son travail et Chief Waxy tombe dessus. Intrigué par son univers musical, il la contacte et la rencontre. 

"Il revenait du Canada quand on s'est rencontrés. Lors d'une discussion, on a découvert tous les deux que sa maman était la directrice d'un foyer dans lequel j'étais, plus jeune, dévoile Eesah Yasuke. Je connaissais sa soeur aussi, elle faisait de l'aide au devoir au foyer où je vivais !". C'est avec Chief Waxy qu'elle compose le titre éponyme de son EP Cadavre Exquis. "J'ai posé le texte a capella puis on a brodé une prod autour, une sorte d'ornementation avec des voix qu'il a transformées. C'est une osmose ce titre-là."

Univers divergents

Désormais, Eesah Yasuke se consacre uniquement à la musique et fait tout pour en vivre. "Je travaille dessus matin, midi et soir." Elle évolue dans un univers au croisement de plusieurs influences : "j'ai grandi à une époque où on n'avait pas vraiment d'accès à la musique. Un ou deux CD, pas plus. Il y avait beaucoup de musiques africaines, comme le ndombolo ou la rumba congolaise, et le coupé décalé ivoirien. Le rap est arrivé plus tard dans ma vie."

Au lycée, ses amis lui apportent de nouvelles influences, plutôt rock et métal, mais aussi de l'électro, qu'elle n'écoute "pas énormément". Mais cela ne l'empêche pas de s'en nourrir. Elle cite également des artistes comme Lauryn Hill, Disiz, The Blaze ou encore Frenetik et Ischa, qui a d'ailleurs inspiré son titre M2M. 

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Son univers est un patchwork, un peu à l'image de sa personne, au croisement de plusieurs identités. C'est pourquoi son premier EP s'appelle Cadavre Exquis. "Je l'ai appelé comme ça parce que je considère que j'en suis un, je suis consistuée d'éléments divergents, qui font ce que je suis aujourd'hui, qui forment un tout cohérent.

La lumière au bout du tunnel

La musique d'Eesah Yasuke est brute et poétique. Elle force à l'introspection et à la réflexion. À travers son parcours et sa musique, elle veut "montrer qu'il y a une lumière au bout, en particulier à mes frères et soeurs en foyer. Parce que quand tu grandis dans cet univers-là, tu ne te projettes pas, c'est au jour le jour, c'est une autre manière de penser le monde et notre existence."

Elle explique avoir mis du temps à se projeter et à concrétiser les choses. Maintenant que les voyants sont au vert, elle ne veut pas avoir la prétention d'être un modèle de réussite. "Je veux juste dire que c'est possible de sortir de tout ça, de tout ce cercle là. Je veux montrer qu'il est possible de sortir d'un cercle vicieux pour arriver à un cercle vertueux."

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"Je me surprends à parler de mon vécu en foyer, avoue-t-elle. C'est quelque chose que j'ai longtemps tu car on me prenait pour une délinquante. Des parents ne voulaient même plus que je cotoie leurs enfants. Aujourd'hui, j'ai envie de le dire, ce n'est pas une honte, il faut que je le porte fièrement !".

Le racisme est aussi un thème qui lui tient à coeur. "J'écris avec les tripes. C'est quelque chose qui bouillonne en moi et qui me suivra jusqu'à la fin de ma vie. J'ai vécu beaucoup d'événements en rapport avec qui n'ont fait que renforcer mon caractère et ma revendication." Mais pas question pour elle de dire que sa musique est politisée. "L'art sert à s'exprimer, à prendre position. Dans tout ce que j'écris, je suis obligée d'en parler. Peut-être que ça dérange, mais l'authenticité, c'est important pour moi. Il faut être en accord avec soi-même."

Aujourd’hui, Eesah Yasuke continue de travailler dur "sur un projet qui devrait sortir courant octobre". Une chose est sûre, la lumière au bout du micro n'est pas prête de s'éteindre. 

 

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