Législatives 2024. Entre deux élections, paroles d'électeurs à Roubaix et Hénin-Beaumont

Les deux villes concentrent des problématiques communes et un fort taux d'abstention. Dans l'une, le RN est arrivé largement en tête, dans l'autre, ce sont les Insoumis. Paroles d'électeurs.

Il fait gris en ce début d’été à Hénin-Beaumont. C’est l’après-midi et beaucoup d’habitants se rendent en voiture dans la zone commerciale voisine de Noyelles-Godault. Dans le centre-ville, les rues sont donc plutôt calmes, peu de passage. Les rares promeneurs passent devant la mairie. Sur la baie vitrée qui sert d’espace d’accueil extérieur, l’équipe municipale a fièrement affiché les résultats des élections européennes. Ici, Jordan Bardella sort largement vainqueur, plus de 60% des voix exprimées, soit plus d’une personne sur deux. En face, les autres partis se partagent les miettes, 8% pour le score le plus élevé : La France Insoumise. 

“C'est bien, ça va changer” se félicite cette passante, “c’est de bon augure pour la suite” reprend-elle. La suite en question ? Les élections législatives, prévues dans moins de deux semaines. Les électeurs RN espèrent là encore un raz de marée à l'Assemblée. Sylvie en fait partie. Elle sort de la pharmacie du centre-ville, avec sa fille et ses petits-enfants. “C’est plutôt un vote anti-Macron” raconte cette retraitée. Elle reprend, avec une énergie proche de l’indignation : “vous comprenez que les gens en ont marre de ne plus avoir de sous le 10 du mois ?” Pour elle, les partis de gauche ne séduisent plus les classes populaires, mais elle ne se l’explique pas. “Avant, c'était les communistes. Maintenant, c’est Bardella, c’est comme ça,” Elle hésite… “c’est notre espoir”. 

Jordan Bardella, star des réseaux sociaux 

Sylvain lui aussi est grand-père. Il est “très inquiet” quant à l’avenir de ses petits-enfants. “Je ne voudrais pas qu’ils partent à la guerre.” Pour lui, les soutiens français et européens en matière d’aides militaires à l’Ukraine sont une erreur grave. “On n’a pas idée d’aller se mettre dans des affaires pareilles. Macron a envoyé de l’argent et des armes, maintenant des instructeurs français. On va s’arrêter où ? Il va nous mener à la guerre et je ne voudrais pas que mes petits-enfants connaissent ça.” Il préfère garder son vote secret mais fait sans cesse référence au Rassemblement National. “Au moins eux, ils sont contre la course aux soutiens envoyés à l'Ukraine” analyse-t-il.

À Hénin Beaumont, fief historique du RN, difficile de trouver un électeur peu convaincu par les idées de Jordan Bardella, propulsé en star des réseaux sociaux. “On s’informe beaucoup sur TikTok et lui a posté beaucoup de contenus pendant les européennes” racontent Enzo et Emma, en couple, la vingtaine. Lui voudrait rejoindre l’armée. Elle est aide soignante dans un Ehpad. Ils viennent de prendre un appartement en location. “C’est dur, on n’a pas de quoi acheter ce qu’on veut, les meubles et tout…” raconte Emma. Enzo reprend “oui et puis les courses, avec 100 euros tu ne remplis même pas un Caddie” s’indigne le jeune homme. Eux se sont abstenus aux dernières élections européennes, comme près d’un électeur sur deux ici. Mais ils comptent aller voter aux européennes. Et ce sera un bulletin RN. Un vote d’adhésion. Emma est motivée par la crise sociale et l’insécurité qui en découle. “Moi, honnêtement, avec tout ce qu’il se passe, tout ce qu’on entend, j'ai peur de sortir, je ne suis pas sereine” raconte-t-elle avant de reprendre “et puis, nous les vrais français on subit l’injustice. On n’a pas d’aide et les lois ça ne va pas. Donc j’espère qu’avec Bardella tout ça va changer. Il faut faire quelque chose pour nous les jeunes.”

Souvent, les analystes politiques parlent de sentiment d’abandon pour décrire ces pratiques électorales dans les villes moyennes. Pour Enzo et Emma, c'est plus que cela. C'est clair, le gouvernement est contre eux. “ Évidemment. Ils font tout pour nous casser. Macron est contre nous” analyse Enzo. Si bien que pour le jeune homme, la dissolution de l’Assemblée, décidée par le chef de l’Etat a tout l’air d’un coup politique. “Moi je pense qu’il y a un truc pas clair là-dessous. Il est contre nous. Pourquoi il aurait fait ça ? Il se met en danger. Il y a forcément un truc” raconte le jeune homme suspicieux. 

"En face, c'est les fachos"

Si l’abstention reste un peu en deçà de la moyenne nationale, à Hénin Beaumont, près d’un électeur sur deux s’est abstenu pour les européennes. C’est sans commune mesure avec Roubaix. Dimanche dernier, trois Roubaisiens sur cinq ne sont pas allés aux urnes. “C’est incompréhensible, irresponsable” pour Rabah. Devant la mairie, il interpelle Dilmi : “tu te rends compte, tu n’y es pas allé la semaine dernière et là on se retrouve avec le RN. Quand tu ne vas pas voter c’est ta voix qui va manquer pour un parti démocratique.” Et de conclure, ferme : “faut pas se leurrer, en face, ce sont les fachos.” Dilmi entre dans la mairie. Il est algérien, arrivé en France il y a 25 ans. Mais pour la première fois, il s’inscrit sur les listes électorales. L’agente d’accueil lui stipule bien : “vous ne pourrez pas aller voter pour les prochaines législatives, l’inscription est déjà close.” Car l’élection s’organise en quatre semaines. Pourtant, il faut six vendredis précédents le scrutin pour valider une inscription sur des listes électorales. La conseillère reprend : “vous ne pourrez voter qu’aux municipales de 2026.” Alors Dilmi, malgré sa démarche citoyenne, accuse le coup. “La prochaine fois, c’est sûr je vote, je ferai valoir ce droit” regrette-t-il. 

À l’étage du dessus, les services de la mairie de Roubaix confirment que Dilmi n’est pas seul dans ce cas. “On fait face à un sursaut. Depuis les résultats des européennes, les gens s’inscrivent sur les listes, mais c’est trop tard” analyse Sylvie Leconte, agente administrative. Plus de 300 demandes d’inscription en quelques jours. “Du jamais vu” confie-t-elle.

Le commissariat central de Roubaix, lui aussi, est sursollicité. À l’accueil, un fonctionnaire compte le nombre de passage de personnes pour des procurations et en fait le rapport à sa cheffe. “Une vingtaine depuis ce matin” lance-t-il. Elle reprend : “et ça, c’est sans compter les procurations sur internet.” Les deux tours des prochaines législatives sont organisés au début des vacances scolaires alors Delphine est venue prendre les devants. “En temps normal, je n’aurais pas fait de procuration. Mais ce qu’on vit en ce moment est trop important pour que je laisse ma voix. Je serai en vacances, mais je veux voter quand même. C’est trop important.” Impossible de connaître son vote, elle reste secrète sur le sujet. Une chose est sûre, à Roubaix comme à Hénin Beaumont, tous partagent le même sentiment. L’impression de vivre un moment décisif de la vie politique française.

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