Wambrechies : une pétition signée par près de 100 000 personnes pour sauver 36 vaches de la "ferme de l'horreur"

D’un côté, une pétition évoquant "la ferme de l’horreur" enregistre près de 100 000 signatures et demande la saisie immédiate des 36 vaches de l'exploitation située à Wambrechies. De l’autre, deux éleveurs qui ne comprennent pas la situation. On vous raconte.

Une partie des vaches dans la pâture de la ferme de Wambrechies.
Une partie des vaches dans la pâture de la ferme de Wambrechies. © France 3 Hauts-de-France

"Plus un brin d’herbe dans ce paysage glauque… Elles pataugent dans la boue glacée." Elles, ce sont les 36 vaches de l’élevage des frères P. situé à Wambrechies, d’après la description qui en est faite par Marion Pécher. 

Militante pour la protection des animaux et bénévole à l’association l’école du Chat à Marcq-en-Barœul, elle est également l’instigatrice d’une pétition pour dénoncer les conditions de vie de ces bêtes dans ce qu’elle appelle la "ferme de l’horreur".  

Près de 100 000 signatures en moins d’un mois 

Signée par près de 100 000 internautes en moins d’un mois, ladite pétition est directement adressée au préfet du Nord Michel Lalande et à la Direction Départementale de la Protection des Populations (DDPP), seul service à même de prendre la décision de saisir les animaux si des faits de maltraitance sont caractérisés.  

« MAIS QU’ATTEND LA DDPP - NORD (Direction Départementale de la Protection des Population, qui gère les élevages et le bien-être animal) POUR AGIR ET CONFIER LE TROUPEAU À LA FONDATION BRIGITTE BARDOT QUI PROPOSE D'ACCUEILLIR TOUS LES ANIMAUX DANS SES SANCTUAIRES, À SES FRAIS ? » 

Extrait de la pétition initiée par Marion Pécher sur le site mesopinions.com 

Selon Marion Pécher, les 36 vaches de cette ferme sont "en grande souffrance." Elle s’explique. "Il n’y a aucun abri dans la pâture devenue un gigantesque terrain de boue, d’urine (…), Les animaux ne sont jamais rentrés (…). Ils n’ont pour se nourrir qu’un peu de paille et les quignons d’invendus de pain donnés par une voisine et notre association."

Photos sur la page de la pétition de la "ferme de l'horreur."
Photos sur la page de la pétition de la "ferme de l'horreur." © Capture d'écran mesopinions.com

Après avoir recueilli de nombreux éléments – témoignages, photos etc - Marion Pécher décide d’envoyer début décembre un dossier complet aux services de l’Etat, afin d’agir rapidement. "Je n’ai eu aucune réponse, alors j’ai décidé de lancer cette pétition." 

Visite de vétérinaires 

3 semaines et 100 000 signatures soutenant la pétition plus tard, le préfet du Nord a "mandaté les vétérinaires de la DDPP ainsi qu’un vétérinaire expert indépendant pour procéder à l’examen de l’ensemble des bovins présents sur l’exploitation" et déterminer si la situation "justifiait le déclenchement d’une procédure de retrait administratif." 

Ce vendredi 8 janvier, le rapport des vétérinaires, rendu public et composé de plusieurs photographies, conclut que "les animaux ne sont ni maltraités, ni en danger imminent." Ce que confirme Magali Pecquery, directrice de la DDPP et vétérinaire mandatée sur place. "Nous avons constaté des animaux en bon état général, qui avaient de quoi manger, de quoi boire et qui, pour ceux qui étaient rentrés dans le bâtiment, avaient suffisamment de paille."

"Dans ces conditions, la mise en œuvre d’une procédure administrative de retrait, en application de l’article L. 214-23 du code rural et de la pêche maritime, ne serait pas justifiée et contraire à la loi."

Communiqué de la préfecture du Nord, le 8 janvier 2021

Un rapport et des arguments qui ne convainquent pas l’instigatrice de la pétition. "99% des maltraitants, quand on leur dit qu’on va les inspecter, car ils ont été au courant 15 jours avant, décident forcément de faire des mises en scène." Elle prend l’exemple des photos jointes au rapport du vétérinaire montrant des ballots de foin neufs, justifiant la quantité de nourriture suffisante pour les vaches. "C’est une chance pour les animaux qui ont gouté au fourrage pour la première fois" ironise-t-elle, amère.  

Réponse de Magali Pecquery, directrice de la DDPP: "je n’ai pas vu la même chose que la personne qui a monté cette pétition. Je suis vétérinaire, elle ne l’est pas."

Un dossier qui date des années 2000 

Ce n’est pas la première fois que la ferme des frères P. à Wambrechies cristallise les débats. "C’est un dossier qui date depuis 20 ans, ponctué de jugements, explique Marion Pécher. 1999, 2001, 2002, 2006, 2007, 2009, 2012, 2017, 2019… et depuis rien a changé."

En 2018, une vidéo avait d’ailleurs été tournée sur l’exploitation en caméra cachée, et diffusée sur Youtube. On y voit des tas de détritus joncher le sol à l’extérieur mais également à l’intérieur d’un des bâtiments, où un veau se trouve au milieu des bouteilles en plastique et autres déchets. En 2019, un procès avait alors eu lieu au tribunal de Lille, aboutissant à six condamnations pour mauvaises conditions d’élevage à l’encontre des deux frères. 

Ce que confirme la DDPP. "C’est un élevage qui est sous notre contrôle depuis plusieurs années. Il y a eu beaucoup d’anomalies qui ont été relevées, raconte Magali Pecquery. Dernièrement, nous avons travaillé avec l’éleveur pour réussir à ce que cet élevage soit aujourd’hui dans l’état dans lequel on a pu le constater hier (lors de la visite mandatée par la préfecture, NDLR), de manière à ce qu’il soit le plus en règle possible avec la réglementation de protection animale."

Manifestation sous les fenêtres du préfet 

Malgré le rapport des vétérinaires dépêchés sur place indiquant qu'aucu acte de maltraitance n'avait pu être observé, les associations de protection animale ont décidé de se mobiliser, samedi 9 janvier, directement sous les fenêtres du préfet. "On va supplier le préfet de bien vouloir peser les conséquences de ce que sera la décision définitive de ne pas intervenir, ainsi que le message envoyé à l’opinion publique" raconte Marion Pécher. "On ne comprend pas, alors qu’on propose une solution clé en main pour sauver ces bêtes qui ne coutera absolument rien (saisie des 36 vaches par la fondation Brigitte Bardot à leur charge, ndlr), pourquoi ce blocage." 

La pancarte d'une manifestante présente samedi 9 janvier devant la Préfecture, à Lille.
La pancarte d'une manifestante présente samedi 9 janvier devant la Préfecture, à Lille. © France 3 Hauts-de-France

En parallèle, les associations L214 et l’école du chat de Marcq-en-Barœul ont conjointement déposé plainte pour "délit d’abandon d’animaux", en espérant néanmoins que le préfet n’attende pas et agisse le plus rapidement possible. "Il peut dire ça suffit, on agit, on respecte l’opinion publique, tous les lanceurs d’alerte de ce dossier, rappelle l’instigatrice de la pétition. Je ne suis pas la première à me battre et je crains, malheureusement, de ne pas être la dernière."

Incompréhension des éleveurs 

Cette affaire a éclaté dans les mains de Sébastien Brogniart, maire de Wambrechies élu en juin dernier, lorsqu’il a découvert l’ampleur de la pétition. "Je me suis intéressé à l’affaire parce que je ne veux pas qu’elle salisse l’image de la ville" raconte l’édile. "J’ai rencontré tous les interlocuteurs : instigateurs de la pétition, éleveurs et services préfectoraux. Mais je rappelle que le maire n’a aucune compétence en la matière."  

 

"L’affaire n’est pas totalement close parce qu’on a toujours un problème d’identification (de certaines vaches) sur lequel on travaille avec les éleveurs. Nous allons continuer à aller vérifier régulièrement pour éviter toute dérive s’il pouvait y en avoir."

Magali Pecquery, directrice de la DDPP et vétérinaire

Rencontrés par une équipe de France 3 Nord-Pas-de-Calais samedi 9 janvier 2021, les éleveurs de cette ferme nous ont ouvert leurs portes sans aucune crainte et expliquent ne pas comprendre la situation. Cette ferme, qui appartenait auparavant à leurs parents, est en effet vétuste. Faute de moyens, impossible pour les deux frères de remplacer les clôtures de la pâture. Mais les bêtes sont nourries correctement nous assurent-ils, et ne sont en aucun cas vendues. 

Les clôtures de la pâture sont faites de palettes, faute de moyens.
Les clôtures de la pâture sont faites de palettes, faute de moyens. © France 3 Hauts-de-France

Une voisine de l’exploitation qui vient régulièrement prêter main forte aux éleveurs se dit stupéfaite par la situation. "Si toutes les personnes qui avaient signé cette pétition avaient donné un euro, toutes les clôtures auraient pu être changées" s’interroge-t-elle, alors que plusieurs riverains annoncent vouloir venir en aide aux propriétaires des 36 vaches afin de donner un coup de jeune à l’exploitation familiale. 

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