Déconfinement : le corps médical des Hauts-de-France entre inquiétude et appel au civisme

Depuis hier, le plan de déconfinement est présenté aux Français. Nous avons demandé à des médecins de la région de réagir. 

Patrick Goldstein (patron des urgences du CHU de Lille), Philippe Amouyel (professeur au CHU) et Philippe Froguel (professeur à l’Université de Lille 2)
Patrick Goldstein (patron des urgences du CHU de Lille), Philippe Amouyel (professeur au CHU) et Philippe Froguel (professeur à l’Université de Lille 2) © DR

Interviews croisées de Philippe Amouyel, professeur au CHU, Philippe Froguel, professeur à l’Université de Lille 2 et Patrick Goldstein, patron des urgences du CHU de Lille. Propos recueillis par Yves Asernal.

Qu’est-ce que vous pensez de ce plan de déconfinement ?

Philippe Froguel : Comme tous mes autres collègues, je pourrais vous dire que je pète de trouille. Cette décision du gouvernement repose sur un acte de foi : ça ne sera pas pire que maintenant et que ça va s’améliorer progressivement avec la vaccination. Alors il faut que la vaccination se fasse plus vite et qu’on se retrouve pas, comme c’est arrivé dans d’autres pays, face à une explosion des contaminations dû à un nouveau variant et à un relâchement général des gestes barrières. Comme ce qu’on a connu à Dunkerque.

Philippe Amouyel : C’est une bonne chose de faire un plan de déconfinement par étape, c’est aussi une bonne chose de le territorialiser.  Le seul problème, c’est qu’on n’a aucun élément de référence, ni de seuil, ni de taux. Pour déclencher les différentes étapes. En plus, on a fixé des dates : c’est ça qui me gêne le plus. Soit on ne regardera pas les taux et on ouvrira coûte que coûte, soit, si on regarde les taux, je crois qu’un certain nombre de dates ne seront pas respectées.

C’est un travail d’équilibriste

Patrick Goldstein :  La situation s’améliore, on constate une diminution de la pression à l’hôpital. Dans la région, quatre départements des Hauts-de-France sont en dessous du taux fixé à 400, mais on est à environ 360, donc sur une ligne de crête. Il faut à la fois tenir compte de la pression sanitaire que nous exercerions, nous, médecins, soignants - il faut consolider la situation et attendre- et une autre pression, sociale celle-là, qu’il faut aussi prendre en compte. C’est un travail d’équilibriste. Les mesures sont progressives et soumises à des conditions : être en dessous de 400 pour avancer.

Ce seuil de 400, taux d’incidence pour 100 000 habitants, comment expliquez-vous ce choix ?

Philippe Froguel : 400, c’est particulièrement énorme. Les Anglais sont à 34 de taux d’incidence. Ce n’est pas un choix fondé sur l’épidémiologie, mais juste parce qu’il y a très peu de départements qui dépassent les 400. C’est une décision politique, du président de la république, avec dans sa ligne de mire, sa prochaine campagne électorale. C’est un choix qui n’est basé sur rien scientifiquement. Sur aucune certitude.

Philippe Amouyel : 50, c’est le seuil d’alerte, 150, le seuil d’alerte renforcée, 250, le seuil d’alerte maximale, des seuils qui ont une réalité épidémiologique : ils correspondent à des moments au-delà desquels le virus circule tout à coup beaucoup en vite, des mesures précises sont alors à prendre à chaque palier pour le freiner ou l’arrêter. Je ne sais pas qui a soufflé dans l’oreille du président de la république ce chiffre de 400.

Patrick Goldstein : Les épidémiologistes ont sûrement raison pour cette question de seuil mais il n’y a pas que cet indicateur, le taux d’incidence, faussement rassurant en ce moment parce qu’on fait moins de test, à regarder. Il y en a d’autres. Pour commencer, la pression qui s’exerce sur les établissements hospitaliers et elle est majeure. Il y a aussi d’autres indicateurs comme le nombre d’appels pour Covid et le nombre de transfert inter-établissement. Or aujourd’hui tous ces indicateurs sont en train de descendre. Ils descendent très doucement et ils restent sur un plateau très haut, on a une marge de sécurité pour réagir excessivement limité.
 

Qu’est-ce qui vous pose problème avec ce plan ? 

Philippe Amouyel : La date du 19 mai. C’est selon moi le jour le plus critique avec un couvre-feu reporté à 21 heures, la réouverture des commerces, des musées, des activités sportives dans les lieux couverts, des terrasses, là, vous allez avoir un boost de rencontres. Or il faut quinze jours après sa première injection pour que le vaccin commence à bien vous protéger. Quinze jours avant le 4 mai, on sera à 15 ou 16 millions de primo-vaccinés, un peu moins de 25 % de la population française seulement. C’est donc une zone à risque dont on verra les conséquences 20 jours plus tard. 
 

On tiendra les trois mois qu’il faut, mais il y aura toujours 200 à 300 morts par jour


Philippe Froguel : Normalement, on ne se lance jamais dans une vaccination de masse quand le virus circule beaucoup. Jamais. Parce que vous risquez d’affronter des résistances avec l’émergence de nouveaux variants qui vont chercher à contaminer les gens vaccinés. L’avantage en Angleterre c’est que la circulation du virus est tellement faible qu’il y a très peu de chances qu’un variant se développe. Nous, on n’a pas fait de confinement strict et on n’avait surtout pas assez de vaccins, c’est pour cela que nous n’avons pas pu imiter les Anglais. On tiendra les trois mois qu’il faut, mais il y aura toujours 200 à 300 morts par jour. Les Français ont l’air d’accepter ça.

Patrick Goldstein : Il y a deux choses qui sont importantes : d’abord, la vaccination. Moi, je dis qu’il faut vacciner le plus de monde et le plus vite possible. Ce qui est insupportable, c’est de voir le soir des doses qui ne sont pas utilisées. Il faut trouver un moyen de les utiliser, même parmi les gens qui ne font pas partie des cibles actuelles. Si on vaccine massivement à partir d’aujourd’hui, on aura un effet de la vaccination collective à partir du fin de mois de juin. 
Ensuite, le respect des gestes barrières. Le virus ne va pas partir en vacances. Ce qui est certain c’est que si c’est aussi rock ‘n’ roll que l’année dernière après la fin du des confinement, alors qu’on avait fait un appel à un déconfinement citoyen, et que, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on n’a pas été entendu, si c’est aussi rock ‘n’ roll que l’année dernière, alors on aura une quatrième vague. Elle ne sera probablement pas en octobre, mais au mois de juillet. Nous sommes tous sommes maîtres de notre propre destin.

 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
déconfinement covid-19 santé politique société région hauts-de-france