Suppression de l’ENA : son ancienne directrice et le patron de Science-Po Lille réagissent

Emmanuel Macron a annoncé ce jeudi 8 avril la suppression de l’ENA. L’honorable Ecole Nationale d’Administration deviendra en 2022 l’Institut du Service Public, l’ISP. Principaux changements : un recrutement plus diversifié et des hauts fonctionnaires moins déconnectés du terrain.

La bibliothèque de l'IEP (Sciences-Po) de Lille
La bibliothèque de l'IEP (Sciences-Po) de Lille © Sebastien JARRY / Max PPP

Le Président de la République (promotion 2002-2004) l’avait promis après la crise des gilets jaunes : il supprime l’ENA, symbole d’une haute administration jugée élitiste, parisienne, intouchable, sûre d’elle. Une révolution pour changer l’image d’une corporation vue par beaucoup de citoyens comme l’aristocratie de La République.

Les futures promotions de l’ISP devront passer par le brassage d’un tronc commun d’enseignement avec les 13 autres grandes écoles qui préparent les élèves administrateurs de l’Etat. A la sortie, le classement ne donnera plus ni droit ni choix : tous devront se frotter au terrain plusieurs années, de préférence en province, avant de rejoindre éventuellement un grand corps d’Etat. Le recrutement sera diversifié, pour attirer des jeunes de milieux modestes et de profils plus variés.

Un concours très "situé"

Pierre Mathiot, le directeur de l’Institut d’Etudes Politiques de Lille
Pierre Mathiot, le directeur de l’Institut d’Etudes Politiques de Lille © Bruno Levesque / Max PPP

Pierre Mathiot, le directeur de l’Institut d’Etudes Politiques (IEP) de Lille – communément appelé Sciences-Po - est directement concerné par cette réforme. A plus d’un titre. D’abord, parce que l’ENA lui verse – à lui et à d’autres IEP en France - une subvention de 30 000 euros par an pour financer le coût de la préparation à son concours. Le concours "externe", c’est-à-dire celui réservé aux étudiants.

"Je pense que ce programme va perdurer, espère Pierre Mathiot. Ce ne sera plus avec l’ENA, mais avec l’école qui la remplacera. La réforme ne supprime pas la formation à la haute fonction publique."

Sciences-Po Lille est également engagé depuis une quinzaine d’années dans une démarche de "démocratisation" : une approche des collégiens et lycéens de la région, issus de milieux modestes, pour qu’ils intègrent l’établissement lillois, afin de préparer les grands concours. Dont celui de l’ENA. Cette "démocratisation" est un échec. Les inégalités s’accentuent. En France, l’ascenseur social fonctionne encore moins bien qu’il y a cinquante ans. 

"Ce concours de l’ENA est socialement très "situé", explique Pierre Mathiot. Il réussit à ceux que j’appelle "des héritiers" : des enfants dont les parents viennent eux-mêmes de la haute fonction publique, avec une culture très classique, des codes sociaux particuliers. Une forme de reproduction sociale." 

On pense à Marguerite Bérard, major de la promotion"Senghor" à l’ENA, celle d’Emmanuel Macron. Une famille d’énarques sur plusieurs générations, de père en fils et de mère en filles. Son père, Jean-Michel Bérard, énarque lui-même, était en 2008 nommé préfet du Nord-Pas de Calais. Son mari, Thomas Andrieu, est lui aussi énarque et fils de préfet… Un moule. "Cette reproduction sociale, reprend Pierre Mathiot, profite d’ailleurs essentiellement aux garçons. A Sciences-Po Lille, il y a 65 à 70% de filles, mais la majorité des reçus au concours de l’ENA sont des garçons."  

Perdu dans les sables du marché

 Marie-Françoise Bechtel, ancienne directrice de l'ENA
Marie-Françoise Bechtel, ancienne directrice de l'ENA © Francois Lafite/Wostok Press / Max PPP

Parmi les femmes et les hommes politiques des Hauts-de-France, Marie-Françoise Bechtel est sans doute la mieux placée pour commenter cette réforme de l’ENA. Cette chevènementiste a été députée de l’Aisne, dans la circonscription de Soissons, entre 2012 et 2017. Mais surtout, énarque elle-même, elle a dirigé l’Ecole Nationale d’Administration de 2000 à 2002. La première femme à occuper ce poste. 

"C’est le Général de Gaulle, avec l’appui des communistes, insiste-telle, qui a créé l’ENA juste après-guerre, pour justement retirer les affaires de l’Etat à une élite bourgeoise qui n’avait pas forcément brillé pendant l’Occupation. Et cette démocratisation a bien fonctionné jusqu’aux années 1980. Ensuite, la proportion d’élèves modestes chute et l’école devient socialement plus élitiste. Mon explication, c’est que change aussi à partir des années 1980 la vision de l’Etat. On plonge dans la mondialisation. Edouard Balladur nationalise. Les services publics se perdent dans les sables du marché. Les services publics régressent. L’Etat perd peu à peu la maitrise des choses et les nouveaux serviteurs de l’Etat s’adaptent à cette nouvelle situation. L’idéal des débuts, qui voulait un brassage des élites, s’estompe. C’est le retour à l’ENA de la bourgeoisie, avec de plus en plus d’étudiants issus des écoles de commerce."

Marie-Françoise Bechtel – sortie quatrième en 1980 de la fameuse promotion Voltaire, celle de François Hollande et Ségolène Royal - reconnaît que cette dérive ne lui a pas "sauté aux yeux" quand elle a pris en main les rênes de l’école. Elle le regrette. "Je ne me suis pas inquiétée de cette dérive, admet-elle avec recul et franchise. J’aurais dû voir que le problème venait notamment de Sciences-Po Paris, notre principal fournisseur en élèves. (35 des 40 admis à l’ENA en 2010 !) Ces élèves nous arrivaient déjà "formatés", préparés à la mondialisation, l’économie internationale, la communication. Des élèves sans complexe avec le monde de l’argent. On avait du mal à les en sortir."

Faire sauter les verrous

Aujourd’hui, ce qui frappe surtout Pierre Mathiot, c’est ce qu’il appelle "l’autocensure" des étudiants boursiers. "Comme si ces étudiants estimaient que ces concours prestigieux n’étaient pas pour eux, qu’ils ne sont pas issus du bon milieu, nés du bon côté de la barrière. Ils n’ont pas le sentiment de légitimité. J’ai l’exemple d’une de mes étudiantes, très brillante, issue d’un milieu très modeste, qui vient de réussir le concours de directeur d’hôpital. Du premier coup. Deuxième au niveau national. Elle aurait pu tenter l’ENA. Elle en avait largement les moyens. Clairement, elle n’a pas osé. Effet de censure."

Confirmation au lycée Jacquard à Caudry, dans le Nord. En décembre dernier, l’établissement avait reçu la visite d’un étudiant de l’Ecole Nationale d’Administration, Jérôme Barbot, en stage dans une entreprise locale. 

"Il a pu témoigner de son expérience auprès de nos meilleurs élèves de secondes, premières et terminales, raconte Francis Vera, le proviseur. Jérôme Barbot a commencé à leur expliquer qu’il venait lui-même de province, qu’il ne venait pas de l’Ouest parisien comme 60 % de sa promotion. Il leur a dit qu’eux aussi pouvaient réussir. Depuis, les retours sont excellents. Cette rencontre a suscité des envies. Des ambitions sont nées. Des verrous ont sauté. Des élèves ont décidé d’intégrer un IEP."

Le lycée Jacquard compte un peu plus de 800 élèves. 50% sont boursiers, 60% viennent de milieux défavorisés. "Ils manquent souvent d’ambition nos élèves, se désole Francis Vera. Même les bons. Parce que la vie est rassurante à Caudry. Parce que partir loin inquiète la famille. Parce que se posent rapidement des problèmes de mobilité. Parce que les préparations aux grandes écoles paraissent coûteuses et inatteignables." 

De fait, les enfants de cadres supérieurs sont, en moyenne, douze fois plus présents à l’ENA que les enfants d’ouvriers et d’employés. Ce rapport, dans la population active, est inversé.

Prendre le mal à la racine

Comment va fonctionner l’ISP, la nouvelle école d’administration ?

Pierre Mathiot met en garde. "Il faudra malgré tout préserver l’anonymat des candidats. L’ENA avait été créée en 1945 en réaction aux dysfonctionnements endogames de la haute fonction publique. Lors des épreuves orales, les examinateurs avaient en face d’eux les enfants de leurs collègues ou de leurs amis. On était alors dans l’entre soi. Sous prétexte de faire de la discrimination positive, il ne faudra pas retomber dans ce piège."

L’ancienne députée de l’Aisne est encore plus dubitative. Elle regrette la suppression de l’ENA mais note avec satisfaction que la nouvelle école s’appellera Institut du Service Public. "Ce n’est pas l’école qu’il faut changer. La première question que doit se poser l’Etat, c’est justement quelle est sa vision pour l’avenir de ses services publics. Sinon ça ne sert à rien. Même démocratiser l’école ne servira à rien. Ce n’est pas parce qu’un jeune haut fonctionnaire sera issu d’un milieu modeste qu’il ne sera pas un ardent défenseur du marché. L’Etat doit prendre le mal à la racine."

L’annonce de la suppression de l’ENA intervient deux mois après le lancement par Emmanuel Macron du plan "Prépa Talents", destiné à créer des classes préparatoires aux concours de l’administration française, pour les étudiants boursiers. 1 000 places disponibles en France à la rentrée 2021, 1 700 l’année suivante. 
L’ENA avait quitté Paris pour Strasbourg en 2005. Pas de nouveau déménagement. L’Institut des Services Publiques restera en Alsace.

 

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