TÉMOIGNAGE. "Quand j'ouvre les yeux, je suis à l’hôpital" : Margaux a-t-elle été droguée au GHB dans un bar de Lille ?

Publié le Mis à jour le
Écrit par Martin Vanlaton
Image d'illustration d'une boîte de nuit.
Image d'illustration d'une boîte de nuit. © Gabriel BOUYS / AFP

Après deux verres bus lors d'une soirée à Lille le week-end dernier, Margaux, 19 ans, n'a plus aucun souvenir. Elle s'est réveillée le lendemain à l'hôpital. Selon elle, aucun doute, elle a été droguée au GHB. Depuis la rentrée, les témoignages se multiplient. Voici son histoire.

Les faits remontent à la nuit du vendredi 5 au samedi 6 novembre 2021. Ce soir-là, Margaux, étudiante en commerce international de 19 ans, décide de sortir avec Jade, sa meilleure amie dans les bars du quartier Masséna Solférino à Lille.   

Comme à leurs habitudes, les deux copines s’installent au Délirium café, un bar bien connu de la rue Masséna, et boivent un verre. "Quand on arrive, on croise un garçon que ma copine connaissait vaguement. Il nous propose de passer dans un autre établissement, le bar-boîte The Room, avant d’aller au Network". Les deux jeunes filles décident de le suivre.  

Arrivés dans l’établissement, elles s’installent dans le carré VIP. "À peine assises, une bouteille est arrivée de suite et ce garçon nous a servi les premières, devant nous. On boit ce verre et mes souvenirs s’arrêtent à ce moment-là". Il est 1h15 du matin. "Quand j’ouvre les yeux et que je reprends mes esprits, je suis à l’hôpital". Soit le lendemain matin. Margaux en est aujourd’hui persuadée, elle a été droguée au GHB. Surnommé la "drogue du violeur", le GHB –  le plus souvent sous forme de liquide - est inodore, incolore et n’altère pas le goût de la boisson. Cette drogue provoque des malaises, des vomissements et des pertes de connaissance.   

Que s’est-il passé après une heure ?

Pour retracer le fil de la soirée, Margaux a posé des questions à son amie Jade. Après ce verre, les deux jeunes filles ont poursuivi la soirée dans un troisième lieu, la boîte de nuit le Network, accompagnées du garçon rencontré plus tôt. "Jade m’a dit que j’avais un comportement qui n’était pas comme d’habitude, mais elle ne pensait pas à mal. Elle a cru que j’étais fatiguée"

Lorsqu’elles arrivent dans la discothèque, les trois jeunes s’installent au bar. Il est un peu plus de deux heures du matin. "Jade m’a dit qu’elle devait aller aux toilettes et qu’elle en avait pour cinq minutes. C’était la dernière fois qu’elle me voyait. Quand elle est revenue des toilettes, il n’y avait plus personne au bar. Elle a commencé à me chercher à l’intérieur, à paniquer, elle ne me voyait pas".

Car le garçon et Margaux étaient sortis à ce moment-là sur le trottoir. "J’étais dehors avec lui. Bien évidemment je ne m’en souviens pas, mais des témoins m’ont expliqué que je me suis écroulée au sol et que j’ai commencé à vomir du sang".   

Sur le trottoir de la boite de nuit

Au lendemain de la soirée, Margaux a lancé un appel à témoins pour comprendre ce qui s’est passé lorsque son amie était aux toilettes. "Je l’ai su grâce à mes tweets. Deux pompiers volontaires, qui sortaient entre copains sont, venus me secourir quand j’étais allongée sur le trottoir. Ils ont essayé de me stimuler mais visiblement, je ne répondais pas à leurs appels". Les deux secouristes prennent donc la décision d’appeler les pompiers.  

"Le garçon qui était avec moi leur a dit : « non, n’appelez pas les secours, je gère, c’est ma copine. Je vais la ramener chez moi, elle a déjà été dans des états comme ça, si jamais je ne le fais pas ses parents vont la tuer ». Ce n’était que mensonges sur mensonges". Des mensonges vérifiés lorsque les deux secouristes, trouvant le garçon qui accompagnait Margaux louche, lui ont demandé le prénom de la jeune fille, son nom et sa date de naissance. "Il n’a su donner que mon prénom".

Quand Jade sort des toilettes, Margaux a déjà été emmenée par les secours à l’hôpital et le garçon qui accompagnait les jeunes filles a disparu. Selon elle, aucun doute, il lui voulait du mal. "Sans ces deux secouristes, je ne sais pas ce qui aurait pu se passer. Je ne veux pas imaginer. Ces deux garçons sont ma bonne étoile"

Une plainte déposée

Lorsque Margaux s’est réveillée aux urgences de l’hôpital, elle est prise de panique. "Je n’avais pas d’état vaseux, je n’avais pas mal au crâne. Je découvre le tampon de la boîte de nuit sur ma main et j’ai peur. Sur le côté de mon lit, je regarde ma fiche de soin. Il était écrit : malaise sur la voie publique à 3h40. En-dessous, il était écrit en gros : alcool + drogue"

La jeune fille récupère son manteau et son sac, complètement vide. Les infirmiers lui proposent de faire un test sanguin et un test urinaire pour savoir si des traces de drogue sont encore présentes dans son corps. "Quand ma mère est venue me chercher, on est allée au commissariat de Tourcoing pour déposer plainte. Mais je ne savais pas quoi leur raconter car je ne me souvenais de rien. J’ai simplement déclaré le vol de mes papiers et de mon téléphone. J’ai déposé une plainte complètement vide. Les policiers m’ont dit : si vous revenez, revenez avec les résultats pour qu’on prenne en charge la plainte"

Les résultats se révèleront finalement négatifs. "Je comptais sur ces résultats pour retourner au commissariat et dénoncer ce type. Mais le fait que ces résultats soient négatifs décrédibilise toute ma plainte".  

Des analyses difficiles à mener

Des résultats négatifs ne signifient pas pour autant que la jeune fille n’a pas été droguée. Car prouver que les victimes ont bien absorbé du GHB est difficile. "Les victimes déclarent certaines choses et nous les croyons, mais la difficulté qu’on rencontre réside dans le fait le GHB est un produit très particulier qui quitte votre organisme 6 heures après son absorption", explique Benoit Aloe, commissaire divisionnaire et chef de la sûreté urbaine de Lille.

Selon lui, ce qui a pu arriver à Margaux est une illustration parfaite des difficultés rencontrées par les enquêteurs pour mener les investigations jusqu’au bout. "Sur le territoire que nous couvrons – Lille et 32 communes aux alentours – nous n’avons pour l’heure pas eu de résultats positifs au GHB. La seule chose qu’on peut parfois faire pour aller plus loin, c’est le prélèvement dans les cheveux. Mais le GHB est volatile, et ça n’a jamais été concluant pour le moment", précise le commissaire.

Margaux demande aux jeunes filles de faire attention. "J’ai été sourde à toute prévention car « ça n’arrive qu’aux autres, avoue-t-elle. Je n’en avais jamais vraiment entendu parler dans la vraie vie". Pourtant, depuis qu’elle a posté son témoignage sur les réseaux sociaux, elle reçoit des dizaines de messages racontant la même histoire dans plusieurs bars et discothèques de Lille et d’ailleurs. "On ne cible pas d’établissements qui pourraient être plus concernés par ce fléau, assure Benoit Aloe. Même si on imagine plutôt que les gens qui pourraient tenter ce type d’acte privilégient les gros établissements"

Contactée, la ville de Lille affirme n'avoir "jamais eu connaissance de problèmes de GHB sur son territoire" mais indique que les témoignages qui se multiplient ces derniers jours "préoccupent fortement" la municipalité. "Cette question va faire partie des travaux de la commission santé du Conseil de la vie nocturne, qui sera installé le 29 novembre prochain", précisent les services.

Balance ton bar

Si Margaux a décidé de témoigner, c’est pour rappeler que ce danger existe. Un témoignage qui s’inscrit également dans un mouvement de libération de la parole des femmes.

Il faut traverser la frontière pour s’en rendre compte. Au début du mois d’octobre, plusieurs femmes signalent avoir été agressées dans deux bars d’un quartier étudiant de Bruxelles. Sur les réseaux sociaux, le hashtag "Balance ton bar" apparaît et relaie les témoignages de dizaines de femmes racontant avoir été agressées ou droguées au GHB, la drogue du violeur, dans des bars et des discothèques. Une onde de choc balaie la Belgique et force le gouvernement à réagir, tandis que plusieurs manifestations sont organisées à travers le pays. 

Libérer la parole, et citer les bars par leurs noms pour faire prendre conscience aux patrons de ces établissements qu’ils ont également un rôle à jouer pour éviter de tels drames. Un compte Instagram dénommé "Balance ton bar Lille" a été récemment créé pour relayer des témoignages de jeunes filles agressées et / ou droguées à leur insu.

Des "capotes" pour verre  

Parallèlement, une jeune entreprise lilloise a eu l’idée de commercialiser des "capotes" pour verre, comprendre des capuchons réutilisables à fixer sur le dessus du verre, boire à l’aide d’une paille et éviter d’être drogué à son insu. Antoine Dehay en est le créateur. "En 2017, mon père tenait un bar à côté du théâtre Sébastopol à Lille et entendait déjà pas mal de témoignages de ses clients qui expliquaient avoir été drogués à leur insu, raconte le Nordiste. En plus de ça, ma petite sœur partait en Espagne et mon père voulait trouver une solution pour qu’elle puisse se protéger elle-même".

Antoine Dehay cherche alors des solutions sur internet. "Il existe des tests en mettant son doigt dans son verre mais faire ça toutes les cinq minutes n’est pas l’idéal. Mais je n’ai rien trouvé sur cette idée de couvercle". Il décide alors de se lancer. En mars 2020, la société est créée et la production, un temps mise à l’arrêt à cause de la crise sanitaire, démarre début 2021.   

"On a quelques amis qui ont des bars à Lille et qui en proposent, notamment depuis la rentrée et la réouverture des discothèques en septembre, mais ce n’est pas encore super démocratisé. À Lille, on travaille avec les associations d’étudiants dans les écoles et les universités, et pas mal de particuliers s’en procurent directement sur notre site", explique Antoine Dehay.

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