TEMOIGNAGE. Coronavirus - Lille : "On est jetés en pâture au Covid-19", affirme un instituteur en colère

L'annonce ce lundi soir par le président de la République Emmanuel Macron d'une reprise des cours le 11 mai a suscité l'inquiétude chez les parents, mais aussi les enseignants. Témoignage d'un instituteur lillois.
© L. Poitrenaud
Deux jours. C'est le temps qu'il aura fallu à Laurent Poitrenaud pour émerger après l'allocution du président de la République. "J'étais devant ma télé. Quand Emmanuel Macron a annoncé que l'école reprendrait le 11 mai, j'ai d'abord été consterné. Puis en colère. On est jetés en pâture au Covid-19."

Aussitôt après, l'enseignant en classe de CM1-CM2 de l'école Lalo-Clément de Lille se jette sur les réseaux sociaux, signe une pétition en ligne. "Ça m'a rassuré de constater que je n'étais pas tout seul à réagir comme ça. J'ai passé la soirée à cogiter et j'ai fait nuit blanche, tellement ça m'a travaillé. Je me suis senti abandonné, condamné."
 
 

Au petit matin, il finit par s'endormir, et n'émergera que le mardi à 17h30. Un réflexe de déconnexion en réponse à ce qu'il qualifie de "violente attaque".

"Jusqu'ici, avec le confinement, je me sentais protégé, confie-t-il. Du jour au lendemain, sans préparation, nous renvoyer dans le plus haut lieu de contamination... Je me suis égoïstement dit "Je vais l'avoir". Puis très vite j'ai pensé que les gamins allaient se le refiler... J'ai vu la deuxième vague."
   

Le virus va se déposer partout, sur les stylos, les cahiers, les poignées de porte...


Aujourd'hui, Laurent a peur. "Tous les jours, je visualise la vie de l'école. Qu'on soit 8, 10 ou 25, ce sera pareil. Les couloirs font 1m50 de large. Quand on se croise, on se touche."

"Comment pourrait-on demander aux enfants de rester à distance les uns des autres ? C'est impossible. D'autant qu'ils ne se sont pas vus depuis des semaines. Ils vont vouloir se prendre dans les bras, se toucher."

"Les syndicats enseignants sont sceptiques, comme moi. On dit que le virus survit sur les surfaces,
ajoute-t-il. Si des élèves sont porteurs, même asymptomatiques, il va se déposer partout. Sur les stylos, les cahiers, les trousses, les tables, les chaises, les ballons, les poignées de portes... Comment pourrait-on éviter ça ?"
   

Des gestes barrière inapplicables


"Et pour les entrées, les sorties ?, imagine encore Laurent. Il n'y a qu'une porte. On va les faire entrer un par un, avec les parents dehors, espacés de deux mètres ? Et encore, quand les parents seront d'accord pour les remettre à l'école !"
 
Il se voit essayer d'appliquer les gestes barrières, d'envoyer les élèves se laver les mains. "Quand ? Combien de fois par jour ? Et si on doit appliquer toutes ces mesures, quel temps restera-t-il pour faire classe ? Le ministre parle d'un retour progressif. Si en plus les élèves pour des questions de répartition ont cours un jour sur trois..."
 
La semaine prochaine, cet instituteur, ancien directeur d'école à La Madeleine (Nord), profitera de ses compétences en ligne pour faire quelques heures de soutien à destination des élèves en difficulté. "On vient de se former sur le tas depuis des jours pour mettre en place l'école à distance, on commence à être efficaces, et il faudrait y retourner ?"
 

Une classe virtuelle qui fonctionne bien


Laurent a organisé une classe virtuelle, 2h30 par jour pour ses CM1, autant pour ses CM2. "J'ai le même environnement qu'en classe, le même Espace Numérique de Travail (ENT), un tableau numérique. Les élèves sont disciplinés, ils allument et éteignent leur micro comme il faut, ils lèvent la main devant la webcam."

"Chaque jour, regrette-t-il, il me manque une élève. Après les vacances de Pâques, elle va recevoir une tablette de la Ville de Lille... Pour quinze jours, du coup ? C'est absurde !"
   

Du sport via la classe virtuelle


"On fait même du sport !, sourit Laurent, pas peu fier. Je leur envoie une chorégraphie avec un dress code, et tous dansent en même temps, ils se voient les uns les autres. On fait une choré tous les deux jours et certaines mamans participent... Si on retourne en classe, il n'y aura plus de sport, il faudra éviter les gouttes de sueur, et de toucher des objets."

"Pour un mois et demi qu'il reste, on va se lancer dans quelque chose d'aléatoire, risqué et inefficace ? Je ne comprends pas. Il n'y a qu'à voir chez nos voisins. Ils ne parlent pas de rouvrir les écoles. En Asie du Sud-Est, ce sont les écoles qui reprennent en dernier."
   

On est de la chair à canon, sacrifiée sur l'autel de l'économie


L'homme de 50 ans, confiné dans son appartement madeleinois, est paniqué et parle aussi vite qu'il réfléchit, les idées fusant dans tous les sens. "Je connais une enseignante, elle est grand-mère. On lui interdit de voir son petit-fils, mais là, il faudrait qu'elle aille en classe avec 20 petits ?"

Au-delà de cette incompréhension, il se sent abandonné. "Mon compagnon est auxiliaire de vie. Hier, il est rentré et m'a annoncé qu'à la maison de retraite où il travaille, les Papillons à La Madeleine, il y a eu sept morts Covid. C'est très dur. Mais lui, il a des gants, un masque, une visière, une blouse, du gel hydroalcoolique. Les caissières, les chauffeurs de bus sont derrière des plexiglas. Nous on n'aura rien. Pour 1 million d'enseignants et travailleurs dans les écoles, il faudrait 3 millions de masques FFP2 par jour. 3 millions. On ne les aura jamais. On est de la chair à canon, sacrifiée sur l'autel de l'économie. La première ligne des soldats non armés."

 
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