Un an après la prise de pouvoir des Taliban à Kaboul, les Afghans installés en Hauts-de-France témoignent

Publié le Mis à jour le
Écrit par Ophélie Masure .

Le 15 août 2021, les Taliban rentraient dans Kaboul. Des Afghans réfugiés en Nord Pas-de-Calais nous racontent leur fuite il y a un an. Installés de longue date ou depuis quelques mois dans notre région, ils parlent de leurs inquiétudes et de leurs espoirs.

Elles ont le courage de manifester malgré la répression. Il y a quelques jours, des femmes afghanes se rassemblaient dans les rues de Kaboul pour défendre leur droit au travail et à l'éducation. Sur leur banderole : "En Afghanistan, le 15 août est un jour noir".

Un an après, même à 7 000 kilomètres de là, aucun Afghan n'a oublié cette sinistre date. Moussa se souvient du jour où il est arrivé avec toute sa famille à Lille. "Pour moi, cette date est un triste anniversaire. On a été très bien accueillis par la maire de Lille, mais derrière nous, il y a des millions de personnes qui souffrent". 

Une demi-heure pour partir

Âgé de 57 ans, il vit aujourd'hui dans une maison attenante à une école de Lille. "Martine Aubry nous a beaucoup soutenus". Moussa n'oublie pas pour autant ces quelques minutes où il a dû tout abandonner derrière lui. "J'ai le mal du pays. Imaginez une vie de plus de 50 ans que j'avais construite avec mes mains, avec mes forces. J'avais une maison, une voiture, un verger. J'avais une belle vie. J'ai laissé tout ça derrière moi en 30 minutes". 

Comme Moussa, 85 réfugiés ont été accueillis dans la capitale des Flandres. Pour eux, une vie à reconstruire. "Des personnalités menacées issues du monde de la justice, de la santé, du monde culturel ou des médias", précise Martine Aubry dans un communiqué. La maire socialiste de Lille rappelle la tradition d'hospitalité de sa ville : "Aujourd'hui, ils suivent tous des cours de français et certains s’insèrent déjà dans la vie professionnelle, les plus jeunes sont scolarisés ou à l’université et engagés dans des activités sportives et culturelles".  

Arrivés d'Afghanistan en France au début des années 2000, Wali et Mustafa passent beaucoup de temps avec ces réfugiés. Ils nous expliquent que tous n'ont pas pu s'intégrer de la même façon. "Je connais un garçon de 14 ans qui pleurait au début", nous explique Mustafa. "Maintenant, il va passer en classe de 3ème. Il s'est fait des amis. Il participe à des activités. Il découvre la vie en France. Pour les anciens, c'est un peu compliqué".

Quatre jours de fuite de Kaboul à Lille

Wali vit dans la métropole lilloise. Mustafa à Boulogne-sur-Mer. Eux non plus n'ont rien oublié du cauchemar de ce 15 août 2021. Naturalisés Français, les deux frères retournaient régulièrement dans leur pays pour rendre visite à leurs amis, famille et anciens voisins. C'était le cas l'été dernier. 

Ils savaient que la menace talibane se rapprochait, mais ils pensaient avoir le temps. Pris de cours par la rapidité de l'avancée islamiste, ils avaient dû se réfugier à l'ambassade de France. Le basculement de leur pays au beau milieu des vacances.

Je ne mangeais plus, je ne dormais plus. Toutes les frontières étaient bloquées. On attendait la mort. Heureusement que l'ambassade de France nous a sauvés.

Wali Mohammadi

Un an après l'enfer, Mustafa revit lui aussi l'angoisse : "Je me dis qu'on a échappé au pire. On a vraiment été chanceux". Le cœur serré, il pense à tous ceux qui sont restés au pays : "Beaucoup sont encore à la recherche d'une voie de sortie pour partir d'Afghanistan, pour échapper à cette crise. Economiquement, c'est très compliqué".

Et Wali d'ajouter : "C'est un désastre, une catastrophe humaine, une régression de 200 ans. Tout ce qui avait été reconstruit a été détruit. La jeunesse n'a plus d'avenir. La moitié de la société est devenue invisible… du jour au lendemain". Une certaine colère a pris le pas sur la peur. Pour les deux frères, leur pays a été abandonné aux "mains d'un groupe terroriste et islamiste".

Le président afghan n'a pas joué son rôle. Il s'est sauvé le premier. On n'arrive pas à lui pardonner. Lui et son gouvernement savaient. Ils avaient les moyens d'empêcher, tout du moins de retarder. Ils n'ont pas informé les gens. Je leur en veux toujours.

Mustafa Mohammad

Mustafa admire le courage du président ukrainien, resté pour combattre face à l'invasion russe. Parfois, en France, on l'interpelle à ce sujet : "Pourquoi ne pas être resté pour défendre votre pays ?" Mustafa répond inlassablement la même chose : "On nous reproche d'avoir fui, mais ce que font les Ukrainiens aujourd'hui, nous l'avons fait pendant des années. Ça fait plus de 30 ans qu'on se bat pour défendre notre pays. On est épuisés, alors oui… on se sauve. Tout notre courage ne peut rien changer". Et de citer un proverbe afghan : "Une des voies du courage, c'est la fuite".

"Je me vois encore comme un réfugié"

Arrivé en 2006 dans le Nord de la France, Mustafa a la nationalité française. Il vit à Boulogne-sur-Mer avec sa famille. Il a un métier stable. Il a obtenu un prêt à la banque et s'est acheté une maison. Et pourtant… "Je me vois encore comme un réfugié. Ma conscience ne me permet pas de dépenser l'argent que je gagne pour des vacances. Cet argent, je l'envoie en Afghanistan". C'est une autre façon de résister.

Loin de chez eux, tous ces Afghans sont conscients de leur chance, mais tous inquiets de ne jamais revoir leurs terres. Il y a un an, Mustafa assurait ne plus vouloir retourner en Afghanistan. Sa façon d'être réaliste. Les mois ont passé, l'espoir a repris le dessus : "Je ne m'interdis plus d'espérer… Mon pays revivra des jours heureux".

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