DOCUMENT. "Quand j’étais loin, je ne me rendais pas compte" : 120 lycéens des Hauts-de-France découvrent l'enfer des camps à Auschwitz-Birkenau

C'est une opération lancée il y a 25 ans, en 1996. La région Hauts-de-France permet à des élèves des lycées de la région d'effectuer un voyage mémoriel à Auschwitz, dans l'enfer des camps de la mort. Dans une société qui se radicalise, une façon de transmettre un message de paix. Nous avons donné la parole à ces lycéens.

"Je me sens bouleversée parce qu’on ressent vraiment toutes les émotions ici", "ça me fait franchement de la peine, ça me tue de l’intérieur", "j’ai la boule au ventre de me dire qu’ils vivaient normalement et que d’un seul coup, leur vie a totalement changée"... Ces mots, confiés à Ophélie Masure et Jean-Marie Barféty, journalistes à France 3 Nord Pas-de-Calais, sont ceux d’Antoine, Lou-Anne, Ambre, Lucas, Sabine.

Des lycéens des Hauts-de-France qui ont participé à un voyage mémoriel organisé mardi 16 et mercredi 17 novembre à Auschwitz-Birkenau, en Pologne, le plus grand complexe concentrationnaire du Troisième Reich où plus d’un million de juifs ont été exterminés durant la seconde guerre mondiale.

Ils viennent de Calais, Valenciennes ou Amiens. Qu’ils suivent une filière générale, professionnelle ou agricole, tous ces élèves de terminale ont étudié la seconde guerre mondiale depuis la classe de première. Un travail scolaire mis en perspective grâce à ce voyage financé par la région Hauts-de-France, en partenariat avec les rectorats de Lille et d’Amiens et le mémorial de la Shoah. "Ça leur permet de visualiser les lieux, de venir sur place, de mieux comprendre les mécanismes du processus génocidaire et d’apporter une dimension supplémentaire à ce travail d’histoire", détaille Rudy Rigaut, docteur en histoire et correspondant du Mémorial de la Shoah pour les Hauts-de-France.  

Un complément pédagogique non-négligeable qui revêt aussi un enjeu civique. "C’est une manière de transmettre l’histoire et la mémoire. Un déplacement comme celui-là contribue à la formation citoyenne de tous ces jeunes". Des chambres à gaz aux baraquements en passant par le mur de la mort, itinéraire d’un voyage qui restera sans aucun doute gravé dans les mémoires de ces jeunes Nordistes.

"On sent la mort"

Le voyage mémoriel des lycéens passe d’abord par Auschwitz I, camp principal dont la construction commença en avril 1940 en lieu et place de baraquements abandonnés par l’armée polonaise. D’une vingtaine de bâtiments au départ, le site s’est agrandi au fil des mois pour accueillir de plus en plus de prisonniers.  

En passant sous la cynique enseigne du camp d’Auschwitz "Arbeit Macht Frei" - "Le travail rend libre" - Lucas sent l’émotion monter en lui. "J’ai des frissons depuis que j’ai passé le portique. J’imagine les milliers de personnes qui sont décédées ici, les milliers qui ont subi des choses atroces. Quand j’étais loin, je ne me rendais pas compte que c’était aussi grave. Là on sent la mort, la présence de la mort tout le temps".

Son ton est grave, son visage fermé… Comme celui de ses camarades qui plongent peu à peu dans le cauchemar de l’histoire.  

La visite se poursuit sur le site d’Auschwitz II-Birkenau. En entrant dans un baraquement pour femmes, une de ses camarades questionne sa professeure.

- "Elles étaient combien dans le dortoir ?

En général trois ou quatre par niveau, mais elles ont pu parfois être plus quand il y a eu des convois avec beaucoup d’arrivages.

(Elle fronce les sourcils et baisse les yeux). C’était humiliant, c’était dégradant pour la personne.

C’est ça : déshumaniser, dégrader, humilier".  

Un peu plus loin, un groupe de lycéens écoute le guide qui les accompagne devant un escalier qui menait autrefois aux chambres à gaz. Pour certains, l’émotion prend le dessus. Difficile de retenir ses larmes. "Je me dis qu’il y a des ados comme nous qui sont passés par là, témoigne Lou-Anne, sous le choc. Je les ai imaginés descendre. Ils pensaient qu’ils allaient prendre une douche et ils ne sont jamais ressortis, alors qu’ils n’avaient rien demandé. On s’identifie complètement à eux, ils sont partis en fumée… C’est dur de s’imaginer ça, c’est super choquant".

"On s’identifie complètement à eux, ils sont partis en fumée… C’est dur de s’imaginer ça, c’est super choquant".

Lou-Anne, élève de terminale au lycée l'Escaut de Valenciennes

Un sentiment partagé par Antoine, élève de la même classe. "C’est un escalier qui ne sert qu’à descendre, mais personne n’en remontait… Il me terrifie. Dans les manuels scolaires, on voit des photos, mais on n’imagine pas comment c’est dans la vraie vie".  

Sur les traces de Nordistes déportés

Ils sont au total 120 à avoir décollé de l’aéroport de Lille Lesquin, direction Cracovie en Pologne pour ce voyage de deux jours. 120 lycéens, répartis dans 19 établissements des Hauts-de-France, qui ont répondu avec l’aide de leur professeur d’histoire à l’appel à projet lancé par le conseil régional l’année dernière autour des liens unissant notre territoire à l’enfer des camps.  

Les élèves du lycée de l’Escaut de Valenciennes ont travaillé tout au long de leur année de première sur le parcours des enfants juifs de la ville face aux persécutions nazies. Les jeunes du lycée professionnel Pierre de Coubertin à Calais ont décidé d’en apprendre davantage sur l’histoire tragique d’André Gerschel, maire de la ville pendant un an avant d’être déporté et gazé à Auschwitz-Birkenau. Des histoires locales qui ont pour point final l’enfer du plus grand camp d’extermination des juifs d’Europe.  

"Beaucoup de ces élèves ont eu l’occasion de travailler avec leurs profs sur les faits et les événements qui se sont déroulés dans le Nord Pas-de-Calais (pendant la seconde guerre mondiale)", précise Rudy Rigaut. Notamment autour de la grande rafle du 11 septembre 1942, où près de 600 juifs ont été arrêtés ce jour-là dans les deux départements avant d’être déportés depuis la gare de Lille Fives jusqu’au camp de rassemblement de Malines en Belgique.

De là, ils ont ensuite pris la direction forcée d’Auschwitz dans le convoi X le 15 septembre 1942 avec 500 juifs belges. "Sur ces 1047 déportés, environ un tiers a été sélectionné – selon le vocabulaire des nazis – c’est-à-dire qu’ils ont été considérés comme étant aptes au travail et sont entrés dans le camp. Quant aux deux tiers restants, ils ont été immédiatement envoyés vers les chambres à gaz pour être assassinés : c’était essentiellement des femmes accompagnées d’enfants en bas âge. Toutes les personnes considérées aux yeux des nazis comme inutiles".

"Les mots ont maintenant des images"

Ces histoires individuelles, les lycéens des Hauts-de-France les ont dans un premier temps étudiées dans les manuels d’histoires. Lou-Anne, Lucas et les autres ont ensuite complété leurs connaissances en faisant des recherches auprès des archives départementales. Une manière de mettre en perspective l’histoire avec un grand H et d’incarner l’horreur de la seconde guerre mondiale.  

Ambre, élève de terminale au lycée professionnel Pierre de Coubertin à Calais, en a pris conscience en retrouvant dans le grand livre des noms celui d’André Gerschel. De confession juive, il a été maire de sa ville de septembre 1939 à juillet 1940. Après avoir quitté Calais avec sa femme pour Lille puis la Bretagne, il a trouvé refuge en zone non occupée à Nice. Mais le 1er février 1944, une grande rafle est organisée et l’ancien élu est obligé de monter dans un train, direction le camp d’internement de Drancy. Neuf jours plus tard, il est poussé dans le convoi numéro 68 qui l’emmènera à Auschwitz-Birkenau où il sera gazé le 15 février. "En venant ici, on se rend compte que c’est une vraie histoire. Quand on voit tous les prénoms, c’est choquant de se dire qu’il y a eu tant de monde… L’histoire est venue jusqu’à Calais, c’est fou".  

Au terme des deux jours de visite, tous les lycéens interrogés affirment qu’il y aura un avant et un après. "On ne réfléchit pas pareil quand on a vu ça. On se dit : nous on se prend la tête pour des choses alors qu’au final, eux ce qu’ils ont vécu…", témoigne Lou-Anne. "C’est un devoir de venir voir ce qui s’est passé, complète Antoine. Ça change la vision". "Les mots ont maintenant des images et je trouve ça encore plus émouvant, plus touchant", résume Sabine. 

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