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Football Leaks : quand le RC Lens a été proposé au sulfureux fonds Doyen Sports

Les joueurs lensois célébrant une victoire avec leur public à Bollaert-Delelis en décembre 2015 / © MaxPPP
Les joueurs lensois célébrant une victoire avec leur public à Bollaert-Delelis en décembre 2015 / © MaxPPP

Grâce aux documents Football Leaks, nous avons découvert qu'un intermédiaire, en contact avec l'homme d'affaires belge Grégory Maquet, avait proposé au sulfureux fonds d'investissement Doyen de s'associer à son projet de reprise du Racing Club de Lens en 2015.

Par Yann Fossurier avec Sylvain Morvan (Médiacités) et Mediapart

En seulement quelques années, Doyen Sports Investments Limited s'est imposé comme un acteur majeur du football européen. La façade, incarnée par l'agent portugais Nelio Lucas, est soignée. Dans ses bureaux londoniens, on gère les droits marketing de plusieurs stars du ballon rond comme David Beckham, Xavi ou Neymar, on négocie les transferts d'un large portefeuille de joueurs et d'entraîneurs, on signe des contrats publicitaires. Dans l'arrière-cusine en revanche, c'est nettement moins reluisant : l'enquête Football Leaks, publiée en décembre dernier par Mediapart et ses partenaires européens de EIC (European investigative Collaborations) a mis au jour une nébuleuse tentaculaire aux connexions mafieuses, contrôlée par la famille Arif - des oligarques kazakho-turcs - via un empilement de sociétés offshore réparties entre le Panama, l’île de Man, les Pays-Bas, Malte et les Îles Vierges britanniques.

Doyen a notamment prospéré dans la tierce-propriété (TPO - Third Party Ownership), qui lui a permis d'acquérir des "parts" de nombreux joueurs auprès des clubs et d'empocher de l'argent sur les transferts. Cette pratique a été interdite par la FIFA (fédération internationale de football) en mai 2015, mais depuis, le fonds reste à l'affût de nouvelles opportunités d'investissement dans le football. Avec le site régional d'investigation Mediacités, nous avons pu consulter les nombreux documents confidentiels, analysés par Mediapart et l'EIC lors de leur enquête. Ils nous ont permis de découvrir que Doyen Sports avait été sollicité par un intermédiaire pour investir dans le Racing Club de Lens. Un homme d'affaires britannique en contact avec le Belge Grégory Maquet, candidat à la reprise des Sang et Or la saison dernière.

Grégory Maquet dans les tribunes du Stade Bollaert-Delelis, à Lens, en décembre 2015 / © MaxPPP
Grégory Maquet dans les tribunes du Stade Bollaert-Delelis, à Lens, en décembre 2015 / © MaxPPP

Le 27 octobre 2015, dans la matinée, Nelio Lucas, le PDG de Doyen Sports, reçoit un message d'un certain Luis Aparicio Echezuria, directeur d'un cabinet de conseil britannique baptisé EMA of London. "On nous a donné un mandat pour acheter le RC Lens, en deuxième division française", indique cet intermédiaire. "Désormais, nos investisseurs recherchent un partenaire et j'ai pensé à votre groupe." Echezuria  ne donne pas les noms de ces investisseurs mais informe qu'ils ont négocié un prix d'achat de 17 millions d'euros ."7 millions à la signature et la suite par étape en investissement direct", précise-t-il. "Nous avons déjà obtenu 7 millions de nos investisseurs et nous recherchons un partenaire pour garantir les autres 10 millions".

Gervais Martel, le président lensois, nous assure aujourd'hui ne jamais avoir entendu parler d’EMA of London et ne jamais avoir eu "le moindre contact avec Doyen". Et il ne veut pas en entendre parler : "Ils ont une réputation sulfureuse. On ne veut pas bosser avec ces gens là !".

Intermédiaires

A l'automne 2015, un projet de rachat est bien en cours du côté de Lens. Le 5 novembre, le journal L'Equipe révèle que Grégory Maquet, patron du groupe immobilier Century 21 Bénélux, souhaite reprendre le Racing à l'Azerbaïdjanais Hafiz Mammadov, actionnaire majoritaire fantôme depuis plus d'un an. "J’ai rencontré Gervais Martel en août", explique ce Bruxellois de 44 ans. "Il m’a également expliqué que les relations étaient compliquées avec M. Mammadov, son souhait de trouver des solutions à court et moyen terme. Après quelques discussions, nous sommes tombés sur un accord de principe".

Malgré le soutien de plusieurs élus locaux, ce projet échouera finalement en février 2016, Hafiz Mammadov n'ayant pas donné suite. En mai, quand le tribunal de commerce de Paris ouvrira la procédure de liquidation de la holding du club, le Belge tentera une dernière fois de présenter une offre de rachat mais ne parviendra pas à réunir un nouveau tour de table. C'est la société luxembourgeoise Solferino qui reprendra finalement les Sang et Or, en association avec le club espagnol de l'Atlético de Madrid.

Le Stade Bollaert-Delelis à Lens en décembre 2015 / © MaxPPP
Le Stade Bollaert-Delelis à Lens en décembre 2015 / © MaxPPP

Contacté par téléphone, Luis Aparicio Echezuria affirme qu'il a bien travaillé sur ce projet de reprise avec Grégory Maquet. "Oui, on l’a conseillé", nous a-t-il répondu. "On a passé pas mal de temps là-dessus, mais M.Mammadov était insaisissable, ce qu’il voulait n’était pas clair". La connexion entre les deux hommes s'est faîte par l'intermédiaire de deux frères Belgo-congolais, Jean et Michel Ngonge. Ce dernier est un ancien joueur pro qui a évolué à La Louvière dans les années 1990 puis à Watford et aux Queens Park Rangers en Angleterre. 

"Je le connais depuis une quinzaine d'années", nous a expliqué Grégory Maquet. "Il habite sur Bruxelles, je le vois souvent dans les stades de foot". L'homme d'affaires belge reconnaît avoir rencontré à Londres son frère Jean Ngonge, en compagnie de Luis Aparicio Echezuria. "C’était pour une discussion globale concernant aussi des projets d’investissement dans des sociétés immobilières, mais ce n’est pas allé plus loin", assure-t-il. "Je n’attendais rien d’eux, j’étais déjà bien avancé dans le dossier lensois, il y avait déjà des pré-accords, j’étais devenu incontournable et ils sont venus un peu à la pêche aux infos".   


En clair selon Maquet, aucun de ces intermédiaires n'était réellement impliqué dans son projet de rachat du RC Lens. "Greg a la mémoire courte ou alors sélective", conteste Echezuria qui assure avoir disposé d'un mandat pour chercher des investisseurs et servi d'entremetteur entre l'homme d'affaires belge et une banque britannique. "Vous devriez voir le nombre d'e-mails que nous avons", appuie-t-il. Grégory Maquet dément en tout cas avoir tenté de s'associer avec Doyen Sports pour reprendre le club artésien. "Je rencontre régulièrement des investisseurs mais je n’ai jamais eu de contact avec Doyen", jure-t-il. Son tour de table était constitué, selon lui, de "trois investisseurs belges" et "un partenaire français potentiel". Il parle aussi d’une "banque anglaise"...


Quand Echezuria proposait aussi Hazard à Doyen   

Curieusement, Luis Aparicio Echezuria nie lui aussi avoir proposé à Doyen d'investir dans le RC Lens, malgré les preuves dont nous disposons. "Ils n’ont rien à voir avec ça, en tout cas, pas de mon côté. Après est-ce qu’ils ont travaillé eux-mêmes là-dessus, de leur côté, je n'en sais rien". En fait, Nelio Lucas, le patron du fonds, l'a très vite rembarré. "Votre proposition ne rencontre pas un intérêt de notre part dans l'immédiat", lui a-t-il répondu le jour même, le 27 octobre 2015. "Nous développons des partenariats en France mais nous n'avons pas l'intention d'acheter un club ou d'en financer un directement", justifie Lucas. A cette époque en effet, Doyen a signé un contrat avec le site de voyage Kayak et approchera plusieurs clubs - dont le LOSC - pour discuter d'un sponsoring maillot. Sans résultat. Mais le boss de Doyen ne garde pas non plus un très bon souvenir de sa précédente collaboration avec Echezuria...

Un an plus tôt, le 29 septembre 2014, l'intermédiaire est déjà venu frapper à la porte de Doyen, en compagnie de Jean et Michel Ngonge, pour lui présenter un projet très alléchant : l'acquisition des droits d'image d'Eden Hazard, le jeune prodige belge de Chelsea, formé au LOSC, et de ses trois jeunes frères, Thorgan, Kylian et Ethan, joueurs de foot eux aussi. Michel Ngonge est un ami de Thierry Hazard, le père, avec lequel il a joué à La Louvière, en D2 belge, au début des années 1990. Les trois intermédiaires ont donc tenté de mettre cette relation à profit...

Eden Hazard sous la maillot de Chelsea en 2014 / © MaxPPP
Eden Hazard sous la maillot de Chelsea en 2014 / © MaxPPP

Nelio Lucas se frottait en effet les mains à l'idée d'ajouter Hazard au portefeuille de Doyen et les discussions avec le trio ont duré plusieurs semaines. Mais très vite, comme l'a révélé Le Soir sur la base des documents Football Leaks, des tensions sont apparues au sujet de la répartition des futures commissions liées à l'exploitation des droits d'image du milieu de Chelsea. Echezuria et les frères Ngonge voulaient au départ 40%, puis 20%. Nelio Lucas, lui, leur proposait 10% maximum !

Tout ça pour rien puisque Thierry Hazard a finalement refusé de se rendre à une réunion prévue à Lille pour rencontrer les gens de Doyen Sports et sceller le deal définitif.  "Après avoir effectué quelques vérifications sur les différentes activités du groupe Doyen, il ne nous paraît pas utile et opportun d’organiser un rendez-vous", leur a fait savoir le 10 novembre 2014, Vincent Vlighe (AVT Conseil), représentant officiel de la famille."Aujourd’hui, Eden Hazard ne souhaite pas élargir l’équipe travaillant pour lui, qui est au complet et qui couvre les différentes problématiques concernant un joueur de son envergure."

Les droits d'image de Divock Origi, ici avec Liverpool en 2015, ont également été proposés à Doyen Sports / © MaxPPP
Les droits d'image de Divock Origi, ici avec Liverpool en 2015, ont également été proposés à Doyen Sports / © MaxPPP
    
Malgré ce fiasco, Jean Ngonge est revenu toquer chez Doyen le 26 janvier 2015 pour leur vendre cette fois les droits d'image de Divock Origi, le jeune attaquant belge du LOSC acheté par Liverpool, dont il dit connaître le père. Sans succès encore une fois. Son compère, Luis Aparicio Echezuria, dit se consacrer désormais à d'autres projets, toujours en lien avec le football. "On travaille actuellement sur d’autres clubs de football, en France, on a réussi à finaliser une transaction et on espère pouvoir en réaliser plus sur le marché du football français", nous a-t-il assuré, sans nous donner davantage de précision. Sa société, EMA of London, a pourtant été dissoute le 4 avril dernier...

Pour Grégory Maquet aussi, les choses ont mal tourné. En janvier, l'ex-potentiel repreneur du RC Lens a été condamné à Ibiza, en Espagne, à 18 mois de prison avec sursis et à 100 000 euros de dommages et intérêts pour menace indirecte sur un ancien associé, aux côtés d'un truand notoire, Basri Bajrami, dont il ignorait, nous assure-t-il, la véritable identité. "On a accepté une transaction au pénal, avec une reconnaissance technique de culpabilité afin de préserver la poursuite de plusieurs plaintes civiles que nous avions déposées il y a quelques années contre un escroc", nous a-t-il expliqué. "Je n'ai pas grand-chose à voir là-dedans si ce n’est que j’ai signé un contrat de recouvrement de créance avec une société établie", se défend-il. "Malheureusement, le type a dérapé". Cette condamnation l'a contraint à céder les commandes opérationnelles de Century 21 Bénélux., dont il reste toutefois l'un des propriétaires. Après Lens, il a travaillé sur un projet de reprise de l'Olympique de Marseille, sans plus de réussite. "Je m'intéresse toujours au football", nous a-t-il confié.  

 

Football Leaks, mode d'emploi

Douze journaux européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC) - dont Mediapart est l’un des membres fondateurs - ont publié du 2 au 24 décembre 2016 les Football Leaks, la plus grande fuite d'informations de l’histoire du sport : 1 900 gigaoctets de données informatiques, obtenues à l'origine par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Cette fuite contient, au total, 18,6 millions de documents confidentiels : contrats, audits, immatriculations de sociétés, factures, comptes bancaires, courriels...

Elle a  permis de documenter de manière inédite la face noire du football - entre fraude et évasion fiscales, connexions mafieuses et exploitation de joueurs mineurs - et d'éclairer les pratiques d'un milieu où l'omerta s'impose très souvent, lorsqu'on s'intéresse à l'envers du décor. Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l’opération, ont enquêté pendant plus de six mois. L’homme à l’origine de Football Leaks se fait appeler “John”. Nous ignorons son identité. Il communique exclusivement avec Rafael Buschmann, le journaliste du Spiegel à qui il a transmis les données.

Outre Mediapart et Der Spiegel, on trouve au sein de l'EIC The Sunday Times (Royaume-Uni), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Falter (Autriche), Newsweek Serbia (Serbie) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale. Au printemps 2017, grâce à Mediapart, l'EIC a ouvert l'accès aux documents à France 3 Nord-Pas-de-Calais et Mediacités pour explorer les coulisses du football dans les Hauts-de-France. Nous avons ont également recueilli, lors de cette enquête, des témoignages inédits qui ne figurent pas dans les Football Leaks.

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