Oye-Plage : Rwpak, une migrante irakienne, estime la police française responsable de la mort de son bébé, l'IGPN enquête

En septembre 2020, 18 migrants sont interceptés par une patrouille de gendarmes à Oye-Plage. Parmi eux, Rwpak, enceinte de 8 mois. Après plusieurs heures d'attente, elle sera conduite à l'hôpital et perdra son bébé trois jours plus tard. Une plainte a été déposée pour "violences volontaires".

© Louis Witter / Le Pictorium / MAXPPP

Ils ont finalement réussi à traverser la Manche et habitent aujourd’hui à Londres. Mais six mois plus tard, le traumatisme est toujours présent. Hazhar, 40 ans, Rwpak, 35 ans, et leurs deux enfants âgés de 2 et 10 ans se souviennent de la nuit du 2 septembre 2020 comme d’un véritable cauchemar. 

Ce soir-là, ils quittent leur campement de fortune de Grande-Synthe et rejoignent Oye-Plage pour tenter, avec d’autres réfugiés irakiens, la traversée la Manche. La mère de famille est enceinte de 8 mois. Lorsqu’ils sont interceptés par les gendarmes quelques instants avant d’embarquer, elle perd les eaux.

Selon le couple, une attente interminable débute alors, raconte leur avocate que nous avons pu joindre. La mère de famille sera conduite à l’hôpital cinq heures après l'interception du groupe par les forces de l'ordre. Son nourrisson décèdera trois jours plus tard.

Hazhar et Rwpak en sont persuadés : l’attente sur la plage serait responsable du décès de leur bébé. Une plainte pour "violences volontaires" a été déposée le 25 février dernier. Parallèlement, un signalement a été effectué à l’IGPN par maître Julie Gommeaux, conseil du couple. 

Les investigations menées par la police des polices ont débuté "dans le cadre d’une enquête pénale pour une infraction d’omission de porter secours", indique à nos confrères de l’Agence France Presse Pascal Marconville, procureur de la République de Boulogne-sur-Mer.

La mère de famille perd les eaux

Ce soir de septembre, la météo est plutôt clémente et de nombreux migrants s’apprêtent à tenter la traversée. 41 tentatives pour cette seule journée d’après la préfecture du Pas-de-Calais, "pour un total de 592 migrants impliqués"

Parmi eux, 18 réfugiés d’origine irakienne se réunissent à la nuit tombée dans les dunes d’Oye-Plage, situées entre Dunkerque et Calais, et s’apprêtent à monter "à bord d’une embarcation semi-rigide motorisée de type zodiac" avec pour objectif de rejoindre les côtes anglaises, indique la préfecture du Pas-de-Calais dans un communiqué de presse, lorsqu’une patrouille de gendarmes les intercepte.

Le groupe, composé de deux hommes seuls et de deux familles, est alors invité à se diriger vers le bord de la route, où se trouvent les véhicules des forces de l’ordre. Hazhar et Rwpak, enceinte de huit mois, accompagnés de leurs deux enfants de 10 et 2 ans, suivent les consignes. Il est 2 heures du matin.

Quelques minutes plus tard, Rwpak perd les eaux et commence à avoir des contractions.  C’est précisément à cet instant que les visions diffèrent. "Malgré ses pleurs, ses gémissements et ses appels à l’aide répétés, indique son avocate, personne ne la conduit à l’hôpital". La préfecture affirme de son côté qu’à ce moment là, "aucun des migrants ne fait part de difficultés particulières"

Une attente de plusieurs heures

D’après maître Gommeaux, l’attente va durer cinq heures. "On leur a interdit de partir. Ils se sont retrouvés à attendre, raconte-t-elle. Mes clients ont déduit que les forces de l’ordre qui étaient sur place attendaient des instructions". Vers 7 heures du matin, la police aux frontières embarque les deux hommes seuls. Les autres migrants du groupe - dont la famille d’ Hazhar et de Rwpak - sont "laissés libres et invités à s’éloigner du littoral", précise la préfecture du Pas-de-Calais.

"À la suite de ça, les familles ont réussi à marcher jusqu’à un arrêt de bus, avec pour objectif de rejoindre l’hôpital de Calais", raconte l’avocate du couple.  Une dizaine de minutes plus tard, une autre patrouille de gendarmes s’arrête. "Une femme se signale alors comme étant sur le point d'accoucher, ce qui conduit immédiatement les gendarmes présents à alerter les services de secours", précise la préfecture. Ce que confirme maître Gommeaux : "ils ont immédiatement appelé les urgences et une ambulance est arrivée très rapidement".

Rwpak est conduite à l’hôpital de Calais. Une fois sur place, la décision est prise de procéder à une césarienne en urgence, le bébé étant en difficulté. "Au moment de la naissance, il n’avait pas de respiration spontanée. Il a été intubé et transféré en réanimation natale", rapporte l’avocate. Le nourrisson sera finalement extubé trois jours plus tard, son état de santé ne présentant aucun signe d’amélioration. 

La fillette sera déclarée décédée le samedi 5 septembre, et enterrée quelques jours plus tard dans le carré musulman du cimetière de Calais. La préfecture déplore l’"issue dramatique" de l’hospitalisation et souligne un événement "particulièrement triste (qui) témoigne de la dangerosité des tentatives périlleuses de traversées du détroit avec des embarcations de fortune".

Signalement à l’IGPN 

Saisie du dossier en octobre 2020, maître Julie Gommeaux a réuni le maximum d’éléments avant de déposer plainte auprès du procureur de la République de Boulogne-sur-Mer le 25 février dernier. Parallèlement, elle a effectué un signalement à l’IGPN, la police des polices, qui a d’ores et déjà entamé des investigations dans le cadre de l’enquête pénale ouverte pour infraction d’omission de porter secours afin de déterminer si oui ou non, le décès du nourrisson est imputable à l’attente décrite par le couple.

Avant ce drame, Hazhar et Rwpak avaient déjà tenté à plusieurs reprises de traverser la Manche. Cela faisait plusieurs mois qu’ils passaient leurs journées et leurs nuits à Grande-Synthe, non loin de Dunkerque. C’est d’ailleurs au centre hospitalier de la ville que la mère de famille avait été suivie tout au long de sa grossesse, "une grossesse normale" précise son avocate. 

Rwpak est toujours en attente de son statut de réfugiée à Londres. Interrogée par le Monde, elle raconte au journal son envie de parler aujourd’hui "pour que ça n’arrive pas à d’autres", avant de conclure. "C’est de la faute de la police si ma fille est morte. Ils n’avaient qu’un coup de fil à passer mais ils n’ont rien fait".

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