Hommage national aux victimes du terrorisme : 3 questions à Laure Rougegrez, médecin psychiatre de la cellule d'urgence médico-psychologique

Le 11 mars, la cérémonie d'hommage national aux victimes du terrorisme s'est tenue à Arras. Laure Rougegrez, travaille auprès des élèves de l'établissement scolaire Gambetta depuis l'attaque terroriste qui coûta la vie à Dominique Bernard le 13 octobre dernier. Nous l'avons interrogée sur le processus de guérison des enfants après une tel traumatisme.

Médecin psychiatre de la cellule d'urgence médico-psychologique (CUMP) du Pas-de-Calais, Laure Rougegrez travaille auprès des élèves de la cité scolaire Gambetta-Carnot d'Arras traumatisés depuis l'attaque terroriste du 13 octobre. Le 11 mars, elle était présente à la cérémonie d'hommage national rendu aux victimes du terrorisme à Arras. Nous l'avons interrogée sur la pertinence de ce genre d'événement dans la reconstruction des victimes.

Immédiatement après l'attentat d'Arras, la CUMP 62 a été sollicitée. Unité fonctionnelle du SAMU, la CUMP intervient sur les situations de catastrophe avec impact psychotraumatique, auprès des blessés psychiques. Suite à cette mobilisation, la nature terroriste de l'événement et le nombre de personnes impactées, un dispositif couvrant la totalité de l'année scolaire a été financé : le guichet unique santé.

Les cérémonies d'hommage ont-elles une vertu thérapeutique ?

Laure Rougegrez (LR) : "Les commémorations, c'est quelque chose de très important au niveau individuel, au niveau du groupe et de la société. Après de telles expériences, les personnes impactées au niveau psychotraumatique restent dans l'événement. Au début il y a beaucoup de mobilisation des proches, du groupe, des familles, de la société. Et puis, au bout d'un moment il y en a un peu moins. Ces moments de commémoration sont importants. De se sentir dans la communauté, de garder du lien. C'est important pour apporter du soutien.

Néanmoins, avec la cérémonie d'hommage national aux victimes du terrorisme qui a eu lieu à Arras, avec le déplacement des ministres, des forces de l'ordre, ça a pu augmenter le sentiment d'alerte encore présent chez certaines personnes. Oui, ça a été compliqué et ça a pu réactiver certaines choses. C'est pour cela qu'au niveau de la cité scolaire Gambetta, un dispositif médico-psychologique a été déployé."

Quels mécanismes mettre en place pour se reconstruire après une attaque terroriste ?

LR : "Il y a des réactions individuelles, chacun va avoir ses propres ressources. De manière générale, ce qui est important c'est de pouvoir remettre en place un sentiment de sécurité. Cela va passer par le fait de reprendre des repères, une routine. C'est pour cela qu'après l'attentat, la reprise des cours et des activités périscolaires ont été organisées. Le fait de pouvoir parler de manière ouverte, avoir autour de soi des personnes disponibles pour échanger, c'est hyper important.

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Chez les adolescents, ce qui est important de prendre en compte c'est que l'impact d'un attentat peut donner des symptômes divers comme l'hyperalerte ou des reviviscences [un flash-back]. Les enfants et les adolescents sont des humains en construction, il peut y avoir un enjeu développemental. Ça peut teinter la façon dont ils perçoivent le monde. Pour cette population il faut être proactif dans le repérage de l'impact d'un événement traumatisant. Le guichet unique santé est en train de faire un dépistage systématique dans toutes les classes."

Que ressort-il de votre travail auprès des élèves de la cité scolaire Gambetta-Carnot ?

LR : "Les réactions sont assez variées. Beaucoup de réactions émotionnelles, un sentiment d'anxiété. Ce qu'on voit c'est que pour une partie d'entre eux, il y a des troubles anxieux qui se sont installés. C'est secondaire au fait que l'attaque ait eu lieu dans un endroit qui est considéré comme sécurisant. Ça a impacté une part importante d'entre eux. Une semaine après l'attentat, au moment de la reprise des cours, 50% des élèves ont repris les cours. Après les vacances de la Toussaint, l'absentéisme est revenu à un taux normal. Il n'y a pas eu d'évitement significatif. On peut le lire comme le fait de se sentir suffisamment sécurisé pour aller en cours.

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Le guichet unique santé continue le suivi. Il fait une évaluation exhaustive de l'ensemble des lycéens et des collégiens. Les personnes vont être évaluées, reçues individuellement, en fonction de chaque situation, pour mettre en place un suivi quand il y en a besoin. Nous, en dehors de ces évaluations, on est sollicitable par n'importe quel personnel ou élève de Gambetta qui éprouve un besoin médico-psychologique au sens large. Il y a des temps de présence organisés toutes les semaines au niveau de la cité scolaire. On forme également les professionnels de santé de l'éducation nationale pour les former au repérage et à la prise en charge des symptômes psychotraumatiques."