Au départ de la plage de Wimereux, 112 personnes se sont entassées sur un Zodiac de 12 mètres. Quelques minutes après leur départ, le moteur s'est stoppé, entrainant un mouvement de foule. 5 personnes sont décédées, dont une fillette.

La photographie dépasse l’entendement. Publiée par la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord, on distingue des dizaines de migrants collés les uns aux autres sur un Zodiac de 12 mètres de long. De chaque côté de l’embarcation de fortune, les personnes sont assises à califourchon sur les boudins ; une jambe dans le bateau, l’autre frôlant la mer dont la température ne dépasse pas les 10 degrés.

Sur ce smallboat, 58 personnes sont présentes selon les services de l’Etat. Une photographie prise après le drame qui a coûté la vie à 5 personnes dont une fillette à quelques dizaines de mètres de la plage de Wimereux. Le drame vient de se produire, les moyens français engagés viennent de prendre en charge 49 personnes.

Au départ de la plage des Allemands de Wimereux (Pas-de-Calais) ce mardi 23 avril 2024 à 6 heures du matin, il y avait donc 112 personnes entassées sur ce Zodiac.

Des bateaux toujours plus surchargés

Policiers, préfecture, associations d’aide aux migrants... de l’aveu de tous, jamais autant de personnes ne s’étaient retrouvées sur un seul et même bateau.

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Un record, qui démontre que les passeurs surchargent de plus en plus les bateaux, selon le préfet du Pas-de-Calais. "On constate semaine après semaine des embarcations surchargées. 50 personnes en moyenne, aujourd’hui 112 dans le bateau en question, indique Jacques Billant. Ce sont des embarcations de très mauvaise qualité, parce que sous-gonflées, sans plancher, sans gilet de sauvetage pour tous les occupants. Des embarcations qui sont aussi sous-motorisées, ce qui augmente les risques d’avarie et de naufrage".

Le bateau était surchargé. 112 migrants c’est du jamais-vu. Il y a eu une volonté, peut-être dans un contexte d’ouverture d’une fenêtre météo avec beaucoup de candidats à la traversée, de forcer le nombre de personnes présentes sur le bateau avec les conséquences malheureuses que l’on déplore.

Jacques Billant, préfet du Pas-de-Calais

Selon les chiffres du Home Office, le ministère de l’Intérieur britannique, on dénombrait en moyenne 28 personnes par bateau en 2021. L’année suivante, 41 migrants ont été comptabilisés en moyenne sur les smallboats qui sont parvenus à atteindre les côtes anglaises. Un chiffre qui augmente d’année en année : sur les premiers mois de l’année 2024, on décompte en moyenne 50 migrants par bateau.

"La police pousse les gens à prendre plus de risques"

Ce mardi 23 avril 2024, cela faisait 10 jours qu’aucun bateau de fortune n’avait pris la mer pour rejoindre les côtes anglaises. Cette nuit, malgré les températures proches de zéro, la mer était calme et il n’y avait que très peu de vent. Des conditions propices au départ : près d’une dizaine d’embarcations ont tenté de prendre la mer. 6 ont été interceptées par les forces de l’ordre, dont deux bateaux à Wimereux.

"Je pense que les groupes de migrants qui devaient partir avec ces bateaux se sont rapatriés vers la 3ème embarcation qui est partie à 6 heures", analyse Nikolaï Posner, membre d’Utopia 56 en charge de la communication. Y a-t-il un lien direct entre l’intervention préventive de la police et la surcharge de cette embarcation de fortune, comme le suppute l’associatif ? Une enquête, ouverte par le parquet de Boulogne-sur-Mer pour homicide involontaire et association de malfaiteurs, devra faire la lumière sur ce drame.

Depuis le début de l’année 2024, 200 tentatives de traversées maritimes ont été interceptées par les forces de l’ordre dans le Nord, le Pas-de-Calais et la Somme. Parallèlement, 85 passeurs présumés ont été interpellés en un peu plus de trois mois, contre 64 l’année dernière. Une présence policière plus importante sur le littoral, qui pousserait migrants et passeurs à prendre "plus de risques", selon Nikolaï Posner. "L’action policière génère plus de risques, notamment sur le nombre de personnes par embarcation, indique-t-il. Les réseaux de passeurs veulent garder une marge importante. Quand ils n’arrivent pas à faire partir les gens, ils surchargent plus les bateaux quand la météo est propice".

Au moins 14 migrants décédés depuis le 1er janvier 2024

Les associations d’aide aux migrants rendront hommage aux 5 personnes décédées mercredi 24 avril 2024 à 18h30 devant le parc Richelieu de Calais. Depuis le 1er janvier 2024, au moins 14 migrants ont perdu la vie en tentant de rejoindre la Grande-Bretagne sur des bateaux de fortune.

Dans la nuit du 13 au 14 janvier, 5 personnes dont un jeune homme de 14 ans sont morts au large de Wimereux. Dimanche 3 mars, une fillette de 7 ans est morte noyée dans le canal de l’Aa à Watten, une ville située dans les terres, à une trentaine de kilomètres des côtes. Ce mardi 23 avril 2024, une fillette dont l’âge est compris entre 4 et 7 ans a perdu la vie à quelques centaines de mètres de la plage de Wimereux après un mouvement de panique sur le bateau surchargé.

Un nouveau drame, qui "démontre une nouvelle fois l’importance du travail que nous menons sans relâche", a déclaré le préfet du Pas-de-Calais. Jacques Billant a affirmé que la lutte "contre les réseaux de passeurs" et la lutte "contre les traversées maritimes" allaient être amplifiées sur le littoral du Nord et du Pas-de-Calais. "Malgré un début d’année difficile, avec des migrants et des passeurs de plus en plus agressifs, de plus en plus structurés, les forces de l’ordre restent mobilisées", a ajouté le préfet.

Depuis le début de l’année, plus de 6 200 migrants ont rejoint les côtes anglaises sur des smallboats, un record depuis le début des traversées de la Manche en 2018.