Brexit : quelles seraient les conséquences d'un “no deal” sur l'économie des Hauts-de-France ?

Des Britanniques effectuant des achats à Coquelles, près de Calais, en avril dernier. / © PHILIPPE HUGUEN / AFP
Des Britanniques effectuant des achats à Coquelles, près de Calais, en avril dernier. / © PHILIPPE HUGUEN / AFP

Une nouvelle note rédigée par la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) Hauts-de-France se penche sur les conséquences d'un Brexit "dur" sur l'économie de la région.

Par Yann Fossurier

Après avoir été désavoué mardi, le Premier ministre britannique Boris Johnson poursuit son bras de fer avec son Parlement au sujet du Brexit, en proposant ce mercredi des élections anticipées le 15 octobre. A Bruxelles, la Commission européenne estime que le risque que le Royaume-Uni quitte l'UE sans accord le 31 octobre a augmenté. "Le peu de temps qui reste et la situation politique au Royaume-Uni ont accru le risque que le Royaume-Uni se retire à cette date sans accord", indique l'exécutif européen.
 

Pour les Hauts-de-France, voisins du Royaume-Uni, quel serait l'impact économique d'un tel scénario ? Une note, rédigée fin août par la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) Hauts-de-France, tente d'y répondre, tout reconnaissant qu'il est encore "difficile à ce stade d’évaluer les conséquences économiques des deux côtés de la Manche".

Ce qui est certain, c'est les Britanniques sont aujourd'hui un partenaire commercial de premier ordre pour la région. "Le Royaume-Uni est le 3e pays client des Hauts-de-France (après la Belgique et l’Allemagne)", rappelle la CCI. "Les exportations des Hauts-de-France à destination du Royaume-Uni sont de 4,5 milliards d’euros en 2018, soit 8,8% des exportations de la région." A l'inverse, le Royaume-Uni "est le 7 pays fournisseur de la région Hauts-de-France. Les importations (...) à destination du Royaume-Uni sont de 2,2 milliards d’euros en 2018, soit 3,5% des importations de la région.
 
Selon la CCI, les Hauts-de-France sont "la 2e région française excédentaire dans ses échanges avec le Royaume-Uni derrière la région Grand-Est. Le Royaume-Uni est également le 1er pays d’excédent commercial avec les Hauts-de-France devant la Belgique et l’Espagne."

Au total, 5500 entreprises de la région commercent avec le Royaume Uni qui est aussi "le 4e pays d’accueil de nos filiales implantées à l’étranger (37 filiales), derrière la Chine, les USA et l’Allemagne". A l'inverse, le Royaume-Uni représente 5% des établissements à capitaux étrangers installés dans les Hauts-de-France (5e pays) avec 93 établissements à capitaux britanniques, qui emploient un total de 6558 salariés. "Ces entreprises sont surtout présentes en métropole lilloise et dans le Dunkerquois", précise la note. "En ex-Picardie, Beauvais et Amiens tirent leur épingle du jeu".

 

Les secteurs qui pourraient en souffrir


La pêche 

Aujourd'hui, 75% des poissons prélevés par les pêcheries des Hauts-de-France le sont dans les eaux britanniques, rappelle la CCI. En cas de Brexit "dur", le Royaume-Uni deviendrait un pays tiers et la pêche dans ses eaux serait interdite en l'absence d'accord spécifique.
 

L'accord de retrait négocié par l'ancienne Première ministre britannique Theresa May prévoyait au moins le maintien des accès réciproques pendant une période de transition jusque fin 2020). Un "no deal" le 31 octobre plongerait donc le secteur de la pêche dans une grave crise.


Le tourisme

Les Britanniques représentent aujourd'hui une part importante dans la fréquentation touristique dans la région : 40% des nuitées étrangères selon la CCI. "Sur la Côte d’Opale, 43% de la clientèle étrangère est britannique", précise-t-elle. Le Pas-de-Calais est le premier département français pour les nuitées britanniques en France (18,7%).
 
Le Cap Blanc-Nez, sur la Côte d'Opale. / © PHILIPPE HUGUEN / AFP
Le Cap Blanc-Nez, sur la Côte d'Opale. / © PHILIPPE HUGUEN / AFP

Même en cas de Brexit "dur", les Britanniques voyageant pour une courte durée dans l'Union européenne pourront se passer de visa, selon un compromis conclu en avril 2019 entre le Parlement européen et le Conseil de l'UE. Mais voyager sera plus compliqué pour eux : nécessité d'obtenir un permis international, croissance des frais bancaires et téléphoniques (l’itinérance actuellement gratuite redeviendra payante pour les voyageurs franchissant la Manche). 

Un Brexit "dur" pourrait aussi provoquer une baisse de pouvoir d'achat pour les touristes britanniques, si le cours de la livre sterling s'effondre. La CCI Hauts-de-France mentionne également "une étude du Trésor britannique", selon laquelle "chaque foyer britannique perdrait environ 4300 livres ( 5400 €) de revenu par an". Ce qui signifie moins d'argent pour voyager et consommer à l'étranger.


Le transport transmanche

La région Hauts-de-France est la principale porte d'entrée vers le Royaume-Uni depuis le continent, via les ports de Calais et de Dunkerque, ainsi que le tunnel sous la Manche. En cas de Brexit dur, il n'est pas impossible qu'un visa devienne nécessaire pour se rendre chez nos voisins et d'autres inconvénients (augmentation des frais bancaires et téléphoniques) pourraient rendre la destination moins attractive pour les ressortissants européens.

Selon la CCI, les professionnels ont déjà constaté "une baisse généralisée de la fréquentation des lignes touristiques Calais-Douvres ces derniers mois, par rapport à 2018".  Il y a eu en effet 300 000 voyageurs de moins depuis janvier (-6%), dont 210 000 Britanniques, selon le port de Calais-Boulogne. "Pour la compagnie DFDS-Seaways, le trafic passagers a reculé de 10% cet été", affime la note. "Quant à Getlink (Eurotunnel NDR), il affiche une baisse constante de la fréquentation du shuttle", la navette que les véhicules doivent emprunter pour franchir le tunnel sous la Manche. "Si certains estiment que le Brexit est en cause, d'autres mettent cette baisse sur le compte d'un taux de change défavorable aux Britanniques", indique la CCI.

 
Les douanes au port de Calais / © LILA HAFFAF / FRANCE 3
Les douanes au port de Calais / © LILA HAFFAF / FRANCE 3
 

Pour le transport de marchandises et les craintes d'encombrement des ports de Calais et Dunkerque liés aux contrôles douaniers, elle se veut plus rassurante. "Il ne faut pas se focaliser sur le contrôle frontalier qu'il faut dissocier des formalités de dédouanement", estime la Chambre de commerce et d'industrie. "Le contrôle frontalier sert à vérifier que les marchandises et les personnes sont bien en règle. Il n'y a aucune raison a priori que les contrôles frontaliers soient augmentés dans des proportions colossales, si les formalités de dédouanement sont correctement faites. Pour les conteneurs, c'est quasiment une lecture de codes barre sur un colis et les formalités sont faites". 
 

Le port de Calais a d'ores-et-déjà investi 6 millions d’euros dans de nouvelles infrastructures pour permettre de maintenir la fluidité du trafic, tant à l’import qu'à l’export, "tout en répondant aux nouvelles obligations en termes de déclarations douanières, vétérinaires et phytosanitaires". "L’objectif étant de conserver un trafic le plus fluide possible en œuvrant pour la création d’une "frontière intelligente" basée sur l’utilisation des nouvelles technologies". 

Du côté du tunnel sous la Manche, Getlink a installé de nouveaux équipements qui permettront des contrôles automatisés. "Il a également adapté le parcours client camions, avec notamment la création d'une zone "Pit Stop", où seront scannés les documents douaniers pré-déclarés afin de maintenir la fluidité du trafic après le Brexit."
 
Des poids lourds embarquant à bord du shuttle pour emprunter le tunnel sous la Manche. / © LILA HAFFAF / FRANCE 3
Des poids lourds embarquant à bord du shuttle pour emprunter le tunnel sous la Manche. / © LILA HAFFAF / FRANCE 3


Une inquiétude demeure. "Côté britannique un rapport qui a filtré fait craindre une impréparation au Brexit, jusqu’à 85% des camions qui traversent la Manche pourraient ne pas être prêts pour les autorités douanières françaises, ce qui signifie que des perturbations dans les ports pourraient durer jusqu’à trois mois avant une éventuelle amélioration du trafic".

Selon la note de la CCI, le secteur transport-logique est celui, dans la région, où les chefs d'entreprise craignent le plus un impact négatif sur leur activité (17%, à égalité avec le commerce de gros). Les formalités douanières (47%), la difficulté de circulation des marchandises (45%) et les retards de livraison et d'approvisionnement (36%) sont les conséquences les plus redoutées par les entreprises des Hauts-de-France.     

 

Les secteurs qui pourraient en profiter


Le commerce de détail

"Avec le Brexit, les Britanniques deviendront ressortissants d’un état hors Union européenne, ce qui va leur offrir un avantage fiscal sous conditions qui pourrait impacter notamment le commerce du Calaisis", explique la CCI. "Les Britanniques pourront être exemptés de régler la TVA sur certains produits qu’ils ramènent chez eux pour un montant minimum de 175 € d’achats. Cela peut représenter une aubaine pour certains commerces."
 

Depuis que les Britanniques ont voté à 51,9% en faveur de la sortie de l'UE en juin 2016, la ville de Calais et la région Hauts-de-France militent pour le retour du duty free (vente de produits détaxés) arrêté en 1999.


L'automobile

La CCI estime que le Brexit pourrait constituer une bonne opportunité pour le secteur automobile régional. "Avec la possibilité d'un relèvement des tarifs douaniers à 10 % lié à une livre-sterling faible, cela devrait logiquement augmenter le coût des matières importées", explique-t-elle. "La région possède une réelle spécialisation qui pourrait attirer les investisseurs britanniques dans ce domaine." 
 

La note rappelle que "la casse est déjà importante" dans ce secteur outre-Manche. "Nissan a renoncé à produire un crossover dans son usine géante de Sunderland (nord-est de l'Angleterre), Honda a annoncé la fermeture en 2021 de son usine de Swindon (sud-ouest de l'Angleterre) et Jaguar Land Rover a décidé de supprimer 4.500 emplois afin d'économiser 2,5 milliards de livres pour investir dans les voitures électriques et Ford vient d’annoncer la fermeture d’un site et la suppression de 1700 emplois". 

Une étude de la CCI des Hauts-de-France a identifié deux autres secteurs potentiellement "porteurs pour l’implantation" : la chimie "au sens large" (parfums, cosmétiques, produits chimiques ou d'entretien) qui "décroche la première place de l'export régional outre-Manche" et l'agroalimentaire.


► Le secteur bancaire et financier

"La région, et notamment la métropole lilloise, pourrait capter les activités de back-office des activités financières relocalisées dans les grandes capitales du continent grâce à une disponibilité de bureaux, une mains d’œuvre bien formée, un écosystème dense et une accessibilité par le TGV", espère la Chambre de commerce et d'industrie. 

"Dans le domaine bancaire, JP Morgan qui emploie 16 000 personnes au Royaume-Uni a indiqué qu’il pourrait déplacer entre 1 000 et 4 000 emplois en dehors du pays", argumente la note.

Elle rappelle également qu'"une "task force" régionale a été mise en place pour "vendre" la région aux entreprises britanniques susceptibles de vouloir mettre un pied en Europe sans trop s'éloigner de Londres".

 

L'UE prête à mobiliser 780 millions d'euros en cas de Brexit sans accord

L'Union européenne est prête à mobiliser 780 millions d'euros d'assistance financière d'urgence pour les Etats membres les plus touchés par les retombées économiques d'un éventuel Brexit sans accord.

L'essentiel - près de 600 millions d'euros - doit provenir du Fonds de solidarité de l'UE, destiné aux pays membres victimes de catastrophes naturelles. Le reste proviendra du Fonds européen d'ajustement à la mondialisation, qui vient en aide aux travailleurs licenciés. Des responsables européens ont souligné qu'en plus des 780 millions d'euros, le soutien financier pour faire face aux conséquences d'un Brexit sans accord pourrait aussi provenir d'autres fonds, comme ceux pour la pêche et l'agriculture.

Les pays qui devraient être les plus affectés par un "no deal" sont notamment l'Irlande, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, la France et le Danemark. Les Etats candidats à cette aide auront jusqu'à fin avril 2020 pour se manifester.

- AFP

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Tribune Nord du 30 septembre 2019

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