À Abbeville, des street artistes de toute la France investissent un immeuble désaffecté

Collages, graffiti, dessins : une quarantaine d'artistes de toute la France convergent à Abbeville pour Transition, une exposition immersive de street art qui ouvrira ses portes en décembre, dans un immeuble promis à une destruction proche. Reportage.

L'espace éphémère Transition ouvrira ses portes en décembre.
L'espace éphémère Transition ouvrira ses portes en décembre. © Boris Granger / FTV
Fenêtres cassées, portes cadenassées, murs tagués : au premier abord, les trois cages d'escalier de la rue des Tilleuls, à Abbeville, tiennent plus du squat que de la galerie d’artiste. Pourtant, en décembre, les portes de ces vieux HLM désaffectés s’ouvriront sur un lieu éphémère, Transition, dédié au graffiti et à l’art contemporain, réunissant pointures françaises et artistes émergents de la discipline. Les murs des pièces de vie d’autrefois se changent en espace de création illimité et s’habillent pour l’occasion en œuvres gigantesques.
 

Abbeville sous les bombes

C’est par l’entrée du bâtiment portant le numéro 5 que débutera la visite. Une entrée qui porte encore les traces de ses anciens occupants : des noms signés sommairement au briquet sur le plafond, que Yann Colignon, à l’initiative du projet, entend bien conserver comme des témoignages d’un passé pas si lointain. "On va amplifier ça par une ambiance sonore à base de bruits de bombes et de sirènes, explique-t-il. L’idée, c’est que les gens se demandent où ils viennent de mettre les pieds." Le cadre est posé.

Au cœur du projet qui réunira une quarantaine d’artistes sur plus de 20 appartements, la mémoire. Celle des gens du quartier Levant-Platanes, dont les photographies habilleront les trois cages d’escalier. Celle également des lieux, de ces bâtiments construits en 1958 et des hôpitaux de guerre qui les ont précédés. Une mémoire comme fil conducteur de cette exposition dont l’objectif est de donner à voir la diversité du street art. "On veut montrer qu’il ne s’agit pas que d’un coup de bombe sur un mur, explique Yann Colignon. C’est plus que ça."
 
Agathe Verschaeffel développe un style proche du pop-art.
Agathe Verschaeffel développe un style proche du pop-art. © Boris Granger / FTV
 

Une histoire du street-art

Démonstration à quelques dizaines de marches du rez-de-chaussée. Ici, pas de portes ni de limites entre les appartements, juste un espace brut recouvert des murs au plafond par l’artiste graffeur Zoyer. "Là, on a un univers hyper saturé, décrit le guide, intarissable sur le sujet. Ça éclate de partout. On voit bien l’influence des années 1990." Car à l’instar d’autres disciplines artistiques plus académiques, le graff - et le street art en général - se décline en différents styles, mouvements et pratiques.

Un étage plus haut, changement d’ambiance avec l’œuvre conjointe de Valer et Scaf, spécialiste de l’anamorphose. Comprendre : un jeu de perspectives qui donne, à partir d’un dessin en deux dimensions – souvent dans un coin - une illusion de volume. "On a essayé de réunir un maximum d’artistes d’horizons différents pour apporter une vraie diversité à l’espace éphémère", précise Yann Colignon, directeur du skatepark 80100 d’Abbeville depuis 20 ans.
 
Par un jeu de perspectives, Scaf arrive à donner une impression de volume à ses œuvres.
Par un jeu de perspectives, Scaf arrive à donner une impression de volume à ses œuvres. © Boris Granger / FTV
 

Terrain d'expérimentation

Des artistes qui apprécient de pouvoir discuter, partager, et observer différentes méthodes de travail. Le midi, les repas se prennent ensemble, au chaud, à la maison de quartier voisine "La ferme petit", sous l’œil accueillant des employés municipaux. "On centralise des gens de toute la France sur ce projet, résume Yann Colignon, et on essaie de faire en sorte qu’ils se rencontrent et qu’ils se fassent plaisir."
 
De Paris, de Marseille, de Lyon ou de Nancy, les graffeurs affluent à Abbeville pour marquer de leur empreinte les bâtiments des Tilleuls avant leur destruction. "Pour beaucoup, c’est un terrain d’expérimentation pour tenter des trucs nouveaux", développe Yann Colignon. Ici, une fresque au crayon de bois et à l’encre. Là, une installation autour des bulles. Plus loin, un corbeau géant, peint à la bombe par l’artiste K.Yoô, comme un animal totem protecteur des lieux.
 
K.Yoô aime représenter des animaux totem, ici un corbeau.
K.Yoô aime représenter des animaux totem, ici un corbeau. © Boris Granger / FTV
 

Le graff dans la peau

Au bout de l’aile droite du bâtiment, une petite pièce, probablement une chambre il n’y a pas si longtemps, d’où s’échappe le bruit d’une bombe de peinture. Gumo, un graffeur de 40 ans venu de Paris pour l’occasion, y déroule ses camaïeux de bleu dans un style qui n’a rien à envier à la peinture classique. "J’aime travailler autour des visages, explique calmement l’artiste, avec de grosses influences cubistes." Reconverti dans le tatouage, "un support de plus", Gumo se réjouit de retrouver les bombes dans un contexte si particulier.
 

C’est intéressant de se dire que des gens ont habité là. Ils vont revenir dans leur chambre et voir ce petit clin d’œil avant la démolition. C’est toujours particulier de voir raser ton immeuble, surtout dans les quartiers comme ça, avec un gros vécu social.

Gumo, tatoueur et graffeur

Les graffs de Gumo, comme ses tatouages, reflètent ses influences cubistes.
Les graffs de Gumo, comme ses tatouages, reflètent ses influences cubistes. © Boris Granger / FTV

Dans la cage d’escalier voisine, un air de Bach accompagne Horor Boreal et 2Flui. Le premier est à l’ouvrage d’une grande fresque animale, dont il trace les premières esquisses au fusain, le second parfait à la bombe les contours d’un calligramme, sa marque de fabrique.
  

Deux ans de préparation

L’idée de l’espace Transition est née en 2018, lors d’une réunion avec les différentes associations du quartier. Le bailleur social, qui a entrepris de reloger les habitants de la rue des Tilleuls dès 2017 est présent et expose son projet de démolition. "Ça m’a fait penser à un projet parisien dont j’avais eu vent, la Tour 13, se souvient Yann Colignon, et je me suis dit que c’était peut-être l’occasion de produire quelque chose de similaire sur Abbeville."

Avec Xkuz, un graffeur originaire des Hauts-de-France, il commence à préparer les démarches nécessaires à la réalisation du projet. Quelques nuits blanches plus tard, les deux amis développent avec le soutien d’une dizaine de financeurs un projet d’exposition d’une durée de cinq à six mois. Aujourd’hui, la durée de l’exposition semble remise en question : "un manque de respect des artistes et de la démarche", regrette Yann Colignon qui compte bien conserver la durée initiale de ce projet protéiforme, mêlant la culture à l’histoire, en passant par la pédagogie.
 
Derrière ce tableau en pixel art de Jank se cache une œuvre classique.
Derrière ce tableau en pixel art de Jank se cache une œuvre classique. © Boris Granger / FTV

Car si le coordinateur souhaite donner cette diversité à voir au public, qu’il espère nombreux, il veut aussi la présenter aux scolaires, via un partenariat avec les archives municipales et deux écoles du quartier Levant-Platanes, à Abbeville. "Les graffeurs font quelque chose que nous faisons aussi, abonde Éric Berriahi, directeur des archives municipales, c’est mettre en avant une trace de leur passage, une trace de notre mémoire."
 

Place aux jeunes

Trois artistes interviendront dans les classes et guideront les élèves, à travers une sélection de documents d’archives, dans leur découverte du graff et de la mémoire des lieux. "Ils représenteront l’histoire de leur quartier dans un appartement qui leur sera affecté, à l’aide de pochoirs, de bombes de peinture et de tout ce qu’ils pourront utiliser." Pour leur montrer que monter des projets d’envergure dans leur quartier, c’est possible. "Et que quand on a une passion, il faut aller au bout", conclut Yann Colignon.
 
Temponok s'essaie pour la première fois à une installation.
Temponok s'essaie pour la première fois à une installation. © Boris Granger / FTV

Après trois mois de création qui verront l’intégralité du bâtiment - jusqu’au toit - recouvert, les trois cages d’escalier de la rue des Tilleuls ouvriront en décembre leurs portes aux curieux de tous univers pour un parcours culturel à travers l’histoire du quartier, à prix libre. Un livre d’une centaine de page devrait être édité pour garder une trace de cet espace en transition, promis à la démolition.
 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
abbeville art culture éducation société