Conditions de vie en Ehpad privé : "Il n'y a a pas assez de contrôle", appuie un ancien directeur amiénois

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Écrit par Propos recueillis par M. Lesprit

Avant de déménager à Amiens, Jean Arcelin a dirigé pendant trois ans des Ehpads dans le sud de la France. Il revient sur les polémiques qui secouent aujourd'hui l'un des principaux groupes français du secteur.

Dirigeants convoqués par le gouvernement, chute en Bourse, inspection d'un établissement de région parisienne : depuis une semaine, l'un des poids lourds de la prise en charge des personnes âgées dépendantes se trouve dans la tourmente. Pendant trois ans, le journaliste indépendant Victor Castanet a enquêté sur les Ehpad du groupe Orpea. Les Fossoyeurs, son livre sorti mercredipointe une gestion qui pousse à rationner les soins et les repas des résidents pour réduire les coûts de fonctionnement de ces structures privées facturées au prix fort.

Un ancien directeur d'Ehpad dénonçait déjà, en 2019, les conditions de travail au sein d'un autre groupe en publiant son propre témoignage intitulé Tu verras maman, tu seras bien. Aujourd'hui installé à Amiens, Jean Arcelin a été pendant trois ans à la tête de maisons de retraite de la Côte-d'Azur.

Est-ce que ce qui est décrit dans cette enquête vous surprend ?

Ce qui est dans ce livre, j'en ai parlé. Différemment, parce que je ne suis pas journaliste. Je n'ai pas enquêté comme il l'a fait avec des centaines de témoignages. Moi, je l'ai vécu, c'est tout. J'ai dormi six mois dans l’Ehpad, je l'ai vécu, et c'est pour ça que j'ai arrêté. [...]

Il y a des choses qui me semblent un peu montées en épingle et qui ne correspondent pas à la réalité que j'ai vécue. Par contre, c'est vrai qu'il y a des budgets alimentaires qui sont surveillés au centime près. Vous avez globalement tant de biscottes, après les aide-soignantes se passent des couches, des biscottes, du pain. C'est de la débrouille. Mais je n'ai jamais vu un résident demander une biscotte et qu'on lui refuse. 

Les témoignages cités rejoignent votre propre constat : le manque de moyens dans les établissements, malgré le prix des séjours…

Les prestations ne sont pas du tout à la hauteur de ce qui est facturé. Vous ne pouvez pas facturer 3.000 euros par mois si vous dépensez 4,35 euros par jour pour nourrir une dame qui n'a jamais mangé cette nourriture-là. [...]

Ce qui est absolument intolérable et que je citais déjà en 2019, ce sont des rentabilités comme celles-là - à hauteur du CAC 40, coté en Bourse - et qu'on donne ce genre de nourriture aux résidents. Je me souviens : on m'avait refusé une animation crêpes qui valait 50 euros parce qu'il n'y avait plus de budget.

La conséquence de ces budgets, selon vous, c’est une "maltraitance institutionnelle"…


La maltraitance institutionnelle, c'est simplement le manque de moyens qui fait que les gens sont mal soignés. Qui fait que les gens sont mal nourris. Qui fait que les personnes âgées ne sont pas lavées ou changées. Moi, le matin quand je me change, ça prend dix secondes pour mettre un pull. Mettez un pull à une personne âgée dépendante qui a 90 ans et qui a une démence neuro-dégénérative : ça va vous prendre trois minutes parce que les membres sont raidis, parce qu'elle ne comprend pas pourquoi on lui met un pull, parce qu'il faut lui parler. 


Ça, il faut le vivre pour comprendre. Vous pouvez être la personne la plus formidable de la Terre, avec la plus grande humanité. Si je vous donne une personne âgée pour que vous vous en occupiez, vous allez faire un super travail. Je vous en donne cinq, vous allez vous en sortir. Dix, ça va être votre limite. Douze, c'est la fin. Quinze, c'est le chaos. La maltraitance institutionnelle n'est pas liée aux personnes, mais à la charge de travail et au manque de moyens. 

Le groupe pour lequel vous travailliez à l'époque n’est pas Orpea. Cette situation dépasse l'échelle d'une seule entreprise ?


J'en suis persuadé. Les journalistes sont attirés par les noms, les groupes puissants. Mais prenez la liste des Ehpads commerciaux privés, vous allez voir des chaînes qui arrivent en numéro 12, 13 ou 14, qui ont une vingtaine ou une trentaine d'Ehpads que personne ne connaît sauf peut-être les familles des résidents : le système est le même. Strictement le même. 

Quand votre livre est sorti, il y a deux ans, des polémiques naissaient déjà régulièrement sur les conditions de vie dans les Ehpad. Est-ce que sa publication a eu des conséquences ?

J'ai eu des témoignages par centaines, parce que les familles se raccrochent et vous racontent ce que leur père, leur mère a subi. C'est dur. Mais non, il n'y a eu aucune espèce de suite. Tout ça passe. Il faut qu'il y ait une volonté politique. Si une société commerciale n'a pas de limites [...], s'il n'y a pas de règle, ça ne va plus. Surtout quand il s'agit d'une personne âgée, dépendante. Il n'y a pas assez de contrôle. Il n'y a pas assez d'exigence de qualité en retour. Vous avez des Etats, les pays nordiques ou en Belgique, où il y a une régulation de la profitabilité.

Est-ce au gouvernement d’agir alors qu'il s'agit d'entreprises privées ?


Tous les Ehpads, privés, associatifs ou publics, sont financés par l'Etat. Un Ehpad privé, Orpea ou autre, touche environ 35% de son chiffre d'affaires par subvention de l'Etat, l'ARS ou le conseil départemental. L'Etat est tout à fait en droit d'exiger en retour, si ça l'intéresse, des preuves de qualité.