Coronavirus - confinement, troubles et angoisses : les réponses de Cyrille Guillaumont, psychiatre à Amiens

C'est maintenant officiel : le confinement est prolongé jusqu'au 11 mai. Une période où le stress, le manque d'interaction sociale ou d'activité peuvent entraîner troubles et angoisses. Quels sont-ils ? Comment les apaiser ? Les réponses du Dr Guillaumont, psychiatre à l'hôpital Pinel à Amiens.

Le centre hospitalier Philippe Pinel, à Amiens, assure la prise en charge des maladies mentales dans son secteur.
Le centre hospitalier Philippe Pinel, à Amiens, assure la prise en charge des maladies mentales dans son secteur. © FTV

Quels troubles peuvent apparaître pendant le confinement ?

"Nous pourrions distinguer deux types de troubles observés depuis le confinement.

D'abord, ceux propres à la situation de confinement, nous pouvons même considérer différentes périodes. Celle où le confinement a été vécu comme un moment pour se poser dans un contexte source d'anxiété et de peur, les personnes y voyaient plutôt quelque chose d'agréable. Puis une période où il a fallu trouver un autre mode de vie, des occupations, surtout pour les enfants, établir des contacts avec les proches d'une autre manière, retrouver un nouvel équilibre.

Arrive la période actuelle, où apparaissent des éléments cliniques en lien avec un vécu différent de la situation de confinement. Le temps devient long, les éléments d'irritabilité apparaissent, ceux d'évitement aussi. On observe des facteurs de stress qui se manifestent de façon diverses et variées, symptômes physiques qui s'ajoutent à la peur de l'infection, de l'avoir ou de la transmettre, l'ennui, la frustration, l'isolement, des problèmes d'approvisionnement ou financiers, des prises de poids liées au manque d'exercice physique et/ou à une alimentation mal équilibrée, l'idée que le risque pandémique peut s'amplifier, la difficulté à se projeter dans l'avenir surtout quand il existe une désinformation qui va être source de stress supplémentaire voire de dépréciation de l'individu, de baisse d'estime de soi.

 
Les interventions à la suite de violences conjugales ont augmenté de 32% en zone de gendarmerie depuis la mise en place du confinement.
Les interventions à la suite de violences conjugales ont augmenté de 32% en zone de gendarmerie depuis la mise en place du confinement. © FTV

À cela s'ajoute les tensions dans les couples, celles avec les enfants qui peuvent aller jusqu'à des maltraitances intra et inter familiales. Tout ces éléments vont occasionner dans la population des angoisses continues et aiguës, des angoisses du futur, des vécus d'impuissance qui vont déprimer les individus vulnérables, des ruminations anxieuses alimentées par les informations en boucle qui vont aller jusqu'à créer une incertitude du bien fondé du confinement dans l'esprit des personnes, un déni de la réalité.

Sur le plan clinique nous allons donc observer des troubles panique, des dépressions, des troubles anxieux, des phobies, des conduites d'évitement, des compulsions, des dysfonctionnements interpersonnels... Nous pourrions ajouter à cette liste les risques de rupture de soins des maladies chroniques.

Et puis, il y a les troubles en lien avec les décompensations de pathologies psychiatriques. Certaines pathologies sont plus sensibles aux facteurs de stress que d'autres comme par exemple les troubles bipolaires, les troubles névrotiques ou anxieux comme les troubles phobiques, les TOC.

D'autre pathologies vont être perturbées par la crainte des infections, la désinformation qui va renforcer les ruminations et les fausses croyances, amenant les patients à exacerber leurs troubles délirants avec une augmentation de leurs angoisses.
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Voit-on apparaitre de nouvelles phobies comme la phobie des microbes ?

"À notre connaissance, il ne semble pas. Nous sommes dans une crainte d'infections pour soi-même ou une peur d'infecter les autres comme dans d'autres situations épidémiques. C'est le caractère pandémique qui augmente les facteurs anxieux et les situations de confinement.

Le patient qui était hypochondriaque le sera plus, le nosophobique aussi mais avec un conflit psychique entre la nécessité d'aller consulter et celui de rester confiner. Ces patients appellent souvent les lignes d'écoute pour rechercher une réassurance qui reste éphémère la plupart du temps. Il est possible que ces situations de tension anxieuse aient pour conséquence l'arrivée de troubles dépressifs plus invalidants.
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Comment s'en prémunir ?

"Différentes solutions semblent exister pour diminuer à la fois les conséquences du confinement et le risque d'être infecté :

- Il faut tout d'abord identifier les facteurs de stress. Ce travail d'introspection permet à l'individu de mieux reconnaître les sources des problèmes et lui permet de pouvoir les hiérarchiser afin de trouver une solution pour chaque facteur repéré ;

- Ne pas hésiter à faire appel aux numéros verts 
(plateforme téléphonique du ministère de la Santé : 0 800 130 000 ou service de soutien psychologique de la Croix Rouge française : 0 800 858 858 - NDLR) mis à la disposition de la population pour rechercher une réponse à ces questionnements afin de diminuer les ruminations ;

- Rester en contact avec sa famille et ses amis, cela réconforte et permet aussi de partager le vécu de la situation et de se rendre compte que l'on n'est pas seul à être stressé par la situation ;

- Promouvoir une communication centrée plus sur l'altruisme que sur l'obsession, se demander ce que l'on peut faire pour les autres (famille, amis, voisins...) permet de penser à autre chose et est source de valorisation ;

- Garder les routines habituelles, son rythme de vie quotidien en terme de réveil, heure de coucher, heures des repas, plages de repos durant le télétravail ;

- Limiter les consommations d'alcool, de tabac, et d'autres produits nocifs ;

- Pratiquer des activités agréables, faire de la relaxation, du yoga, de la gymnastique, de la méditation ;

- Se tenir informé tout en corrigeant les informations erronées et en limitant l'exposition aux médias.
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En télétravail, gardez un bon rythme de vie avec des horaires de repos, déjeuner et loisisrs.
En télétravail, gardez un bon rythme de vie avec des horaires de repos, déjeuner et loisisrs. © FTV


À quel moment faut-il s'inquiéter ?

"Il faut s'inquiéter quand on commence à avoir des comportements inhabituels qui inquiètent soi-même ou l'entourage. On ne se rend pas forcément compte que l'on va mal surtout quand les troubles s'installent progressivement, il faut donc accepter la parole de l'autre qui vous alerte sur des éléments qui sont sources de souffrance pour lui ou vous-même. Comme l'ennui, l'irritabilité, la colère, la violence, la tristesse, le repli sur soi, l'augmentation de consommations d'alcool ou de produits addictifs (drogues, internet...), les angoisses, les problèmes de santé (cardiologiques, neurologiques, endocrinologiques...)".


Si des troubles apparaissent, y a-t-il des traitements médicamenteux ou plus naturels ?

"Tout dépend du type de trouble et souvent un avis, même téléphonique, auprès de votre médecin généraliste qui vous connaît bien peut être rassurant en soi. Les troubles dépressifs d'intensité moyenne à sévère ne vous ferons pas échapper à un traitement antidépresseur. Des éléments délirants envahissants nécessiteront eux aussi un réajustement thérapeutique médicamenteux. Les troubles anxieux peuvent répondre à des thérapeutiques alternatives selon leur intensité, tout comme les TOC et phobies peuvent s'améliorer avec des thérapeutiques non médicamenteuses."


Quels réflexes et attitudes avoir pour soi ou un proche en cas de risque de troubles ?

"Il ne faut pas hésiter à demander de l'aide. L'aide à laquelle vous pouvez accéder est multiple. Elle peut être au travers de conseils auprès de votre médecin traitant, auprès d'écoutes téléphoniques, de consultations en urgence. Il n'y a jamais de mauvais coup de téléphone pour demander un conseil ou de l'aide, c'est plutôt le contraire que nous observons. Les situations qui durent et qui deviennent difficiles à gérer car ancrées dans le temps.

Le problème peut être en plus source de souffrance familiale, d'autant plus amplifiée par la caisse de résonance qu'est le confinement. Il est parfois difficile et long d'amener un de ses proches en souffrance psychique ou somatique à consulter quand il est dans le déni des troubles. Parfois l'aide d'un tiers, ami, famille, enfants, infirmière, médecin, peut aider à amener la personne à faire la démarche thérapeutique pour aller mieux.
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Médecin traitant, hôpital psychiatrique le plus proche ou le 15, n'hésitez pas à demander de l'aide.
Médecin traitant, hôpital psychiatrique le plus proche ou le 15, n'hésitez pas à demander de l'aide. © FTV


Comment déceler des signes avant-coureurs ?

"Les signes avant-coureurs sont plutôt le terrain sur lesquels vont apparaître les troubles psychiques. Les patients suivis en psychiatrie sont des personnes vulnérables et plus sensibles aux facteurs environnementaux. De ce fait ils seront souvent les plus impactés par les angoisses d'être malades, par le stress du confinement, et des complications liées à leurs comorbidités qui les rendent plus fragiles aux infections."


Le manque de contacts sociaux, d'activité cérébrale ou physique représentent-ils un risque ?

"Le fait de se renfermer sur soi-même n'est jamais bon pour la santé. Le confinement et la pandémie ont tendance à restreindre la sphère sociale et il faut trouver d'autres moyens de la préserver que les habitudes que nous avions auparavant. Le téléphone, internet, le courrier sont différentes voies permettant de maintenir ce lien social important pour soi et les autres. Chez certaines personnes, cette situation va permettre de préserver les liens familiaux, pour d'autres ça mettra en exergue leur solitude et leur isolement. C'est pour cela qu'il est important pour cette dernière catégorie de personnes de faire fonctionner les solidarités collectives, pour briser l'isolement.

Il faut garder une activité cérébrale, au moins de la même intensité que celle que nous avions avant le confinement. Nous ne savons pas si le confinement aura des conséquences en terme intellectuel. Les personnes curieuses iront plus facilement visiter des musées en réalité virtuelle, et d'autres resteront dans une activité minimale. Il ne faut pas laisser nos mauvaises habitudes prendre le dessus même si cela demande un effort en terme de planification de sa journée, comme faire un emploi du temps et s'y tenir.
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Le confinement favorise-t-il les addictions ?

"Oui et elles sont nombreuses car il y a celles auxquelles nous pensons facilement comme l'alcool ou le tabac, mais aussi d'autres comme internet, la télévision, le télétravail, les jeux. Le seul caractère limitatif pour l'alcool ou le tabac est peut être l'accès aux produits, et il n'est pas rare de voir un transfert d'une addiction à l'autre."
Veillez à limiter les consommations d'alcool, de tabac, et d'autres produits nocifs.
Veillez à limiter les consommations d'alcool, de tabac, et d'autres produits nocifs. © FTV


Comment réduire ou stopper ces addictions ?

"Différentes aides peuvent être proposées. Du recours à des professionnels des troubles addictifs qui peuvent en parler avec vous au téléphone ou en présentiel, son médecin traitant, ou des associations d'aide dans les problématiques addictives. Dans tous les cas, ils seront à votre écoute et vous permettront d'avancer pour vous détacher de vos addictions."


Quels sont les numéros d'urgence liés aux troubles psychologiques ?

"Les numéros d'urgence pour les troubles psychiques sont ceux en lien avec des structures hospitalières. Le numéro de votre hôpital psychiatrique le plus proche pourra vous répondre 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Il y a également le Samu, le 15."

Un numéro vert a également été mis en place par le ministère de la santé pour accompagner et aider les personnes en détresse psychologique : 0 800 130 000 (24h/24 et 7j/7). Ce numéro initialement dédié à une ligne d’information sur le Coronavirus assure dorénavant également un soutien psychologique. Tout comme le numéro vert du service d'entraide et de soutien psychologique de la Croix Rouge française : 0 800 858 858 ou 09 70 28 30 00. Des bénévoles vous répondent de 10h à 22h en semaine, et de 12h à 18h le week-end. Les appels sont anonymes et confidentiels.
 
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