Coronavirus - « J’ai peur de mourir derrière les barreaux », un détenu de la maison d'arrêt d'Amiens témoigne

Plus de 6000 personnes sont détenues dans les Hauts-de-France. Promiscuité, manque de masques, absence de gel hydroalcoolique... Dans les prisons, impossible de respecter les gestes barrières. Le Covid-19 y est source d'angoisse, pour les détenus comme pour les surveillants.
Dans les prisons, impossible d'appliquer les gestes barrières dans les cellules de neuf mètres carrés, qui accueillent deux à trois détenus.
Dans les prisons, impossible d'appliquer les gestes barrières dans les cellules de neuf mètres carrés, qui accueillent deux à trois détenus. © Aurélien Barège / France Télévisions
C’est une façon de montrer qu’eux aussi sont capables de s’impliquer et d’être solidaires face à la crise. A la maison d’arrêt d’Amiens, plus de 1000 euros de dons ont été collectés auprès des détenus pour remercier et soutenir les personnels soignants.

"Certains applaudissent sur leur balcon à 20h. Eux ne peuvent pas, donc ils font preuve de solidarité à leur manière" explique Me Serge Portelli, du barreau de Paris. Il est l’avocat de Steve* (voir encadré en bas d’article), l’un des détenus à l’initiative de cette collecte.

"Je me suis interrogé sur la meilleure manière d’être utile en cette période. Cela a permis de nous rendre fiers", confie Steve. Cette collecte de dons est aussi un moyen pour les détenus de redonner du sens à leur quotidien. Si la somme peut sembler dérisoire comparée à d’autres collectes, elle l’est bien moins pour ceux qui ont permis de la récolter. "Il faut savoir que pour certains, 20 euros de dons représente 20% du revenu mensuel."

L’initiative a été validée et accompagnée par la direction de l’établissement. "Chaque détenu a reçu un bon d’appel aux dons dans lequel il pouvait indiquer la somme qu’il souhaitait débloquer. C’est de l’argent personnel, envoyé par des proches ou obtenu grâce au travail fait en détention ou en formation professionnelle", explique Faycal Boucenna, directeur adjoint de la maison d’arrêt d’Amiens. Habituellement, cet argent leur permet d’acheter certains produits destinés à améliorer leur quotidien.

Outre le changement de regard que ce genre d’acte peut apporter, il s’agit aussi de calmer des tensions grandissantes depuis le début de l’épidémie. "A Amiens, nous avons travaillé avec le chef de bâtiment. Cela a permis de maintenir voire de rétablir le dialogue", explique Steve.


"Les prisons sont de véritables cocottes-minute"

Depuis un mois, l’apaisement est plus que nécessaire dans les prisons françaises. "Ce sont de véritables cocottes-minute", alerte Joriss Ledoux, secrétaire régional adjoint du syndicat de surveillants UFAP-UNSA.

D’abord, il y a eu la coupure, brutale, de l’arrêt des parloirs et de toute forme de communication avec l’extérieur. "Ne plus pouvoir voir sa famille, ses proches, c’est comme nous enlever une forme d'oxygène. Le parloir est une fenêtre vers l’extérieur", déplore Steve, qui craint également “de ne pas voir ses proches et d’apprendre leur décès”. L’arrêt des parloirs, c’est aussi l’arrêt du trafic d’objets prohibés introduits illégalement dans les prisons, comme les drogues. "Certains détenus se sont retrouvés brusquement en période de sevrage", témoigne Joriss Ledoux.

Dans les prisons des Hauts-de-France, la DISP de Lille (direction interrégionale des services pénitentiaires) a mis en place des mesures compensatoires "suite à la suspension des parloirs et pendant toute la durée de la crise sanitaire". Les détenus disposant d’un compte téléphonique "se sont vus attribuer un crédit de 40 euros en début de mois". Une mesure "exceptionnelle" qui permet aux personnes incarcérées de rester en contact avec leurs proches. 

Autre mesure destinée à apaiser les tensions, l’accès à la télévision est devenu gratuit de manière provisoire "dans un contexte où l’essentiel des activités en détention n’est plus possible pour des raisons de sécurité sanitaire", explique la DISP.
 
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« J’ai peur de mourir derrière les barreaux »

Restent la peur du virus, l’angoisse d’être contaminé, accentuées par un climat déjà anxiogène en temps normal. "Imaginez que l’on vous enferme dans une pièce, explique Steve, et que l’on vous dise que les Taïpans (serpents terrestres les plus venimeux du monde, ndlr) sont à votre porte, qu’ils vont entrer mais qu’on ignore s’ils vont vous mordre… Mais qu’en tout cas vous resterez ici (...) Combien de temps passeriez-vous sans agir ?"

"J’ai peur de mourir derrière les barreaux. Personne ne souhaite mourir ainsi", confie Steve.

Cette angoisse, les détenus l’associent souvent aux surveillants. Étant les liens entre l’intérieur et l’extérieur, ils sont des vecteurs potentiels du virus. Selon Joriss Ledoux, “les détenus sont inquiets. Ils pensent que le coronavirus vient forcément de nous, donc il y a une forme de paranoïa qui s’est installée”.
 

L’impossible respect des gestes barrières

"La surpopulation pénitentiaire, surtout dans les maisons d’arrêt, fait que les gens sont confinés de force dans des cellules de neuf mètres carrés où ils sont deux ou trois voire plus", souligne Me Serge Portelli. A l’intérieur, impossible d’appliquer les règles sanitaires et les gestes barrière. "A l’extérieur, on demande à chacun d’éviter les contacts avec les autres mais dans les prisons, il y a une promiscuité inévitable", constate Joriss Ledoux.

Selon Me Portelli, "La condition des détenus était déplorable. Elle est devenue dangereuse." Dans les établissements pénitentiaires comme dans la société, le nombre de personnes fragiles et atteintes de pathologies est élevé. "D’autant que l’on sait que le système de soin n’est pas idéal en prison."

A l’intérieur, les cas suspects sont placés en quatorzaine. Une attention spécifique leur est accordée, mais aucun test n’est pratiqué, ni pour les détenus, ni pour les surveillants. "Il y a potentiellement des détenus contaminés dont on ne peut juger l’état", confirme Joriss Ledoux. Il le sait, les surveillants sont logés à la même enseigne. Pour eux aussi, les risques de contaminations sont multipliés.

Depuis peu, ils sont dotés de masques pour travailler. "Deux masques par personne et par journée de 12 heures", alors qu’il est recommandé d’en changer toutes les trois heures. Pas de gel hydro-alcoolique mais des gants, utilisés uniquement pour effectuer des fouilles de cellules. D’après Joriss Ledoux : "Un surveillant ouvre une porte de cellule toutes les deux à trois minutes. A chaque fois il faudrait nettoyer ses mains, ses clés, les poignées de portes, les cellules." Dans les prisons, chacun vit désormais dans la peur, avec "une épée de Damoclès au-dessus de la tête".
 
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1026 détenus libérés en un mois

Selon Me Serge Portelli, il faudrait libérer plus de détenus afin de faire plus de place dans les prisons : "Beaucoup ne présentent aucun risque pour l’ordre public."

Pour réduire la population carcérale en contexte de crise sanitaire, le ministère de la Justice a justement adopté le 25 mars des ordonnances pénales permettant, selon la DISP des Hauts-de-France, "de prononcer des mesures d’assignation à domicile" ainsi que "l’octroi de réductions de peine supplémentaires exceptionnelles", en plus des libérations anticipées pour les détenus en fin de peine.

En un mois, la Direction interrégionale des services pénitentiaires a observé une diminution du nombre de personnes écrouées, qui s’explique également par la baisse du nombre d’incarcérations depuis le début du confinement. Dans la région, sur 7172 détenus, 1026 ont été libérés depuis fin mars. Le taux moyen  d’occupation des prisons des Hauts-de-France est aujourd’hui de 95%.
 
Note de la rédaction
« Steve » est un prénom d’emprunt. Nous l’avons modifié pour préserver l’anonymat du détenu.
C’est la sœur de Steve qui, à l’origine, nous a contactés pour présenter la collecte solidaire des détenus de la maison d’arrêt d’Amiens, mais aussi faire part de son inquiétude quant aux conditions de détention dans les prisons françaises.
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