Liliane Deteve, 77 ans, est décédée au CHU d'Amiens suite à une injection de tramadol : ses proches veulent comprendre

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Écrit par Anas Daif .

Depuis deux ans, Rodolphe Deteve se bat pour avoir des réponses à ses questions à la suite de la mort de sa mère au Centre hospitalier d'Amiens dans la Somme. Entrée pour des lésions "assez bénignes", Liliane Deteve est décédée suite à une "injection létale de tramadol", un antalgique de la famille des opioïdes.

"Ma mère aurait pu être la mère de n'importe quel Français, on me l'a pris, c'était mon univers", nous lance Rodolphe Deteve au téléphone. Depuis deux ans, lui et sa famille se battent pour avoir des réponses après le décès soudain de leur mère au CHU d'Amiens le 31 août 2020. 

Au départ : une chute dans les escaliers

Tout a commencé durant la nuit du 30 août 2020. Liliane Deteve, 77 ans, tombe dans les escaliers. "Mon père est dialysé au stade 5, il est en fin de vie et il n'a pas pu bouger, il a appelé les pompiers", relate-t-il. Sa mère est transportée et arrive au CHU d'Amiens "aux alentours de 1h30 ou 2h du matin" avant d'être prise en charge "aux urgences à 4 heures du matin".

Il s'agissait d'une "chute traumatique, mais sans traumatisme crânien", complète Maître Nedjma Abdi, l'avocate de la famille qui précise que les blessures concernaient "l'extrémité supérieure du tibia droit" et "le poignet gauche". Evacuée aux urgences, "elle a été transférée en unité de chirurgie orthopédique".

Au cours de la première journée à l'hôpital, "la famille a constaté des points de suture sur l'arcade sourcilière droite mais on ne savait pas d'où ça sortait", poursuit-elle. Pourtant, "quand on a demandé le rapport des pompiers, on a vu qu'elle a été transportée en état de blessé léger", souligne son fils. Une fois à l'hôpital, "son état se dégrade, elle était dans un état de fort lassitude, elle était perfusée et ne mangeait même pas son repas", se souvient son fils. Le lendemain, 31 août, elle décède. La famille et les proches sont sous le choc.

Comment une dame, âgée certes, mais en bonne forme et en bonne santé est-elle décédée de façon aussi inattendue à la suite d'une hospitalisation ?

Selon Rodolphe Deteve "le médecin traitant a affirmé que rien ne laissait présager de mort subite. Elle l'avait vu 48 heures avant son décès, tout allait bien, à part les petits problèmes de santé liés à l'âge, prise de sang à l'appui". 

Ils ont pris le seul havre de paix que mon père avait. S'il est encore là, c'est parce qu'il s'accroche pour avoir la vérité.

Rodolphe Deteve, fils de Liliane Deteve

"Deux fois la dose létale" de tramadol dans le sang

Rodolphe, quant à lui, apprend le décès le lundi matin, au travail. "Je n'avais plus de mots, j'étais bouche bée". Il va ensuite voir son père avec ses sœurs arrivées du sud. La fratrie se rend ensuite au CHU d'Amiens. "Et là, tout a basculé". L'interne auquel ils font face "n'a jamais vu ma mère, il nous a reçu pour nous expliquer ce qui était arrivé mais il ne savait pas ce qu'il disait, il bégayait, j'ai ressenti de la peur et je l'ai poussé dans ses retranchements jusqu'à ce qu'il me dise quoi faire".

Ils partent alors "dans le bureau des infirmières avec lui" pour poser des questions et "savoir ce qui s'était passé". Mais d'après Rodolphe, "ils ne savaient pas quoi nous dire, ils ne savaient rien. On a demandé où était sa dernière demeure, ils ne savaient pas où elle était et se sont même trompés de chambre". 

L'analyse toxicologique réalisée trois jours plus tard révèle la présence de 4080 mg de tramadol par ml de sang.

"C'est deux fois la dose létale, note Maitre Nedjma Abdi, ce qui laisse supposer qu'elle en avait bien plus dans le sang au moment de sa mort". De plus, Liliane Deteve n'en prenait pas car elle y était allergique, son médecin traitant lui avait contre-indiqué. En somme, c'est un médicament "complètement improbable qui lui a été administré, on ne sait pas pourquoi ils l'ont fait. On a demandé au chef de service le dossier médical, poursuit-elle, mais il n'y avait aucune prescription de dedans". 

> Le tramadol est la substance opioïde la plus délivrée en France (près de 6 millions de patients) et la plus impliquée dans les hospitalisations et les décès par overdose ou intoxication accidentelle selon Que Choisir.

Des incohérences et imprécisions

Dans un premier temps, le dossier de transmission du suivi, que la famille et l'avocate ont demandé, a disparu avant de réapparaitre quelques mois plus tard. La famille a déposé une plainte pénale (une enquête est actuellement en cours d'instruction) et a suivi une procédure auprès de la Commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI).

Mais le médecin-médiateur du CHU "n'en savait pas plus que nous, il ne savait pas ce que le tramadol  faisait là". La commission a conclu "qu'elle ne pouvait pas se prononcer au vu du dossier car il n'y avait pas d'éléments sur la prescription de tramadol ". Elle aurait également expliqué que s'ils avaient "plus d'éléments de l'information pénale, ils pourraient reprendre le dossier". Le problème, selon Rodolphe Deteve, est que "personne ne parle". 

Une usagère entre à l'hôpital pour recevoir des soins sur des lésions qui sont assez bénignes et elle en ressort décédée avec deux doses létales de tramadol.

Maître Nedjma Abdi, avocate de la famille

Autre point important : dans le dossier de l'hôpital qu'ils ont pu consulter, les données sont "incohérentes" selon la famille. Il n'y avait pas "de trace de la blessure à l'arcade, de l'administration de tramadol, et il y avait des imprécisions sur les blessures". Le dossier indiquait que le poignet droit avait été blessé au lieu du gauche. 

"À ce jour, on n'a aucune réponse"

Mais qui a bien pu injecter du tramadol à Liliane Deteve ?

"On peut se tromper sur un dosage, mais on n'est pas ici sur un surdosage, on est sur la base d'aucune prescription", insiste Maître Nedjma Abdi. Elle et Rodolphe Deteve se posent de nombreuses questions. "On se dit qu'il y a eu une sédation et c'est quelque chose de volontaire, précise l'avocate. Quelqu'un a dû administrer le tramadol, c'est logique. Et si l'hôpital ne peut pas dire qui l'a fait, peut-être qu'une tierce personne s'est introduite dans les lieux et s'est faite passer pour un infirmier ? Il nous faut des explications". 

Quand on voit que personne ne bouge, ce n'est pas normal et on se demande : ils ont peur de quoi ?

Rodolphe Deteve

Et même si l'enquête a été prise en charge par un juge d'instruction, "ça n'avance pas, personne n'est transparent dans cette histoire" pense ce fils en deuil. Malgré tout, Rodolphe Deteve se bat pour avoir des réponses à ses questions. Il est déterminé à continuer. "On veut comprendre, ce qui s'est passé : pourquoi, qui et comment ? On ne lâchera pas, on ira jusqu'au bout", conclut-il. 

Contacté, le service communication du CHU d'Amiens a transmis notre demande d'interview à la direction de l'hôpital. Pour l'heure, elle n'a pas donné suite à notre sollicitation. 

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