"Nous n’étions pas au courant que ces produits étaient si dangereux" : une consultation pesticides et pathologies pédiatriques créée au CHU d’Amiens

Un nouveau service a ouvert ses portes au CHU d’Amiens en octobre 2023. Une consultation entièrement dédiée aux pesticides et pathologies pédiatriques. Un lien encore méconnu entre certaines malformations infantiles et l’exposition de leurs parents aux pesticides.

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Depuis le premier octobre 2023, le docteur Sylvain Chamot et le professeur Elodie Haraux, reçoivent les familles dont les enfants sont atteints de leucémies, de tumeurs cérébrales, d’hypospadias (malformation de la verge) ou de fentes labio-palatine. Une consultation réservée aux parents qui ont pu être exposés à des pesticides avant ou pendant la grossesse. "Depuis des années, on a des preuves que l’exposition aux pesticides favorise les maladies sans pouvoir identifier les pesticides. Pour la première fois, on a quelque chose à proposer pour les suites de ces maladies professionnelles", explique Elodie Haraux, urologue pédiatre au CHU d’Amiens.

L'environnement en cause

Les deux médecins, du centre régional de pathologies professionnelles et environnementales (CRPPE), impliqués dans la recherche environnementale, ont travaillé sur la périnatalité et la toxicité au sein du laboratoire Péritox, avant de proposer cette consultation. "En tant qu’urologue, je suis depuis longtemps des petits garçons, atteint d'hypospadias, une malformation de la verge, qui atteint un garçon sur 250 dans les pays industrialisés. En étudiant les selles de ces bébés, nous avons retrouvé des pesticides associés. Cette malformation est en hausse et on sait que l’environnement majore l’incidence", explique la pédiatre.

Au cours du suivi des enfants à l’hôpital, un questionnaire est remis aux familles par leur médecin ou chirurgien référent pour rechercher une éventuelle vulnérabilité des parents aux pesticides. "Nous recevons ces questionnaires de nos collègues des différents services concernés à l’hôpital et nous les étudions. S’il existe un doute, nous les recevons en consultation. Dans un cas sur deux, on se rend compte que l’exposition était trop minime pour établir un lien avec la malformation de leur enfant", indique Sylvain Chamot, responsable de ces consultations. Depuis la création, il y a quatre mois, 23 questionnaires ont été étudiés par le service et six consultations effectuées. Six autres sont prévues. Preuve que cela interpelle de nombreux parents.

Nous ne sommes pas seuls dans ce cas. Des enfants sont même atteints de cancers.

Emilie, maman d'un enfant atteint d'hypospadias

Emilie fait partie des premières patientes à avoir bénéficié de cette consultation. Son fils de 7 ans est né avec une malformation de la verge. Opéré à l’âge de 2 ans, il est suivi à l’hôpital d’Amiens. "Après la naissance, le médecin nous a dit que l’hypospadias de mon fils pouvait être lié au métier de mon mari. Il est agriculteur. On lui a dit que c’était de sa faute. Et puis, c’est tout. Rien de plus", explique cette mère de quatre enfants.

Lors d’un dernier contrôle au CHU, on lui propose de remplir le questionnaire, puis le service "pesticides et pathologies pédiatriques" l’a contactée. "J’y suis allée seule parce que mon mari ne croit pas à la toxicité des pesticides. On m’a posé des questions sur nos métiers, sur les pesticides que mon mari utilise. On m’a parlé d’une exposition de ses spermatozoïdes et de ma propre exposition pendant les moissons lors de ma grossesse", ajoute Emilie, qui confie aussi que la consultation lui a permis une prise de conscience. "Nous ne sommes pas seuls dans ce cas. Des enfants sont même atteints de cancers. Mais nous n’étions pas au courant que ces produits étaient si dangereux et que ça touche en particulier les agriculteurs. Mais mon mari continue d’utiliser ces pesticides selon les protocoles officiels. Il n’a pas le choix, sinon, il n’a pas de culture et pas de rentrée d’argent."

Une reconnaissance de l'exposition professionnelle des parents

Pour les deux médecins, à l’origine de la consultation, il ne s’agit pas d’incriminer les parents, mais d’accompagner les familles. "Ils ne sont pas coupables d’avoir utilisé des pesticides. Nous n’établissons pas de liens de causalité unique avec les pesticides. C’est souvent multifactoriel : le travail, le tabac… Mais surtout, nous ne voulons pas culpabiliser les parents. On recherche les expositions qui remontent à plusieurs mois, voire années. C’est du cas par cas : l’exposition du père, de la mère, les fréquences d’exposition… Notre but est surtout de les accompagner et de faire reconnaître l’exposition professionnelle des parents", explique Sylvain Chamot.

Il est très rare qu’un pédiatre propose à ses patients concernés d’établir un dossier.

Sylvain Chamot, responsable des consultations "pesticides et pathologies pédiatriques" au CHU d'Amiens

Leur dossier monté, la famille peut ensuite le déposer au fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. Après étude du dossier par un comité d’experts, celui-ci rend un avis. Créé en 2020, pour les adultes exposés, il s’adresse aussi aux enfants, exposés aux pesticides pendant la période prénatale. "Il est très rare qu’un pédiatre propose à ses patients concernés d’établir un dossier. Cela illustre la problématique de la méconnaissance du monde médical sur ce fonds", déduit Sylvain Chamot.

Le centre régional de pathologies professionnelles et environnementales (CRPPE) manque encore de données sur les pesticides qui pourraient être incriminés dans les pathologies des enfants, mais les deux médecins ont pu établir un profil professionnel des parents. Il s’agit, le plus souvent, d’agriculteurs travaillant dans des cultures de plein champ et l’élevage et dans les espaces verts. Depuis la création du service, des critiques apparaissent sur les réseaux sociaux, qui reprochent à ces médecins de faire de l’agri-bashing. "On ne chasse pas l’agriculteur. On ne culpabilise personne. Notre service, en lien avec le fonds d’indemnisation, a été créé pour faire reconnaître la responsabilité de la société vis-à-vis des enfants. Ce ne sont pas les parents agriculteurs qui sont en cause. Ce qui compte, c’est la suppression des risques", explique Elodie Haraux.

Plus nous serons nombreux à déposer une demande, plus le problème des pesticides sera connu

Emilie, maman d'un enfant atteint de l'hypospadias

Comme quatre autres familles suivies par les médecins du CRPPE, Emilie a déposé un dossier au fonds d’indemnisation, après de nombreuses hésitations. "Mon mari n’était pas d’accord parce qu’il considère que cela tue son métier d’interdire les pesticides et nous avons peur que cela créé des jalousies avec les autres agriculteurs. Mais après avoir discuté avec le médecin, je me suis rendu compte que plus nous serons nombreux à déposer une demande, plus le problème des pesticides sera connu. J’ai donc déposé un dossier pour mon fils", détaille-t-elle.

Cette consultation est une première en France, mais le centre de pathologies professionnelles et environnementales devraient ouvrir d’autres services au cours de l’année.

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