Des brebis et des agneaux tués dans la Somme : "Si c'est un loup, on espère qu'il ne fait que passer"

5 brebis tuées, 12 blessées. C'est le triste bilan de l'attaque d'un élevage situé à Argoules, dans l'ouest de la Somme, qui a eu lieu dans la nuit du 16 au 17 avril. La nuit précédente, des faits similaires s’étaient produits dans une commune voisine. La piste du loup est évoquée.

Après l'attaque, les brebis d'Aurélien Poupart retrouvent le calme dans la bergerie.
Après l'attaque, les brebis d'Aurélien Poupart retrouvent le calme dans la bergerie. © Aurélien Poupart
À Argoules, au nord d'Abbeville, un éleveur de moutons a été victime d'une violente attaque dans la nuit du jeudi 16 au vendredi 17 avril. 5 brebis ont été tuées, 7 ont été blessées.

C'est la deuxième attaque signalée dans la Somme. La première a été perpétrée dans la nuit du 15 au 16 avril dans une commune voisine, à Nampont-Saint-Martin. Trois bêtes avaient été tuées. Est-ce le fait d'un chien errant ou d'un loup ? La question est posée. 

"Faites attention à vos brebis"

La veille, Aurélien Poupart avait pourtant été prévenu par son voisin, dont la ferme est située à quelques kilomètres de là, à Nampont-Saint-Martin. Il venait lui-même de retrouver une brebis et deux agneaux éventrés. 

"Il m'a dit "fais attention quand tu rentreras tes brebis : il y a un chien qui m'a bouffé des bêtes'. Et la nuit suivante, on a eu 5 brebis mortes et une petite dizaine de blessées. La véto en a recousu 7 et les autres brebis vivantes étaient parties dans la plaine et avaient réussi à se sauver. Une des brebis avait l'épaule complètement partie, les côtes étaient rongées et bien découpées et les 4 autres, c'était juste deux crocs plantés dans la gorge. Y en a une, la véto a dû l'euthanasier parce qu'elle n'était pas morte."
L'une des 5 brebis attaquées à Argoules. Le prédateur a emporté une patte.
L'une des 5 brebis attaquées à Argoules. Le prédateur a emporté une patte. © Aurélien Poupart

L'élevage d'Aurélien Poupart compte 420 brebis et 14 mâles. N'ayant pas de grandes étendues, les bêtes sont réparties en troupeau dans plusieurs prairies.

"Au printemps, on est contents de voir partir nos brebis en pâture mais là maintenant, on se demande. On préfèrerait que ce soit un chien. C'est beaucoup plus facile à gérer. Si c'est un loup et qu'il s'installe là, on est dans une impasse. Parce que chez nous, l'élevage se fait sur plusieurs parcelles. On vient les voir le matin et c'est tout. Si c’est un loup et qu'il reste ici, on va être obligés de laisser les brebis en bergerie et de leur donner du grain. Et je ne suis pas sûr que ce soit bon de faire ça au lieu de paître 6 mois de l'année".

79 brebis se trouvaient dans la pâture qui a été attaquée. "Ça ne m'étonne pas qu'il se soit attaqué à cette prairie. Ça longe un bois et c'est complètement à l'écart. C'était un vrai carnage". 
 

"On ne peut pas enlever l'hypothèse du loup à 100%"

Aussitôt prévenus, la gendarmerie, le lieutenant de louveterie et l'Office français de la biodiversité (OFB), établissement public en charge du suivi du loup en France, sont venus sur place faire les constations d'usage et lancer une enquête afin de déterminer les causes de ce carnage.  

"On n'avait pas eu le droit de bouger les cadavres alors on a posé une caméra sur l'un d'eux. Mais ce n'était pas le bon parce qu'il est revenu : le lendemain matin, on a vu qu'un autre cadavre avait une épaule enlevée. On a remis des caméras sur chaque cadavre mais il n'est pas revenu" déplore l'éleveur.

Selon Marie Bastaert, la vétérinaire de l'exploitation, qui a soigné les 7 brebis blessées, ce n'est clairement pas un chien de compagnie qui a fait ça. "Ça s'est s'est reproduit 3 nuits d'affilée. Ça peut être un chien revenu à l'état sauvage, qui s'est sauvé depuis bien longtemps mais on ne peut pas enlever l'hypothèse du loup à 100%. Dire que c'est un loup, moi, je ne peux pas vous le dire".

Éleveur dans l'Aveyron, Jean-Christophe Brunet a lui-même été victime d'une attaque de loup. Membre de l'association Cercle 12 (Collectif des éleveurs de la région des causses de l'Aveyron et de son environnement), qui a été créée en février 2017 par des éleveurs confrontés à la prédation du loup sur leurs troupeaux, une convergence d'éléments chez Aurélien Poupart, l'amène à penser fortement que c'est un loup. "D'abord, les blessures sur les bêtes qui sont assez caractéristiques  : prises à la gorge, côtes broyées, une épaule entière qui a était emportée. Deuxième élément : on sait que les loups reviennent toujours sur les lieux de leur attaque et ça s'est passé chez Aurélien Poupart. Ensuite, aucun chien errant n'a été signalé dans le secteur".
 

Des cas similaires constatés à quelques kilomètres d'Argoules


Déjà en Seine-Maritime, un habitant de Londinières, à 70 km d'Argoules, a pris en photo ce qui semble être un loup, avec un appareil automatique.  A partir de ces clichés envoyés par David Desjardins, les experts de l’OFB ont pu authentifier cette observation comme étant très probablement celle d’un loup gris (Canis lupus lupus).

"C'est sûr, affirme le naturaliste, Philippe Caruette. J'ai vu la photo, il a tous les critères d'un loup. Les oreilles arrondies, la queue courte, l'arrière-train fuyant, et la photo n'est pas mauvaise, il y a très peu de chance que ce ne soit pas un loup" souligne-t-il.
Ce cliché a été pris de nuit le 8 avril 2020 à Londinières en Seine-Maritime, par un appareil photo automatique
Ce cliché a été pris de nuit le 8 avril 2020 à Londinières en Seine-Maritime, par un appareil photo automatique © David Desjardins

Si la préfecture de Seine-Maritime émet encore quelques réserves sur cette affaire, celle du Pas-de-Calais a clairement authentifié la présence d'un loup à Nabringhem, à 50 km d'Argoules. 

"Fin novembre, il y a une attaque à 45 kilomètres dans le département voisin, dans le Pas-de-Calais et les analyses que nous, éleveurs, nous avons faites sur une crotte qui avait été récupérée, a prouvé que c'était une louve, rapporte Jean-Christophe Brunet. On est à 5 ou 6 attaques dans le secteur. On a suivi beaucoup d'attaques avec notre association et là, on est dans un schéma classique. Je ne peux pas vous affirmer que c'est le même individu mais il y a des loups dans le secteur."
 

"Il est revenu en France en 1992"


La dernière identification d'un loup dans la Somme date de 2017. Sa présence a été officiellement établie par arrêté préfectoral le 17 septembre et le 4 octobre 2017. 
Mais cette présence n'est pas une surprise pour Philippe Caruette.

"C'est un prédateur qui était présent chez nous au XVIIe et XVIIIe siècle, rappelle le naturaliste. Il est revenu en France en 1992, par l'Italie. Il avance vers l'ouest de manière isolée. C'est une espèce qui avance par bonds. Il peut parcourir 40 km dans la nuit".
À Argoules, le calme est revenu dans la prairie.
À Argoules, le calme est revenu dans la prairie. © Aurélien Poupart

À la sortie de l'hiver 2018-2019, le réseau Loup-lynx estime la population de loups en France à environ 530 individus. Elle s'étend sur 97 zones, dites de "présence permanente", dont 80 constituées en meutes.

"On sait que les jeunes loups sont obligés de quitter les meutes. Les couples dominants évacuent les dominés et ils doivent chercher un territoire qui doit être très loin de la meute d’origine pour s’installer. C'est un comportement connu et normal chez le loup et de les voir arriver chez nous n’a rien de surprenant vu le nombre d’individus qui augmente en France. Dans le pas-de-Calais et la Somme, ce sont des individus isolés. On peut les comparer à des pionniers" rapporte Philippe Caruette. 
 

"Il va falloir apprendre à cohabiter"


Si rien ne porte à croire pour le moment, que le loup se soit installé dans notre région de manière pérenne, "il va falloir apprendre à cohabiter" affirme le naturaliste. Et pour cela, il faut apprendre à le connaître. 

"On est sur la famille des canidés. Le loup est opportuniste, il n'est pas craintif de l'homme. Tous ceux qui l'ont vu, il ne s'est pas sauvé. Il observe et il a confiance". 

Si le loup trouve une louve, il peut décider de s'installer. Les brebis qui sortent au printemps sont idéales pour se nourrir. "C'est beaucoup plus confortable pour un loup de s'attaquer à une brebis que de courir derrière la faune sauvage" explique Jean-Christophe Brunet. Ce qui s'est passé chez Aurélien Poupart, relèverait de ce qui est appelé le "surplus Killing".

"Excité par la peur des bêtes, le loup va tuer plus que ce dont il n'a besoin. Il a besoin de calme pour manger. Et des bêtes qui sont dans un enclos ne peuvent pas en sortir et vont bouger. Ça va provoquer une excitation chez le prédateur qui va tuer jusqu'à ce que cette excitation retombe. Ce n'est pas un jeu :  c'est un phénomène connu chez tous les prédateurs : le renard fait ça dans les poulaillers, la fouine également et le loup fait aussi ça malheureusement".
 

"On est complètement démunis"

"La seule solution c'est de rentrer les brebis en bergerie et on ne fait plus le métier qu'on a choisi de faires'inquiète Jean-Christophe Brunet. On fait une croix sur l'élevage en plein air alors que c'est ce que demande le consommateur. On est confrontés à ce paradoxe. On est complètement démunis : un éleveur qui subit une attaque doit faire face au préjudice d'avoir perdu des bêtes, à l'administration qui ne joue pas le jeu et à l'opinion publique qui a tendance à être favorable au loup. Et au final, aucune solution à ce problème."

En Picardie, le dernier loup a été observé en 1919. Aurélien Poupart dort difficilement depuis l'attaque de ses brebis. "Si c'est un loup, on espère qu'il ne fait que passer", avoue-t-il.

Selon le collectif Les éleveurs face au loup, en 2019, 3790 attaques ont été recensées faisant 12 487 victimes : moutons, brebis, agneaux, chevaux, veaux, chien.




 
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