"C'est un gros pincement au cœur" : éprouvé par l'inflation, ce restaurant routier ferme ses portes après 70 ans d'existence

Le Risquetout, un restaurant routier familial de la Somme, va fermer ses portes. Acculé par l'inflation, le couple de propriétaires n'a pas eu d'autre choix. Les fidèles clients, locaux ou chauffeurs routiers, sont venus leur rendre visite une dernière fois.

"On vous a toujours accueilli avec bonheur, pour vous faire plaisir et vous changer l'esprit. Toutes les soirées, tous les repas, toutes les préparations, c'était pour vous rendre heureux. Merci à vous." C'est avec beaucoup d'émotions dans la voix que Franck Alexandre, le gérant du Relais de Risquetout, adresse son discours d'adieu à ses clients.

Ils sont venus nombreux, ce mardi 30 avril, pour boire un dernier canon au comptoir ou manger un dernier plat du jour. Surtout, pour applaudir les gérants, leur offrir quelques cadeaux, leur dire au revoir. 

"C'est devenu ingérable au niveau des charges"

Ce restaurant routier d'Hem-Hardinval, sur la route entre Arras et Abbeville, existait depuis la sortie de Seconde Guerre mondiale. Frank et Isabelle Alexandre l'ont repris en 2007, soucieux d'en faire un lieu de vie agréable et apprécié par les gens de passage comme par les locaux.

"J'ai toujours aimé la cuisine traditionnelle, le simple, le fait maison. Et l'ambiance avec les routiers, c'est quelque chose de formidable, confie Franck. C'est des gens qui ont besoin de discuter, parce qu'ils tout seuls toute la journée dans leur camion. Ici, c'est un lieu convivial."

Les difficultés financières ont commencé en 2015. Un plan de continuation d'activité a été mis en place, le couple a fait face à la tempête. La pandémie de 2020 a été un nouveau coup dur, mais ils ont tenu bon. "On a bien redémarré en 2022, et puis qu'est-ce qui est arrivé ? La guerre, l'inflation, et c'est devenu ingérable au niveau des charges", regrette Franck.

L'explosion des prix de l'énergie et des matières premières, couplée à ses problèmes de santé, aura été le coup de grâce. Son fils de 21 ans, chef cuisinier lui aussi, a mis ses projets entre parenthèses pour prendre sa place aux fourneaux, pour aider ses parents. Le chiffre d'affaires a augmenté de 40 000 euros, mais ça n'a pas suffi pour absorber toutes les charges.

En déficit, le couple ne voit plus d'issue. "Quand on a vu qu'on ne pourrait pas honorer notre plan de continuation, on a dit, c'est trop compliqué, on ne va pas continuer à s'enfoncer."

Dans 10 ans, il n'y aura plus de petits routiers comme nous qui fabrique tout maison de A à Z

Franck Alexandre, propriétaire du Relais de Risquetout

Pour Isabelle, son épouse, le plus difficile à digérer est le caractère définitif de la fermeture. "Ce qui me fait mal au cœur, c'est que personne ne reprenne. L'affaire aurait continué, ça m'aurait fait moins mal", confie-t-elle, des larmes dans les yeux.

Elle pense à ses clients. "Il y a des personnes âgées, beaucoup sont veufs, ils se réunissent ici, ils discutent, ils refont le monde. Ça leur permet de garder une vie sociale." Pour Franck, la fermeture de leur établissement était inévitable et s'inscrit dans un contexte global de fermetures des relais routiers indépendants au profit des grands groupes. "Dans 10 ans, il n'y aura plus de petits routiers comme nous qui fabrique tout maison de A à Z", redoute-t-il.

Pour les habitués aussi, c'est un crève-cœur. Ils étaient nombreux à venir assister aux soirées musicales, une fois par mois, avec des sosies de stars. "C'était exceptionnel, des soirées phénoménales. On a eu le sosie de Mylène Farmer, d'Eddy Mitchell, de Johnny Hallyday, se souvient Guillaume, chauffeur routier et voisin du restaurant. C'était vraiment génial et ça va nous manquer." 

Appréciés des routiers comme des locaux

En ce jour de fermeture, Bernard, "le client le plus fidèle", est venu s'accouder une dernière fois au comptoir. Pendant 12 ans, il est venu déjeuner trois fois par semaine au Risquetout. "J'arrivais, selon le menu, le chef savait ce que j'allais prendre, j'avais même pas besoin de commander !, raconte-t-il en souriant. C'était pas loin de mon boulot, l'ambiance était bonne." Depuis sa retraite en février, il continuait de venir chaque jeudi discuter son plat préféré : la langue de bœuf sauce piquante de Franck.

Dirk aussi était un client fidèle. Ce routier hollandais fait régulièrement la route entre les Pays-Bas et la Normandie. Le Risquetout est idéalement placé pour faire une pause. Alors il tenait à y faire un dernier arrêt. "Je suis très très triste, parce que c'est un restaurant formidable, et pour nous les camionneurs, c'est tranquille ici, avec un grand parking. Et puis c'est sur ma route, direction Rouen. Il va falloir que je cherche un autre restaurant ! Il y en a d'autres, mais pas comme ici", assure-t-il. 

Guillaume confirme : "Ça va faire un trou sur la route. C'est un endroit qu'on n'aura plus pour s'arrêter, se poser, prendre une douche et manger correctement. C'est un gros pincement au cœur. Ça fait des années qu'on connaît Franck et Isabelle. Il y a d'autres routiers dans le secteur, mais pas sur cet axe-là."

Pour leur dernier service, Johnny Cabaret, sosie de Johnny Hallyday habitué du lieu, est venu se produire une ultime fois. Il était là à l'ouverture, la boucle est bouclée. Avec Franck, ils ont chanté Salut de Michel Sardou, pour dire au revoir aux clients :  "Je suis venu vous dire salut / Et puis merci d'être venus / Une autre année, un autre endroit / Adieu jusqu'à la prochaine fois".

Avec Laurent Pénichou / FTV

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