Coronavirus - "Les pertes sont déjà énormes" : les finances des communes du littoral picard plombées par le confinement

Intervenu mi-mars, au démarrage de la saison touristique sur le littoral picard, le confinement a suspendu toute activité économique. Une situation qui a des répercussions sur les finances des communes du secteur. Les pertes se comptent en plusieurs centaines de milliers d'euros.

A cause du confinement, les recettes liées au tourisme, comme celles du stationnement payant, ne rentrent pas dans les caisses des communes du littoral picard.
A cause du confinement, les recettes liées au tourisme, comme celles du stationnement payant, ne rentrent pas dans les caisses des communes du littoral picard. © Aurélien Barège/FTV
"J'ai envoyé un courrier à la préfète de la Somme pour lui demander l'état de catastrophe économique pour Cayeux-sur-Mer. Ce qui vaut pour toutes les autres communes du littoral". 

Jean-Paul Lecomte a la voix combative. Il parle de la priorité de protéger les Français du covid-19 et qu'il comprend et respecte les décisions prises par l'exécutif.  Mais le maire de Cayeux-sur-Mer a commencé à faire ses comptes, un mois et demi après l'arrêt quasi total de la vie économique de sa commune à cause du confinement.

Des recettes engangrées surtout d'avril à septembre


Et la facture est déjà lourde pour les finances de la ville : "la fermeture des plages représente une perte énorme : les cabines de plages, c'est 150 000 euros du 15 mai au 15 septembre. Il y a le casino aussi : sur une année, c'est 300 000 euros de recettes, avec pour mois forts mars, avril et mai, continue-t-il à énumérer. Les horodateurs, c'est 250 000 euros d'avril à septembre et les campings 200 000 euros à l'année. Les marchés ne rapportent pas non plus : on est passés de 3 à un marché avec gratuité de la place pour les exposants"

Au total, avec toutes les manifestations annulées, la ville table sur une perte de près d'un million d'euros de recettes sur une année. Des recettes qui se font en grande partie d'avril à septembre. Sans compter ce qui ne rentrera pas non plus après dans les caisses : "je vais proposer au conseil municipal l'annulation de la redevance des terrasses pour les commerçants et les restaurateurs", explique l'élu.

Les inconnues du déconfinement


Difficile en ce moment d'être une station balnéaire ou une ville qui vit essentiellement du tourisme comme c'est le cas de Fort-Mahon. L'hiver, la commune compte 1280 habitants et jusqu'à 50 000 au plus fort de l'été. Autant dire que le budget "de 3 à 4 millions" dont dispose la municipalité va se retrouver pas mal amputé. Entre le casino, les droits de terrasses, les taxes de séjour, les droits d'occupation de l'espace public et les stationnements payants, "les pertes sont déjà fortes, avoue Alain Baillet, le maire. On a perdu 400 000 euros depuis le début du confinement. Au total, on va droit vers 600 à 700 000 euros en moins dans le budget. Même si c'est compliqué à chiffrer pour le moment : on sait ce qu'on a déjà perdu mais on ne sait pas ce qu'on va encore perdre."

Et selon l'élu, le 11 mai ne va pas sonner le retour à la normale. Pour lui, l'après n'a rien de certain : "il y a beaucoup d'inconnues : on ne sait pas ce que va donner le déconfinement le 11 mai, surtout si on est en zone rouge. On ne sait pas quand les gens vont revenir et surtout comment, dans quelles conditions. Est-ce qu'on va refaire payer le stationnement tout de suite ? ", s'interroge Alain Baillet. Ces recettes en moins, c'est, selon ses dires, moins d'investissements dans la voirie, l'assainissement et l'entretien de la commune. "On va peut-être devoir également revoir nos subventions aux associations."

Certaines dépenses annulées


"Sans voir tout en noir, la situation n'est quand même pas rose". Jeanine Bourgau assure l'intérim pour le moment : la maire du Crotoy ne s'est pas représentée aux municipales 2020. Mais elle sait déjà combien tout ça va coûter à la commune : "si ça continue, les pertes seraient de l'ordre d'1 million, 1,2 millions sur un budget de 5 à 6 millions. Le stationnement, c'est la plus grosse part des recettes : ça rapporte environ 800 000 euros d'avril à fin novembre. On peut faire une croix sur une bonne partie des droits d'occupation du domaine public que payent les terrasses, les marchés, les camping-cars, les forains, les cabines de plages et sur la taxe de séjour."

Mais l'élue trouve matière à voir le verre à moitié plein : "on devrait pouvoir compenser un peu avec certaines dépenses qui ne se feront pas même si ça ne suffira pas à tout combler, réfléchit-elle. Mais je ne pense pas que la saison va repartir et même s'il y a un réouverture, ça ne sera pas aussi intense qu'une saison normale. Les gens hésiteront à se déplacer. Et il y a encore beaucoup d'inconnues. Mais si le déconfinement se fait de manière efficace, on ne va peut-être pas tout perdre".

Une saison terminée


Une position que ne partage pas Michel Delepine. Pour le maire de Mers-les-Bains, "il faut être lucide : la saison 2020, il n'en restera pas grand'chose. Elle est terminée". Sa commune affiche 2600 habitants à l'année. Un chiffre qui triple aisément en été, "à Mers, c'est beaucoup de passage, précise-t-il. Les pertes sont difficile à chiffrer mais on a commencé à regarder : on sait qu'on perd les recettes qui nous viennent du casino. Ca représente 10% de nos recettes de fonctionnement. Les droits de terrasse, c'est environ 20 000 euros pour une saison. On peut oublier aussi ce qu'on ne percevra pas des espaces publics soumis à redevance". Un manque à gagner pour un budget annuel de 6 millions d'euros.

Sans compter ce qui ne rentrera pas par la suite : "il va falloir consentir des compensation, reconnaît l'élu. On nous a déjà demandé - et c'est légitime - certains allègements voire effacements notamment sur les loyers de certains espaces". Il reste cependant optimiste. "Ca va être dur mais ça reviendra : on verra le moment venu ce qu'on ne financera pas mais on en discutera avec les acteurs de la vie de la commune. L'avantage, c'est que les finances de la commune ont une marge de manoeuvre intéressante : nous ne sommes pas endettés donc le recours à l'emprunt ne serait pas aberrant. Mais on verra tout ça après."

Le tissu économique local fragilisé


Des finances saines, c'est également l'argument avancé par Marc Volant : "on va passer, rassure le maire de Quend. On fera en sorte que ça aille mais ça se fera au détriment de certains projets notamment immobiliers. De toute façon, on ne peut rien faire à la situation actuelle. Ce qui fait peur, c'est sa durée. Ca va finir quand cette histoire ?" . Quend, c'est 1400 habitants à l'année et jusqu'à 20 000 en pleine saison.
 
Difficile cependant d'avoir des chiffres : "c'est un peu prématuré, botte en touche l'élu. On sait qu'on aura des pertes mais on ne peut pas encore les évaluer. Ce qui est sûr, c'est que les pertes vont s'accumuler. C'est lourd sur le budget communal. Ca va être une année blanche.

L'élu s'inquiète surtout de la pérennité du tissu économique local : "il faut surtout penser à ce qui va se passer après pour les commerçants. La commune va faire le dos rond et dépenser moins. Mais les artisans et les commerçants ne pourront pas tous attendre que ça revienne pleinement, explique-t-il. C'est ça qui est préoccupant pour eux et pour la vie économique en général. Et les aides, quelque soit leur montant, seront de toute façon insuffisantes."

Relancer l'investissement


Stéphane Haussoulier, lui, a déjà réfléchi à l'après. Peu importe quand il arrive. Pour le maire de Saint-Valery-sur-Somme, cette crise sanitaire peut être une chance pour relancer une politique d'investissements forte : "il faut que les communes soient à l'offensive. La commande publique est très importante dans notre pays. Donc il faut absolument que les communes n'abandonnent pas ce champ-là, explique-t-il. En stimulant les entreprises locales qui vont répondre à nos appels d'offre, on pourra peut-être réaliser des projets qui étaient en suspens comme le parc ce stationnement d'entrée de ville à Saint-Valery ou le système de navettes. Et on aura peut-être de bons prix. Pour ça, il faudra certainement emprunter. Pourquoi ne pas profiter de cette crise que l'on traverse pour donner une nouvelle image à nos communes ? C'est peut-être aussi l'occasion de réfléchir au développement durable sur la côte picarde."

Pour le moment, les finances de sa commune affichent un manque à gagner de plus de 500 000 euros. Et à terme, la facture sera probablement de 800 000 euros. A Saint-Valery, les droits d'occupation de l'espace public, c'est 170 000 euros à l'année - "je vais proposer au conseil municipal de les annuler pour 2020" -. C'est aussi 80 000 euros par mois pour le stationnement.  Sans compter les 125 000 euros que pourraient coûter son projet de bons d'achat à dépenser dans les commerce de la commune. 


La baisse de la dotation de l'Etat en plus


La crise sera d'autant moins difficile à absorber pour les finances de la commune qu'elles sont saines : "donc pourquoi ne pas emprunter ? Le dernier gros emprunt fait par la ville, c'était après la crise financière de 2009".

Toutes ces villes du littoral picard vont peut-être devoir adapter voire repenser leur modèle économique. Quand ? Comment ? Avec quel argent ? Autant de questions qui n'ont pour le moment pas de réponses. Et se projeter dans le contexte actuel confus n'est facile pour personne. Seule certitude, qui ajoute à la position financière délicate de ces municipalités : la baisse de la dotation de fonctionnement de l'Etat pour 2020. Tous la pointent du doigt. "Le gouvernement aurait pu annuler cette baisse pour 2020 mais elle a été maintenue", commente Stéphane Haussoulier.
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