Surcharge de travail, manque de moyens, les pompiers sonnent l'alarme sur l'état des SDIS : "tant qu'il n'y a pas de drame, on laisse aller"

Le 23 avril, un "Beauvau de la sécurité civile" s'ouvre avec pour objectif d'améliorer le fonctionnement des SDIS, les Services départementaux d'incendie et de secours. Élus, ministres et pompiers seront réunis. À quelques jours de l'échéance, des représentants syndicaux de la Somme et de l'Aisne livrent leurs impressions.

"Courage et dévouement", c'est la devise des pompiers des Services départementaux d'incendie et de secours (SDIS). À l'approche du Beauvau de la sécurité civile, qui réunira à partir du 23 avril le ministre de l'Intérieur, les élus financeurs des SDIS et les représentants syndicaux des pompiers, ces derniers expriment leurs revendications face aux dysfonctionnements du système français.

Dans les casernes de la Somme et de l'Aisne, les syndicats de pompiers professionnels dénoncent un manque de reconnaissance et des missions de plus en plus vastes alors que les moyens manquent. La question du suremploi des volontaires et la reconnaissance des maladies professionnelles sont également au centre des préoccupations. Les SDIS sont gérés par les conseils départementaux depuis 30 ans, la situation est donc contrastée selon les départements.

"On se considère comme le couteau suisse de la République"

La lutte contre les incendies ne représente plus aujourd'hui la majorité des interventions des pompiers. Dans l'Aisne, les représentants syndicaux estiment que cela ne représente que 10% des interventions.

"Au niveau des missions, on est en train de pallier les carences des autres secteurs, résume le lieutenant Julien Lefebvre, président du syndicat autonome des sapeurs-pompiers axonais. La police n’est plus assez nombreuse pour gérer les ivresses publiques. Tout ce qui est du domaine de l’ARS, les prises en charge préhospitalières, c’est nous. On prend en charge ce que le privé faisait avant : une grand-mère qui a une bronchite, la famille appelle le 15, on l’emmène à l’hôpital et on sature les urgences avec ce qui relève de la médecine générale. C’est une conséquence des déserts médicaux et de la fin des gardes de nuit des médecins."

Pour lui, "plus de la moitié de ces interventions ne devrait pas être faite par les pompiers. Sur Saint-Quentin, c’est 8 à 9 relevages sur 24 heures. On arrive à un point où plus grand monde ne veut aller à Saint-Quentin, alors que c’était le centre le plus demandé de l’Aisne. Enchaîner les nuits blanches pour ça, ce n’est plus attractif." Une crise des vocations qu'il constate également dans la caserne de Tergnier où il exerce : le nombre de volontaires y a chuté de moitié.

On est toujours la dernière roue du carrosse, on est là pour tout faire, mais on ne le peut pas.

François Bortzmeyer

Secrétaire départemental CGT des pompiers de l'Aisne

"Aujourd’hui, on se considère comme les couteaux suisses de la République, abonde le lieutenant Ludovic Goblet, président du syndicat SPASDIS-CFTC de la Somme. C’est le cas du secours à personne : l’urgence vitale est de notre domaine, mais on peut intervenir sur des situations non urgentes, car les moyens ne sont pas disponibles. Ces carences nous sont remboursées par l’ARS sur la base de 200 € par carence."

Une loi adoptée en 2021, dite loi Matras, prévoit d'alléger ces missions en ouvrant le transport préhospitalier aux ambulanciers privés. Dans la Somme, elle a eu un effet positif dans les zones urbaines, d'après Ludovic Goblet, mais beaucoup moins d'impact dans les zones rurales, peu rentables pour les sociétés d'ambulances qui n'y déploient donc pas leurs moyens. Autre effet de cette loi, les pompiers peuvent réaliser des actes médicaux comme les prises de tension et contrôles de glycémie. Leurs représentants syndicaux dénoncent un manque de reconnaissance de cette spécialisation : certains demandent une revalorisation des salaires, comme cela a été le cas pour les professionnels du soin.

Les SDIS étant gérés de façon départementale, ils assurent ou non certaines missions. Dans l'Aisne, leur emploi pour la gestion des nids de frelons agace François Bortzmeyer, secrétaire départemental CGT des pompiers : "On est toujours la dernière roue du carrosse, on est là pour tout faire, mais on ne le peut pas. Ce qui coûte cher, ce sont les nids de frelon asiatiques, certains départements ont abandonné. Nous, notre président, Monsieur Fricoteau, veut qu’on continue à le faire. C’est une intervention qui devrait passer au privé."

Un contexte de plus en plus exigeant

L'extension des missions pour pallier le recul des services publics et privés intervient parallèlement à une évolution du contexte : face au développement du tissu industriel et au dérèglement climatique, les SDIS doivent faire face à des interventions d'une grande technicité.

"Ce serait bien que les grosses entreprises à risque financent, propose François Bortzmeyer. Si demain, je vais à Bayer ou dans une grosse sucrerie, on va mettre les moyens pour éteindre le feu. Mais ces entreprises ont des gros financements de l’État, ils devraient être en capacité de tout gérer, mais ce n’est pas le cas. Est-ce qu’on ne pourrait pas avoir le financement de certains matériels spécifiques pour les gros risques via ces grosses entreprises ? Au niveau national, il y a des demandes dans ce sens."

"Nous avons rencontré le directeur de cabinet du préfet il y a deux jours pour lui faire part de nos inquiétudes, notamment au niveau des rapports sur l’utilisation des volontaires, mais également sur le nouveau schéma de gestion des risques départemental qui vient d’être mis à jour, indique pour sa part Ludovic Goblet. Notamment sur l’augmentation du tissu industriel, l’augmentation de la population sur la côte picarde, le démarrage du chantier pharaonique du Canal Seine-Nord Europe et les interventions dues au changement climatique. Nous demandons une augmentation de 36 postes sur l’ensemble du département, on n’a pas été gourmands."

La question du financement

Face à ces missions de plus en plus vastes, les moyens manquent, même si la situation est plus grave dans l'Aisne que dans la Somme. Les SDIS sont financés en majeure partie par le conseil départemental, puis par les communes et communautés de communes. L'enveloppe du conseil départemental contient une subvention de l'État, qui est issue de la taxe sur les assurances, la TSCA.

Dans l'Aisne, le conseil départemental a présenté un budget déficitaire, il demande donc un financement spécial de l'État et risque une mise sous tutelle de la Cour des comptes. Ce budget prévoit une hausse de 7 % des moyens alloués au SDIS. François Bortzmeyer et Julien Lefebvre sont tous deux inquiets de la situation.

"Si l’État rentre un peu plus dans les financements des SDIS, cela pourrait aller mieux, mais d’où viendrait cet argent ? Un des points du Beauvau est de faire un état des lieux de la départementalisation et peut-être revoir cela, car c’est un échec", constate Julien Lefebvre.

Le premier problème qui sera abordé au Beauvau est celui du financement des SDIS : le système de sécurité civile à la française arrive au bout ou a besoin d’une grosse modification.

Ludovic Goblet

Président du SPASDIS-CFTC de la Somme

"On a une augmentation de 7 % par rapport à 2023, on ne se plaint pas, indique pour sa part François Bortzmeyer, mais si l’état n’abonde pas au budget du conseil départemental, il y aura des coupes que l’on va subir, c’est mon inquiétude. Il faut que l’état se rende compte que le métier évolue et que le financement doit suivre. Pas que pour le pacte capacitaire qui finance les véhicules, mais bien un financement supplémentaire tous les ans." Il dénonce notamment l'exemption de TSCA des véhicules électriques, qui ne participent donc plus au financement des SDIS alors qu'ils nécessitent des moyens extrêmement importants en cas d'incendie.

Dans la Somme, "on est un département qui, en termes de moyens matériels, est largement dans la moyenne, voire un peu au-dessus, salue Ludovic Goblet. En termes d’infrastructures, le plan d’investissement immobilier est conforme à nos besoins. (...) Mais le premier problème qui sera abordé au Beauvau est celui du financement des SDIS : le système de sécurité civile à la française arrive au bout ou a besoin d’une grosse modification. Nous avons besoin d’une manne supplémentaire en termes de fonctionnement." Il souligne néanmoins les investissements conséquents qui ont permis des achats de matériel.

Les SDIS n'ont pas été épargnés par la hausse des prix de l'électricité et du carburant, ce qui explique l'augmentation de leurs besoins en budgets de fonctionnement. Les pompiers professionnels demandent aussi une augmentation de leur prime "feu" et une refonte de la filière pour que leurs catégories soient alignées sur celles des autres métiers de la fonction publique. Toutes ces revendications seront portées par les syndicats au Beauvau de la sécurité civile, leur mise en place nécessiterait encore plus de moyens. D'autant que des évolutions règlementaires pourraient bien remettre en question encore un peu plus le modèle français.

Un dangereux suremploi des volontaires

Les volontaires représentent la majorité des effectifs des SDIS. Dans l'Aisne, ils sont 1 857 volontaires pour 350 pompiers professionnels et 80 personnels administratifs et techniques. Dans la Somme, l'effectif est de 2 500 volontaires pour 400 pompiers professionnels et 100 personnels administratifs. Depuis plusieurs mois, ils sont au cœur du débat, car ils cumulent cette activité avec leur temps de travail dans le secteur privé, dépassant par endroit les temps de travail maximum prévus par la directive européenne sur le temps de travail.

Certains enchaînent les gardes de nuit et les journées de travail, ne respectant pas le temps de repos minimum, ce qui crée d'importants risques professionnels. "Le volontaire doit faire douze heures de repos après une garde de douze heures, mais il va travailler, or, il peut être transporteur scolaire, reconnait Julien Lefebvre. Le jour où un chauffeur de bus, chauffeur de train aura un accident mortel avec des enfants après une semaine de garde, on se posera la question. Tant qu’il n’y a pas de drame, on laisse aller."

"Il n’y a qu’en France où le volontaire n’est pas reconnu comme un travailleur, ajoute-t-il. Il est indemnisé, mais aujourd’hui, dans un même véhicule, entre un professionnel et un volontaire, l’un est payé et cotise pour la retraite, l’autre est indemnisé. C’est du travail au black."

La solution, c'est une meilleure répartition des gardes, si l’on n'augmente pas les professionnels, il faudra plus de volontaires pour assurer.

François Bortzmeyer

Secrétaire général CGT des pompiers de l'Aisne

En décembre 2023, l'Inspection générale de l’administration (IGA) rend donc un rapport au ministre de l'Intérieur pour l'inviter à considérer l'enjeu de leur assimilation en tant que travailleurs. Cela bouleverserait profondément l'organisation de certains SDIS, dont ceux de l'Aisne, visés par le rapport de l'IGA.

"Quand les élus nous disent 'le maillage du territoire, c’est grâce aux volontaires', bien sûr. Le seul souci, c’est que lorsqu’on utilise beaucoup les volontaires et qu’on commence à cacher les emplois professionnels, on leur demande d’enchainer les gardes, ce n’est pas leur métier principal, constate François Bortzmeyer. La solution c’est une meilleure répartition des gardes, si l’on n'augmente pas les professionnels, il faudra plus de volontaires pour assurer. Donc une augmentation des coûts pour rester dans les clous."

Dans la Somme, les volontaires sont employés pour les astreintes, mais très peu pour les gardes des centres. La situation est donc un peu meilleure, mais loin d'être parfaire, d'après Ludovic Goblet : "On essaie qu’ils n’enchaînent pas les gardes et les journées de travail, après, dire que ça n’arrive jamais, ce serait mentir. (...) Ça reste un des points faibles de notre organisation. Mais il y a des départements où ils assurent 65 % des gardes, donc les reconnaître comme travailleur va être problématique."

Il cite en exemple le département de l'Oise, où les volontaires seraient largement utilisés pour assurer des gardes. Nous n'avons malheureusement pas pu entrer en contact avec les représentants syndicaux de ce département.

La santé au coeur des tensions

Un dernier élément fait concensus au sein des syndicats de pompiers : ils demandent un meilleur suivi médical de leur exposition aux fumées toxiques. Une revendication qui a commencé à émerger au début des années 2000, mais la prise de conscience est lente.

"Pendant des années, on pensait que le masque qu’on a nous sauvait de toutes les saletés quand on allait au feu. Le risque d’intoxication était sous-estimé. Quand on rentrait, on brossait les affaires, on les lavait vite fait et voilà, se rappelle Julien Lefebvre. Aux États-Unis, au Canada, en Suède, en Belgique, ils se sont rendu compte que nos tenues absorbent tous les produits issus des incendies, les cancérigènes, les reprotoxiques. Donc on développe beaucoup plus de cancers de la moyenne. Cela fait des années que c’est reconnu outre atlantique, en suède et en belgique. En France, on en est encore à dire ‘il faut qu’on étudie’, alors que les études sont faites ailleurs."

"Moi, je fais une prise de sang tous les ans, pour la santé générale (diabète, alcool, etc), on aimerait que les marqueurs du cancer soient recherchés, c’est un point important, abonde François Bortzmeyer. Le risque de cancer est un peu affolant par rapport à une personne lambda."

"Nous voulons un suivi baucoup plus pointu sur la toxicité des fumées, de manières à ce que les maladies professionnelles liées à cette exposition soient plus facilement reconnues, sans avoir à faire un chemin du combattant, ajoute Ludovic Goblet. Ça coûtera de l’argent, forcément."

Dans la Somme, le protocole de lavage des tenues serait efficace, d'après Ludovic Goblet, qui souligne un excellent dialogue à ce propos avec toutes les institutions concernées et de réelles avancées. Dans l'Aisne, la situation semble plus complexe, comme l'explique Julien Lefevbre : "Aujourd’hui, dans l’Aisne, on n’a qu’une tenue de feu. On fait un feu de maison : on a un protocole d’échange où on récupère de vieilles tenues, mais pas forcément à notre taille. En plus, on s’est rendu compte que le nettoyage industriel ne décontaminait pas la tenue."

Cette question fait donc également partie des revendications qui seront portées par les syndicats présents au Beauvau. Ludovic Goblet participera directement à cette réunion. "Ce Beauvau, cela fait une décennie que nous le réclamions tous, conclut-il. Nous en attendons beaucoup et espérons que la montagne n’accouchera pas d’une souris. On est obligés de vouloir y croire, sinon on ne l’aurait pas demandé."

"Je ne crois que ce que je vois, donc on verra", indique François Bortzmeyer. "Est-ce que ce Beauvau n’est pas fait pour calmer le jeu ?, s'interroge Julien Lefebvre. Je ne saurais pas le dire, on a eu beaucoup de déceptions." Il souligne néanmoins de réelles avancées ces dernières années, où d'anciennes revendications ont été accordées.

Tous les syndicats de pompiers appellent, par ailleurs, à une manifestation à Paris, le 16 mai prochain.