Enquêtes de Région. Pêche à Port-en-Bessin : le renfort bienvenu des marins pêcheurs sénégalais

REPORTAGE. Le manque de main d'oeuvre est une réalité dans la pêche aujourd'hui. Sur la côte normande, depuis quelques années, des marins sénégalais embarquent sur les navires de pêche. À Port-en-Bessin, dans le Calvados, ils seraient même près d'une vingtaine sur les bateaux en pleine saison.

Un pêcheur sénégalais en train de réparer un filet au large de Port en Bessin (Calvados).
Un pêcheur sénégalais en train de réparer un filet au large de Port en Bessin (Calvados). © Agnès Marie

Ils sont venus du Sénégal, en passant par l'Espagne ou le Sud de la France. Des matelots sénégalais qui se sont faits une place sur les bateaux de Dieppe, Cherbourg, Saint Vaast-la-Hougue, Trouville-sur-Mer... ou encore à Port-en-Bessin (Calvados) où ils sont les plus nombreux. Nous avons enquêté sur ce phénomène des marins sénégalais installés depuis quelques années dans les ports de la côte normande.

Sur les bateaux et sur les quais de Port-en-Bessin, ils ne passent pas inaperçus. Mais on n'entend jamais parler d'eux. Ces marins pêcheurs sénégalais sont ici pour la saison de coquille Saint-Jacques ou bien pour pêcher du poisson sur des navires hauturiers. Ils sont payés à la part, comme les marins français.

Ibrahim Cissé, marin-pêcheur devant un bateau de pêche de Port-en-Bessin, dans le Calvados.
Ibrahim Cissé, marin-pêcheur devant un bateau de pêche de Port-en-Bessin, dans le Calvados. © Claude Leloche / France Télévisions

Quelques-uns, très rares, ont été rejoints par leur femme mais l’écrasante majorité sont des hommes seuls. Présents en toute légalité, ils combinent souvent saison de pêche au thon en Espagne ou à Sete et saison de pêche en Normandie. Dans notre région, ils représentent une main d'œuvre bienvenue qui a pu sauver quelques saisons de coquille Saint-Jacques, comme l'explique Grégory Chitel, patron pêcheur.

Je peux partir si on est trois. Mais si on est que deux, je ne peux pas partir en mer. C'est pour ça que c'était urgent pour moi de trouver un matelot sénégalais quand je ne trouvais pas de matelot français. J'ai déjà été obligé, en pleine saison de coquille, d'interrompre ma saison, faute de pouvoir partir en mer. Là c'était urgent de trouver de la main d'œuvre.

Gregory Chitel, patron pêcheur

Matelots français et sénégalais en train de trier la coquille à bord d'un bateau de pêche.
Matelots français et sénégalais en train de trier la coquille à bord d'un bateau de pêche. © Gregory Chitel

La moitié de l'équipage sénégalais à bord d'un coquillard Normand, cette image est aujourd'hui banale. Mais il y a dix ans, les étrangers, et notamment les Africains, étaient rares sur les bateaux de Port en Bessin. Le tout premier, c'est Agnès Marie, mécanicienne à bord des bateaux et aussi épouse d'un armateur, qui l'a fait venir. En 2010, son mari peine à trouver des marins. Elle entend alors parler de Sénégalais qui pêchent le thon dans le Sud de la France. Mais Agnès Marie hésite. "On n'est pas raciste du tout, au contraire. On s'adapte et on tend la main à tout le monde. Mais Port-en-Bessin est une petite communauté. Et par rapport au regard des gens, on était en train de changer un système vers quelque chose qui n'avait jamais existé. On avait peur pour les gars, qu'ils ne s'entendent pas... Mais on a fait l'essai.

Boubacar est venu se présenter et il a dit à mon mari : "C'est fini, tu ne seras plus jamais le long du quai à cause des marins, parce que moi je vais t'en faire venir un autre : mon frère"

Agnès Marie, mécanicienne et femme d'un armateur

Pêche à Port-en-Bessin : le renfort bienvenu des marins pêcheurs sénégalais

Quelques mois plus tard, il manque de nouveau un marin à bord du Jérémie Teddie. Cette fois, Agnès n'hésite pas. Elle demande aux Sénégalais de faire venir leur cousin, Bob.

Boubacar et Bob, des marins sénégalais avec Polo Marie, à bord du Jérémie Teddie à Port-en-Bessin.
Boubacar et Bob, des marins sénégalais avec Polo Marie, à bord du Jérémie Teddie à Port-en-Bessin. © Agnès Marie

Sénégalais et Normands, des liens aussi au quotidien

Bob Souleymane navigue à Port en Bessin depuis 10 ans maintenant... Entre temps, il a changé d'armement, mais des liens très forts se sont tissés avec le couple Marie qui l'aide notamment dans les démarches administratives et passe de nombreux moments avec lui. 

En faisant venir des marins musulmans, les Normands craignaient un choc des cultures... qui n'a jamais eu lieu pendant les 6 ans à bord du chalutier Jerémie Teddie. Tout le monde a fait un pas vers l'autre, dans le respect des traditions. 

Quand il y avait le Ramadan, on le faisait avec eux, comme ça on ne mangeait pas les uns sans les autres. Et pourtant ces gars là nous disaient "non, non, mangez, mangez !". Ça aurait fait bien, tiens, deux blancs qui mangeaient et les Sénégalais qui mangeaient après nous... Non ! On s'est tous mis à la même enseigne.

Polo Marie, armateur retraité à Port-en-Bessin

Et une fois la marée terminée, que font ces marins ? Tous nous l'affirment : ils restent chez eux et ne sortent que pour faire des courses ou envoyer de l'argent à la famille restée au pays. Il veulent éviter tout conflit pour conserver leur travail, et garantir l'avenir des Sénégalais à Port-en-Bessin et sur toute la côte normande. 

Les gars, ils sont au boulot, ils rechignent pas. Pas d'alcool, pas de tabac, pas de drogue... Et quand on donne l'heure du départ, ces mecs là ils sont là...

Polo Marie, armateur retraité à Port-en-Bessin

Un marin sénégalais en train de travailler sur un bateau de Port-en-Bessin.
Un marin sénégalais en train de travailler sur un bateau de Port-en-Bessin. © Claude Leloche / France Télévisions

11 mois sur 12 à bord des bateaux loin de leur famille

La grande majorité de ces marins passe donc 11 mois sur 12 à bord des bateaux européens loin de leur famille,  restée au Sénégal.

"C'est très dur", reconnaît Ibrahim Cissé, marin-pêcheur sénégalais. "Normalement quand tu rentres du travail, ta famille, tes enfants t'accueillent. Mais bon c'est la vie. C'est dur mais il n'y a pas de choix", nous déclare-t-il, résigné.

Etre séparé de sa famille restée au Sénégal, "c'est très dur" reconnaît Ibrahim Cissé, marin-pêcheur. "Mais c'est la vie, c'est comme ça".
Etre séparé de sa famille restée au Sénégal, "c'est très dur" reconnaît Ibrahim Cissé, marin-pêcheur. "Mais c'est la vie, c'est comme ça". © Claude Leloche / France Télévisions

Depuis dix ans, une vingtaine de marins sénégalais viendraient ainsi travailler sur les bateaux de Port-en-Bessin. Des allers et venues, au gré des saison de pêche, sans jamais faire de vague.

 

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A L'ANTENNE : ENQUETES DE REGION. "La pêche normande à l'heure du Brexit", Mercredi 17 février à 23h15

C’est l’une des images traditionnelles de la Normandie : de Granville au Tréport, la Manche façonne notre littoral, qui abrite des dizaines de petits ports de plaisance et quelques grands ports de pêche. La Normandie, c’est la deuxième région française après la Bretagne, pour la pêche des poissons. C’est la première pour la pêche à la coquille Saint-Jacques. Le secteur se porte bien mais il doit faire à plusieurs écueils, comme les quotas, le manque de main-d’œuvre ou plus récemment, la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne.

Pour en parler, l’équipe d’Enquêtes de Région reçoit :

  • Christophe Van Roye, Maire de Port-en-Bessin-Huppain, Directeur général de Copeport, directeur général de l'Armement Normand
  • Dimitiri Rogoff, Président du comité régional des pêches de Normandie
  • Sophie Leroy, armatrice à Cherbourg et présidente de la commission nationale des affaires sociales et de l'emploi au comité régional des pêches.

Enquêtes de région vous propose des enquêtes inédites de la rédaction de France 3 Normandie : 

  • Pêche à la coquille, la famille Lejuez

Pour commencer cette émission, découvrez le portrait d’une famille d'une lignée de pêcheurs de Cherbourg : Les Lejuez. Confronter aux nouvelles réglementations, ils ont dû s’adapter pour survivre. Un reportage de Sylvain Rouil, Marie Saint-Jours, O. Cuinat, X. Gérard et P. Bascoul

  • Brexit pêche Cherbourg

Le 1er janvier dernier, le Royaume-Uni quittait l’Union Européenne. Un Brexit qui complique l’accès aux eaux britanniques très poissonneuses pour nos pêcheurs normands. Qu’ils soient marins, armateurs ou directeurs de criées, chacun tente de s’adapter aux nouvelles règles du Brexit qui tournent parfois aux casses têtes. Entre inquiétudes et incertitudes, notre équipe a embarqué à leurs côtés. Un reportage de Karima Saidi et Jérôme Bègue

  • Marins sénégalais

Le manque de main-d'oeuvre est une réalité qui touche la plupart des bateaux de pêche. Sur la côte normande, depuis quelques années, des marins portugais ou africains embarquent sur les navires de la région. Ici Port-en-Bessin, les marins sénégalais seraient même près d'une vingtaine en pleine saison. Un reportage d'Amandine Pinault, Claude Leloche et Régis Saint-Estève

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