Bien-être animal : pourquoi faut-il mettre des caméras dans les abattoirs ?

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Écrit par Justine Saint-Sevin
L'abattoir Usine Doux de Chateaulin spécialisé dans la volaille, le 27 avril 2015.
L'abattoir Usine Doux de Chateaulin spécialisé dans la volaille, le 27 avril 2015. © Marc Ollivier / MaxPPP

La loi Agriculture et Alimentation de 2018 avait invité les abattoirs français sur la base du volontariat à mettre en place un système de vidéo-surveillance dans leur bâtiment pour limiter la souffrance animale. Une initiative restée rare. En Normandie, un abattoir s’est lancé en juillet dernier.

Il est une "anomalie" au sein des abattoirs français. L’abattoir de Cahagnes dans le Calvados, spécialisé dans la volaille, cogéré par Jacques Sénécal et Fabrice Zerah fait partie des rares structures en France ayant décidé d’installer des caméras de surveillance. Avec pour ambition affichée limiter la maltraitance animale. Mais la nouveauté n’est pas là. Alors que le contrôle de ces images est restée jusqu’alors confiné aux seuls membres de l’entreprise, le duo les partage avec les services vétérinaires.

Cette démarche, entamée en juillet 2021, n’est pas liée à la Loi Agriculture et Alimentation de 2018. "C’est dans la logique de notre volonté de plus de transparence. En ce sens, on avait déjà mis en place en 2018 un QR code pour permettre aux clients qui le souhaitent de remonter le chemin de traçabilité", explique Jacques Sénécal.

La vidéo dans les abattoirs pour favoriser le bien-être animal et la pédagogie

Pour en revenir à cette loi, elle proposait une expérimentation de deux ans sur la base du volontariat. Elle prévoit la mise en place de caméras dans les zones d’abattages (bovines, volailles, etc) afin d’empêcher les mauvais traitements des animaux. C’est aussi ce respect du bien être animal et la volonté de "le prouver" qui a poussé l’entreprise à équiper son bâtiment de trois caméras. Un système de video surveillance ciblé, pour ne pas montrer le visage des opérateurs.

Ce sont des contrôles internes, c’est pas pour fliquer, c’est une petite entreprise familiale. On a montré la première vidéo au personnel, ce qui nous a permis de voir les défauts que nous on ne voyaient pas, parce qu’on n’était pas derrière chaque personne. Au niveau pédagogie c’est très bien.

Jacques Sénécal, co-gérant de l'abattoir de Cahagnes

"On ne fait pas de souffrance inutile. C’est vrai, c’est un abattoir, mais on essaie de travailler proprement, avec le respect de l’animal et aussi le respect de l’éleveur. Après une vidéo on a dit notamment à un petit jeune ‘Ecoute, tu as vu ce que tu as fait, là ? Tu vois, t’as pas le droit de faire ça, tu peux pas quitter ton poste et laisser passer des animaux sans être saignés.’ Il l’a très bien compris et le lendemain ça fonctionnait très bien", appuie Jacques Sénécal. Pour le moment, seules les étapes d’abattage sont filmées, mais l’accrochage devrait bientôt suivre.

Différentes associations dont la CIWF France, une ONG pour un élevage durable, ont appuyé l’importance du recours à la vidéosurveillance. Certes, la vidéo ne peut pas permettre d’empêcher tous les cas de mauvais traitements des animaux en abattoirs. Mais elle est un outil précieux pour aider les vétérinaires et les opérateurs des abattoirs à assurer de bonnes pratiques et un respect de la réglementation. D’ailleurs dans cette abattoir normand, "les vidéos sont disponibles sur demande des vétérinaires et des éleveurs", précise Anne Sénécal, la fille de Jacques.

L’importance d’un contrôle indépendant des abattoirs

Si Léo Le Ster, chargé de campagne pour l’association L214 salue "ce premier pas", il estime qu’il "ne s’agit que d’un arbre qui cache la forêt." "C’est une bonne initiative. On déplore que ce soit pour l’instant uniquement à l’initiative de ce directeur d’abattoir et pas une obligation généralisée." En effet, la loi de 2018 n’a pas apporté l’élan escompté. Le secteur se disait favorable à cette mesure, mais en février 2020 seuls 3 établissements sur 934 s’étaient équipés de caméras.

L’OABA (association de protection des animaux de ferme) avait d’ailleurs souligné que "si l’expérimentation de ce dispositif était défendable dans le cadre de l’adoption législative, son caractère volontaire était une erreur." Elle ajoutait également que les législateurs n’avaient pas suivi les recommandations de la commission d’enquête parlementaire sur les conditions d’abattage qui posait l’obligation de l’enregistrement vidéo.

Ce petit abattoir, dont l’intention est louable, s’occupe de 4 000 volailles par semaine alors qu’on est à 16 millions de poulet qui sont abattus chaque semaine rien qu’en France. C’est 800 millions de volailles en tout chaque année. L’urgence, elle est aussi à la réduction du nombre d’animaux tués.

Léo Le Ster, chargé de campagne pour l’association L214

Surtout, les associations regrettent l’absence d’un contrôle indépendant de ces rares vidéos. Malgré la mise en place des caméras de manière quasi-généralisée dans plusieurs pays, en Flandre, en Wallonie ou encore en Angleterre, le contrôle est resté entre les mains des salariés de l’entreprise avec les dérives qui peuvent l’accompagner. Dans un rapport daté de 2016, la CIWF France rappelait que l’association Animal Aid avait filmé dans deux abattoirs où la vidéosurveillance était mise en place mais contrôlée par les abattoirs eux-mêmes. Verdict ? "L’ONG a placé ses caméras là où l’étaient celles de l’abattoir et a enregistré des maltraitances importantes. Les conclusions tirées de cette enquête montrent que soit ces abattoirs ne contrôlaient pas sérieusement les images, soit ils ignoraient volontairement ces actes, car dans les deux cas, c’est l’ONG qui a du rapporter ces faits aux autorités."

Toujours est-il qu’en proposant plus de transparence aux vétérinaires et à terme aux ONG en leur fournissant les images des caméras, l’abattoir normand est en train de prouver qu’une autre façon de faire est possible. Peut-être en inspirera-t-il d’autres.

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