Crise Covid-19 : 80% des entreprises qui vivent du tourisme sont en péril en Normandie

Le chef cuisinier Pierre Lefebvre à Caen et le couple Oumakhlouf à Deauville subissent de plein fouet la crise économique, liée au Covid 19 / © DR
Le chef cuisinier Pierre Lefebvre à Caen et le couple Oumakhlouf à Deauville subissent de plein fouet la crise économique, liée au Covid 19 / © DR

La crise sanitaire frappe de plein fouet le secteur du tourisme, qui fait vivre en Normandie près de 72 000 personnes, d'après une étude de la Direccte* de 2017. Restaurateurs, hôteliers, musées, campings, gîtes, guides tous accumulent des dettes et ne voient pas le bout du tunnel. 

Par Pauline Latrouitte

C'est le même mot qui revient, de la Côte fleurie au Cotentin en passant par Caen : "C'est une catastrophe", résument en choeur les hôteliers, restaurateurs, guides, responsables de sites touristiques, de campings, de gîtes .... La liste est longue.

Même les entreprises, qui se portaient bien, se retrouvent aujourd'hui dans le rouge cramoisi. De jour en jour, leur dette gonfle. Alors imaginez celles qui étaient déjà fragilisées.

D'après une enquête, menée auprès d'un millier de professionnels normands, 80% des entreprises touristiques sont en péril dans l'immédiat ou dans la durée. 

Direccte* : Directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi

Reportage à Arromanches, Sainte Mère l'Eglise et Bayeux 

Réalisé par Paul-Luc Monnier et Benjamin Delombre 
L'impact de la crise sur le tourisme en Normandie

 

Restaurateur à Caen, Pierre Lefebvre voit son compte "fondre comme un iceberg, victime du réchauffement climatique"


Tout lui souriait. Pierre Lefebvre, vainqueur de l'émission culinaire "Masterchef les meilleurs" en 2013, avait réussi à transformer l'essai l'année suivante en créant son restaurant "l'Accolade". Un nom qui réunit ses deux passions, la musique et la cuisine. Il ne lui manquait plus qu'une étoile ...
 
L'équipe de l'accolade, restaurant crée par Pierre Lefebvre en 2014 / © Pierre Lefebvre
L'équipe de l'accolade, restaurant crée par Pierre Lefebvre en 2014 / © Pierre Lefebvre


Sauf que depuis le 15 mars, il vit un cauchemar éveillé. Ses casseroles ne chantent plus. Ses dix salariés sont en chômage partiel et lui ne gagne rien.

"Je n'ai aucune couverture. Je suis en garde d'enfants à la maison. Je touche moins de 20 euros par jour d'indemnité de la part de la sécurité sociale . dit-il calmement avec une voix posée.

Ce n'est même pas le RSA, alors que je règle le RSI. Je paie aussi un organisme de prévoyance via mon assurance. C'est assez cher et c'est censé me couvrir en cas d'arrêt maladie. Mais ils ne me prennent pas en charge car l'arrêt garde d'enfants lié au covid 19 n'existe pas. Ce n'est pas un arrêt maladie pour eux. Les entrepreneurs indépendants comme moi n'ont droit à rien.

Il y a une précarité énorme qui s'installe. Je n'ai rien pour vivre et je perds de l'argent dans mon entreprise. Et encore, j'ai de la chance. Ma femme continue à travailler. Je ne sais pas comment font les couples restaurateurs."

 
La salle de l'Accolade, restaurant crée par Pierre Lefebvre / © Pierre Lefebvre
La salle de l'Accolade, restaurant crée par Pierre Lefebvre / © Pierre Lefebvre


Le chef n'enregistre en effet aucune recette mais accumule les dépenses, liées à des charges comme le paiement des fournisseurs.

Résultat : "Avant le Covid-19, j'avais un fonds de roulement de 20 000 euros et aujourd'hui je suis à - 20 000. Et j'ai décalé tous mes crédits. Si je les rajoute, c'est une catastrophe. J'ai demandé un prêt garanti par l'Etat pour m'aider à payer les dettes."
 

Dans le tourisme, 2 500 entreprises normandes ont sollicité une aide financière - fonds de solidarité ou prêt garanti par l'Etat.

 

A Deauville, cet hôtelier a perdu 110 000 euros de chiffre d'affaires


Rachid et Maha Oumakhlouf se sont installés à Deauville, il y a moins d'un an. Une nouvelle vie s'offrait à eux. Fini le métro à Paris, place à la mer. Terminé l'emploi salarié, ils ouvrent leur propre affaire. 

Le couple reprend alors l'hôtel, le Chantilly, emprunte et travaille tous les jours, sans pouvoir se verser de salaire. Mais le jeu en vaut la chandelle, se disent-ils et "on pensait que cela n'allait pas durer. Il faut croire que non", explique Rachid Oumakhlouf.

 
Rachid et Maha Oumakhlouf ont racheté l'hôtel Chantilly, à Deauville, l'an dernier / © Rachid et Maha Oumakhlouf
Rachid et Maha Oumakhlouf ont racheté l'hôtel Chantilly, à Deauville, l'an dernier / © Rachid et Maha Oumakhlouf


Depuis le 16 mars, leur établissement est fermé et leurs trois salariés au chômage partiel.

Les premiers jours, on n'a pas dormi. On était stressé et angoissé. Passer d'une forte activité à plus rien du tout, c'est angoissant.


"On se demandait comment nous allions payer nos fournisseurs et nos engagements auprès des banques. Et puis on s'est fait une raison. Mais c'est vrai qu'on n'a pas choisi la meilleure année pour se lancer. 

Eux aussi ont demandé un prêt garanti par l'Etat d'un montant de 69 000 euros, "pour souffler". Rachid et Maha Oumakhlouf ont pu également accéder au fonds de solidarité de l'Etat, soit 1500 euros/mois, qui les aide à payer les charges fixes (emprunt, loyer) de 11 000 euros/mois. 

Le couple vit dans un logement de fonction, à l'hôtel. "C'est déjà un loyer en moins à payer. Et sinon, nous vivons sur nos économies. On peut tenir encore trois mois mais pas beaucoup plus"
 
Vue aérienne de la rue principale de Deauville, prise le 19 avril 2020, au 34ème jour de confinement. / © Lou BENOIST / AFP
Vue aérienne de la rue principale de Deauville, prise le 19 avril 2020, au 34ème jour de confinement. / © Lou BENOIST / AFP
 

Et les perspectives sont bouchées : "On vit dans le brouillard" 


Combien de temps cette crise va-t-elle durer ? C'est cette question qui préoccupe toute la profession. Les oubliés du 11 mai se demandent quand vont-ils pouvoir rouvrir.

Edouard Philippe a évoqué le sujet, le 7 mai, mais il se montre très prudent : "A compter du 2 juin, la réouverture des bars et des restaurants pourrait être envisageable dans les départements qui resteront "verts" déclare-t-il.

Quel va être le protocole sanitaire dans la restauration ? se demande Pierre Lefebvre, qui craint que son "accolade" perde non pas en saveurs mais en convivialité.

Les clients reviendront-ils ? "J'ai une bonne clientèle d'affaires le midi. Est-ce qu'ils ne vont pas privilégier les réunions en visio-conférence ou pire faire appel à Uber.
 

C'est le danger, on risque d'ubériser encore plus la société, en engraissant des entreprises, qui ne paient pas d'impôts en France et précarisent l'emploi." 
 

Et dans l'hôtellerie aussi, c'est le flou artistique. En théorie, les gîtes et les hôtels peuvent ouvrir. Mais en pratique, qui vont-ils accueillir si la circulation est interdite au delà de 100 kilomètres ? 

Rachid et Maha se demandent s'ils pourront revoir leurs clients habituels, les parisiens et les touristes hollandais, britanniques ou belges ?

Compte tenu du risque de deuxième vague, seront-ils autorisés à venir ? Et si oui, auront-ils envie de s'offrir un grand bain deauvillais, avec des règles sanitaires particulières ? 
Vue aérienne de Trouville, prise le 19 avril 2020, au 34ème jour de confinement. / © Lou Benoist/AFP
Vue aérienne de Trouville, prise le 19 avril 2020, au 34ème jour de confinement. / © Lou Benoist/AFP


Des mesures seront annoncées le 14 mai 


Tout le monde marche sur des oeufs. C'est un dossier très complexe et c'est sans doute pour cette raison que le gouvernement réfléchit encore et va d'abord regarder les premiers effets du déconfinement avant de se décider, fin mai.

Normalement, les professionnels du tourisme pourraient commencer à y voir plus clair, la semaine prochaine. "Le 14 mai, indique Jean-Baptiste Lemoyne, le secrétaire d'Etat, chargé du tourisme, "un comité interministériel sera présidé par le Premier ministre et précisera les mesures pour le tourisme, l’hôtellerie et la restauration". 

Un plan de relance devrait être également présenté à cette occasion. Les attentes sont fortes dans ce secteur, qui vit à l’arrêt depuis deux mois pratiquement et devra quoiqu'il arrive se réinventer.

La crise s'annonce profonde et durable.
 
La terrasse de l'Accolade, à Caen, déserte depuis le 16 mars 2020 / © Pierre Lefebvre
La terrasse de l'Accolade, à Caen, déserte depuis le 16 mars 2020 / © Pierre Lefebvre
 

Le lobby des élus normands en faveur du tourisme

En Normandie, les élus, toutes étiquettes confondues, font du lobby auprès du gouvernement leur demandant un peu de souplesse ou de lisibilité.

Le député macroniste, Christophe Blanchet, plaide la cause des campings et demande : " la possibilité que les campings qui gèrent des mobil-homes puissent accueillir leurs résidents et ce dans les départements verts ainsi que le respect du périmètre des 100 km". 

Le centriste Hervé Morin, président de la région, demande la réouverture des sites touristiques, en capacité à gérer les flux.
 

Le député LR, Sébastien Leclerc, demande plus de visibilité pour  "La réouverture des cafés, brasseries, restaurants, car ça ne s'improvise pas. Des denrées alimentaires doivent être commandées, des mesures sanitaires doivent être prises (...) tous ces efforts doivent s'inscrire dans un calendrier solidement déterminé"
 
 

La région va jouer la carte de la proximité 


"Il va y avoir de casse, prévient d'emblée Michael Dodds, le directeur du Comité régional du tourisme de Normandie. "Nous travaillons beaucoup sur notre stratégie. Nous allons jouer à fond la carte de la proximité, car cet été, les gens ne pourront pas partir trop loin.

Il faut dire aux normands, restez, soutenez-nous. Nous mettons au point toute une série de bons plans post-confinement pour permettre aux touristes de trouver des pépites à découvrir en toute sécurité.

D'ailleurs, notre site internet va être entièrement refait dès lundi, car nous aurons tous besoin d'informations pertinentes "

 

Plus que jamais, les professionnels du tourisme vont avoir besoin de soutien. Les plans de relance permettront peut-être de panser la plaie et de sauver quelques uns, mais comme dirait Pierre Lefebvre "C'est en ce moment que l'on va avoir besoin d'acte citoyen, comme celui de privilégier son voisin, avec sa carte bleue plutôt que des grosses entreprises situées à l'autre bout du monde".

C'est valable pour la restauration, le tourisme, mais aussi l'alimentaire, les libraires .... La liste est longue.
 

Quelles mesures ont été proposées pour la filière touristique ?

Le gouvernement a annoncé, le Vendredi 24 avril, de nouvelles mesures d’accompagnement destinées aux entreprises du tourisme : 
 

  • l’accès au Fonds de solidarité élargi, pour l’hôtellerie-restauration, à des entreprises employant jusqu’à 20 salariés et réalisant jusqu’à 2 millions de chiffre d’affaires, contre précédemment 10 salariés et 1 million d’euros de chiffre d’affaires.

 

  • Doublement du montant de l’aide, jusqu’à 10 000 euros, pour les entreprises du secteur en grande difficulté

 

  • l’exonération de charges salariales sur la période de mars à juin, pour les entreprises du tourisme et de la restauration incluant les PME-TPE

 

  • annulation de loyers perçus par l’Etat pour les entreprises obligées de fermer, du secteur des hôtels, cafés, restaurants, du sport et de la culture

 

  • La poursuite du chômage partiel pour le secteur au-delà du 11 mai, tant que cela sera nécessaire « pour aider les entreprises à relever la tête », a souligné Jean-Baptiste Lemoyne, le secrétaire d'Etat chargé du tourisme.

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