Mineurs et maltraitance : avec vingt demandes de placement par semaine, le département du Calvados en difficulté

Des travailleurs sociaux du Calvados dénoncent les conditions d'accueil des enfants dans un foyer créé dans l'urgence en mars 2021, près de Caen. Le département, en charge de la protection des mineurs, reconnaît la difficulté de gérer actuellement la protection de l'enfance. 

photo d'illustration : quatre fois plus de demandes de placement cette année dans le Calvados : effet confinements?
photo d'illustration : quatre fois plus de demandes de placement cette année dans le Calvados : effet confinements? © Lionel Vadam/Maxppp

On a beaucoup parlé de la détresse des femmes battues, on parle moins de celle des mineurs dans des familles où tous les repères volent en éclat. Les confinements successifs font ressortir au grand jour un autre véritable drame qui se déroule dans l'intimité des foyers : la violence sur les enfants et l'urgence à les retirer de leur famille, au moins pour un temps donné.

C'est un sujet très politique qui s'invite sur la scène médiatique, dans le Calvados, à moins d'une semaine des élections départementales. Aussi, parce que la prise en charge des mineurs isolés ou placés est une compétence de nos départements. Ce thème aurait pu être au coeur des débats politiques, il est resté discret.

A Caen, c'est l'actualité d'un foyer d'accueil qui fait réagir. "Après trois directeurs successifs en trois mois et une trentaine d'éducateurs, veilleurs de nuit ou cuisiniers qui se sont succédés avec des contrats parfois à la semaine, une cheffe de service et toute son équipe (cinq personnes) ont jeté l'éponge, il y a dix jours. Dans ce foyer on accueille une quinzaine d'enfants sans projet d'établissement bien établi. On ne peut pas laisser faire ça", explique Nicolas Coric, réprésentant CGT-branche Santé et social du Calvados. Une intersyndicale CGT-Sud dénonce le mode de fonctionnement de cette structure qui a ouvert fin mars 2021 et met en avant un risque de voir la protection de l'enfance "basculer". 

Un opérateur non historique "privé" appelé à l'aide

Ce foyer d'accueil pour mineurs a été créé dans l'urgence, au sud de l'agglomération caennaise. Quinze mineurs de 7 à 17 ans y sont accueillis. Le foyer est un ancien gîte pour colonies de vacances reconverti à la va-vite par un opérateur "non historique". "Pour nous c'est même un opérateur privé puisqu'il s'agit de Domino Assist'M, agence d'interim et recrutement, spécialisée dans le médico-social", précise Nicolas Coric, de la CGT-Santé social du Calvados. 

On nous avait dit que la vieille tapisserie allait être changée. On devait même mettre la main à la pâte pour tout repeindre. Le projet était tentant, basé sur l'enfant. Mais rien n'a abouti. On a mis ces jeunes dans un logement vétuste et angoissant qui n'a rien arrangé, voire fait empirer certains troubles.

Pierre*, éducateur intérimaire

"On nous reproche des choses à 6 jours du premier tour, ce n'est certainement pas un hasard", précise Michel Roca, vice-Président du Conseil Départemental du Calvados, chargé de l'enfance et de la famille.
Cet ancien médecin généraliste, proche de l'exécutif actuel, après 15 ans de mandat à ce poste, ne se représente pas. Il prend sa retraite à 72 ans mais ne rougit pas des dernières décisions prises concernant la protection des mineurs.

Il faut bien se rendre compte que les confinements ont fait sauter le couvercle de la cocotte minute dans certains foyers. En décembre dernier, on s'est retrouvé avec 80 ordonnances de placement prononcées par la justice. C'est quatre fois plus que d'habitude. Et avec, parfois, des mineurs qui ne peuvent pas retourner dans leur famille le soir-même. Il a fallu qu'on réagisse dans l'urgence absolue. Les opérateurs historiques avec qui nous travaillons n'avaient pas de solution et pas de personnel pour répondre. Et je pense qu'on va devoir faire face encore pendant de long mois à cette explosion des chiffres et conséquences de la crise sanitaire.

Michel Roca, vice-président du Conseil Départemental du Calvados

"On a fait appel à cet opérateur qui a créé une association à but non lucratif pour gérer ce type de structure. Je n'accepte pas qu'on parle de privé. Ils ont de l'expérience, par exemple en Ille-et-Vilaine", soutient Michel Roca qui reconnaît que la structure va évoluer et notamment changer de lieu, quitter ce gîte reconverti à la hâte. "Fin juin, le foyer déménage pour passer dans une structure à 40 place et non plus 15. Le projet éducatif me paraît pourtant clair : les liens avec la famille  ou la fratrie sont maintenus et la formation ou la scolarité. Pas sur que Domino Assist'M soit le prochain opérateur, on va faire un appel à projet."

Pas de lit pour certains ou pas d'armoire

L'intersyndicale CGT-SUD précise tout de même les conditions d'accueil peu acceptables pour ces mineurs déjà bien cabossés par un chemin de vie peu rassurant à l'âge où on a besoin d'être entouré : "les personnels nous ont raconté qu'il n'y avait parfois pas de lit dans ces locaux inadaptés pour tous les enfants, ou pas d'armoire pour ranger ses affaires et avoir son coin à soi. Il a fallu que le premier directeur avance les frais pour acheter du matériel. Il n'y avait qu'une voiture sur trois en état de bon fonctionnement, des pleins d'essence que les éducateurs ont du payer de leur poche, etc."

Du côté éthique, l'intersyndicale ne comprend pas non plus la constitution des groupes : "une enfant de 7 ans mélangée à des adolescents de 17 ans, c'est pas comme ça qu'on travaille. " 

Il y'avait deux jeunes enfants primo-arrivants, obligés de partager des chambres avec des ados de 14 à 17 ans présentant des troubles psychiatriques. La petite fille était souvent prise de vomissements le soir, en réaction. J'ai signalé aussi, dans un autre registre, la présence anormale de souris dans les cuisines et chambres. On m'a alors répondu que c'est habituel et normal à la campagne. Je ne suis pas revenu à la fin de mon contrat.

Pierre*, éducateur intérimaire au foyer de Laize Clinchamps 

 

Un groupe de quinze enfants qui n'a pas pu trouver un équilibre avec un turn-over aussi important dans l'équipe, autant de signes "inquiétants pour l'avenir du medico-social" qui agite la profession. Et c'est sans compter sur les conditions précaires des intérimaires et les prix de journée pas forcément plus avantageux, au bout du compte.

Ce 15 juin les professionnels du médico-social à l'appel de l'intersyndicale CGT-Sud se sont réunis devant le CD14 et l'ARS Normandie pour demander de meilleures conditions de travail
Ce 15 juin les professionnels du médico-social à l'appel de l'intersyndicale CGT-Sud se sont réunis devant le CD14 et l'ARS Normandie pour demander de meilleures conditions de travail © DR

Ce 15 juin, les travailleurs du médico-social du Calvados se sont donnés le mot pour se rassembler sur les marches du Conseil Départemental et de l'ARS Normandie afin d'exprimer leurs doutes et leurs craintes sur l'avenir de la protection de l'enfance. Un enjeu politique et sociétal. 

 

*identité modifiée à la demande de l'intéressé, pour garantir son anonymat

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