Covid-19, un an après : anxiété, stress, dépression, comment la crise a fait exploser toutes les pathologies mentales

Trois patients soignés au CHU de Caen ont accepté de se livrer sur cette année cauchemardesque qui les a conduits dans le service du professeur Pascal Delamillieure. Le chef du service de psychiatrie estime que le pic n'est pas encore atteint. 

"Cette crise nous ramène à nous-même et au sens de la vie. Et certains ont beaucoup de mal à être avec eux-mêmes" Pascal Delamillieure, chef du service de psychiatrie du CHU de Caen.
"Cette crise nous ramène à nous-même et au sens de la vie. Et certains ont beaucoup de mal à être avec eux-mêmes" Pascal Delamillieure, chef du service de psychiatrie du CHU de Caen. © JM. Guillaud / FTV

"J'avais quelques soucis avant le COVID, quelques TOC, des troubles obsessionnels compulsifs, un besoin de trier, un besoin de propreté, mais ça allait, c'était gentil par rapport à ce qui allait me tomber dessus avec le confinement. Je suis revenu chez mes parents et au bout de 3 semaines, j'ai pété un plomb : j'ai commencé à avoir des crises d'angoisse, tous mes rituels étaient beaucoup plus présents, une peur du virus, une peur de la contamination. J'étais chez mes parents, j'étais entouré, mais la moindre poignée de porte était devenue un obstacle."

La moindre poignée de porte était devenue un obstacle

Alexis, 23 ans, étudiant

Ce jeune homme de 23 ans qui a accepté de se confier, c'est Alexis (prénom d'emprunt). Il fait partie des nouveaux patients du professeur Delamillieure, qui dirige le service de pyschiatrie adulte du CHU de Caen depuis 8 ans. Il est arrivé dans son service au printemps dernier. "J'avais mes partiels à réviser, j'ai tout foiré, les pires résultats de ma vie, je n'arrivais plus à me concentrer, mon esprit pouvait rester bloqué pendant une heure ou deux." Alexis a été pris en charge et mis sous antidépresseurs assez rapidement.  

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"Quand le confinement est arrivé, explique le professeur Pascal Delamillieure, c'était assez calme, mais au bout de quelques semaines, il y a eu un basculement. Les patients anxieux n'étaient pas si mal, parce qu'ils restaient chez eux, ils étaient dans des stratégies d'évitement. Mais d'autres encore plus anxieux, comme ceux qui souffraient de schizophrénie, ont commencé à présenter des rechutes de leurs troubles. J'ai vu apparaître de l'anxiété assez importante chez des jeunes sujets et notamment des étudiants, plusieurs présentaient des TOC alors qu'ils n'étaient pas habitués à consulter.

Aujourd'hui Alexis va mieux. " J'ai même quitté Caen, j'étudie à Paris, là où le virus circule beaucoup plus, mais je n'ai pas touché une barre de métro et une porte depuis que j'y vis. Je me cale sur les entrées et sorties des autres usagers. Et tant pis si ça ne correspond pas à ma station de métro, je sors à la suivante et je marche. Je vais mieux, j'ai fait de nouvelles rencontres et je vois mon psychiatre tous les deux-trois mois. Cette année qui s'est écoulée a été une longue épreuve, j'ai le sentiment d'avoir couru, non pas un marathon mais un Iron man, mais ce qu'il y a de positif, c'est que le COVID a révélé mes failles, les a mises au grand jour et m'a conduit finalement à me soigner. Le futur ne sera que meilleur, j'en suis sûr."

No Future

Comment rester positif malgré ses souffrances ? C'est ce qu'essaye de faire Robert (nom d'emprunt), 67 ans, retraité du service courrier du CHU de Caen. "J'ai toujours eu un naturel très anxieux, j'ai toujours eu beaucoup d'activités pour m'occuper l'esprit. Mais ces dernières années, j'avais de plus en plus de mal à la gérer, notamment en automne et en hiver. Alors j'ai commencé à me soigner avec mon généraliste, puis je suis allé à Esquirol (unité de psychiatrie adulte du CHU de Caen) et là j'ai été bien pris en charge. Je sentais que les séances de relaxation, de méditation mises en place me faisaient le plus grand bien et tout s'est arrêté avec le confinement. Alors j'ai basculé." 

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Chez des sujets comme Robert, le COVID a agi comme un stresseur environnemental souligne Pascal Delamillieure : "Chez des sujets qui présentent justement une vulnérabilité aux facteurs de stress sociaux et environnementaux, on réagit face à ce facteur de stress pour ce qu'il est, parce que pour la plupart des patients anxieux, il n'y avait pas de raison familiale, professionnelle ou extérieure qui pouvait expliquer ce trouble. J'ai même eu des patients hospitalisés qui devenaient complètement résistants aux traitements !"

Privé de consultations en présentiel, enfermé chez lui, l'anxiété de Robert a explosé. "En fait j'ai perdu tout ce qui m'équilibrait, tout ce qui m'aidait à vivre avec mon anxiété. Les crises d'angoisse sont reparties de plus belle. J'ai pas pu y couper, je prends des anxiolytiques et des antidépresseurs".

En fait j'ai perdu tout ce qui m'équilibrait, tout ce qui m'aidait à vivre avec mon anxiété. Les crises d'angoisse sont reparties de plus belle.

Robert, 67 ans, retraité

"Moi ce qui me marque, ce sont ces sujets angoissés par l'avenir, insiste Pascal Delamillieure, énormement de patients ruminaient : comment ça va se passer, quel avenir, ces questions revenaient à chaque consultation. J'ai pu observer de la morosité, une perte de la joie de vivre, avec le fonctionnement métro-boulot-dodo, une perte de sens. Tout ce qui était mis dans la joie avait tendance à disparaître, les moments conviviaux, de partage. Or, quand on sait que fréquenter des gens qui nous sont chers stimule des régions de notre cerveau, les zones de l'apaisement et du bien-être, on peut comprendre l'impact que cette crise peut avoir sur le fonctionnemnt des gens. Cette crise a conduit à une activation du système de menace par des situations de danger réel ou potentiel, ce qui active l'anxiété, la peur, la tristesse, voire le dégoût de la vie."

Quand on sait que fréquenter des gens qui nous sont chers stimule des régions de notre cerveau, les zones de l'apaisement et du bien-être, on peut comprendre l'impact que cette crise peut avoir sur le fonctionnemnt des gens.

Pascal Delamillieure, psychiatre, chef de service au CHU de Caen

Pour tenir le coup Robert fait de la méditation grâce aux vidéos YouTube proposées par le professeur Delamilleure et la psychologue et psychothérapeute Stéphanie Katis sur le site Arborescence méditation , "mais c'est pas pareil, s'exclame Robert, il manque l'humain, il manque une personne qui rassure, qui accompagne !"

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Car la visioconférence et autres prouesses technologiques développées pendant cette crise ne sauraient remplacer l'humain, le contact direct avec nos semblables. "Et c'est vraiment quand on perd quelque chose que l'on se rend compte de sa valeur, c'est vraiment ce que nous enseigne cette crise", insiste Pascal Delamillieure. 

Véronique (prénom d'emprunt) le sait bien. Cette restauratrice de 57 ans a plutôt bien vécu le début du premier confinement : "Je me suis dit que ça pouvait me reposer de mon stress quotidien avec les employés, les clients, savoir s'ils viennent ou ne viennent pas. Mais très vite, le stress est reparti de plus belle et le deuxième confinement m'a mise par terre. C'était horrible !  J'y croyais pas. Et j'en vois pas la fin. C'est interminable !" 

Véronique a toujours eu des problèmes psychologiques, mais cette année a tout décuplé : "Quel choc, quand on vous dit de fermer du jour au lendemain. J'ai voulu être indépendante, avoir cette liberté de m'organiser, de travailler comme je l'entends et là on se dit qu'on ne sert plus à rien, que ça n'a plus de sens ce que l'on fait. Je ne pensais pas que ça pouvait m'arriver." 

J'ai voulu être indépendante, avoir cette liberté de travailler comme je l'entends et là on se dit qu'on ne sert plus à rien, que ça n'a plus de sens ce que l'on fait.

Véronique, restauratrice, 57 ans

Les doses d'antidépresseur de Véronique ont été augmentées. "Finalement, c'est un avantage d'être sous traitement, ça permet de tenir, parce qu'autour de moi, je vois plein de commerçants qui craquent, qui ne prennent rien, je ne sais pas comment ils font ! J'ai le sentiment que tout le monde en aurait besoin pour supporter la pression. On n'arrive plus à se projeter, on n'a pas d'avenir, on peut même pas se réjouir du beau temps, de tous les petits plaisirs, de tout ce qui fait du bien dans la vie. Et après ? Comment on va faire pour se rassembler de nouveau ? Je suis très pessimiste."

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Pascal Delamillieure, lui, est inquiet. "On n'a pas encore atteint le pic parce qu'on ne mesure pas encore le nombre de personnes pour qui cette crise aura un impact socio-économique important. Je pense aux restaurateurs, aux commerçants... Heureusement il y a eu beaucoup d'aides mises en place, mais leur système de valeurs est en train de s'écrouler. Beaucoup de gens se sont investis massivement dans ce qui donnait un sens à leur vie."

Il y aura un "avant" et un "après" COVID. Mais il veut croire que cette crise va nous aider à comprendre qu'on a besoin des autres. "L'être humain est de plus en plus individualiste. Or des études - et notamment celle à laquelle a participé le CHU de Caen qui porte sur 4500 personnes -  montrent que ceux qui ont développé de la bienveillance dans cette pandémie ont une meilleure qualité de vie, moins d'anxiété, moins d'humeur dépressive. Puisqu'on est confronté à soi-même, c'est peut être le moment de se reconnecter à ses valeurs, de ne pas se laisser avoir par nos croyances militantes que l'on a tous, pour donner un sens à sa vie."

Soignants, commerçants, employés de supermarché, artistes, élus ou encore parents : nous les avions rencontrés il y a un an. Aujourd’hui ils nous racontent leur année Covid. Pour les découvrir, cliquez sur un point, zoomez sur le territoire qui vous intéresse ou chercher la commune de votre choix avec la petite loupe. 

 

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