REPORTAGE : 3 ans après la fermeture de la maternité de Bernay

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Dans le cadre du dispositif Ma France 2022, nous nous sommes rendus dans l'ouest de l'Eure, à Bernay. Une commune marquée par la fermeture de la maternité en mars 2019, accroîssant un peu plus le désert médical dans ce département, déjà classé dernier de l'Hexagone en nombre de médecins par habitant.

C'est un service un peu à part que l'on trouve au 2ème étage du centre hospitalier de Bernay. Un service qui n'existait pas il y a encore 3 ans, un Centre Gynécologique et Périnatal de Proximité. Sur les murs sont accrochées ici et là des photos de bébés en noir et blanc ou de fleurs couleur pastel. 

L'inquiétude des futures mamans

Dans les couloirs, Amélie, 23 ans, sort d'un rendez-vous de suivi de grossesse avec une sage-femme, peu rassurée par ce qu'elle vient d'entendre : "on vient de me dire, faites attention vous pourrez accoucher dans une voiture, il faut peut-être songer à un déclenchement, pour éviter tout risque pour votre bébé, mais moi je ne veux pas !". La naissance de son bébé est prévu pour le 29 juin. La jeune femme, habitante de Bernay devra aller accoucher à Lisieux, à 30 minutes de route de chez elle. Un crève-cœur et une angoisse pour cette patiente qui avait mis au monde son premier enfant à la maternité de sa commune en février 2019 juste avant sa fermeture "J'aurais aimé que ça se passe comme pour ma première fille, j'ai fait tout mon suivi ici, et j'ai accouché ici avec un personnel au top que je connaissais", raconte cette maman dont le premier accouchement a été très rapide.

Juste à côté, Alice 24 ans, attend elle, la venue de la sage-femme pour son suivi post-natal. La jeune femme a accouché de son premier enfant, à Lisieux il y a 3 mois, après s'y être rendue deux fois pour des fausses alertes : "j’ai eu un accouchement très long, avec deux fausses alertes qui m’ont obligé à aller à Lisieux avant de pouvoir y rester pour accoucher.  J’ai fait 120kms pour rien, alors que si la maternité de Bernay était encore ouverte, ça aurait été plus simple".

Quand on a 5 minutes de route, on ne stresse pas autant que quand on en a 30...

Alice Delacroix, patiente du Centre Gynécologique et Périnatal de Proximité de Bernay

Au centre périnatal de Bernay, le personnel est clair avec les futures mamans sur les scénarii possibles et les prépare au mieux : "on nous explique bien sûr comment gérer la douleur lors des cours de préparation à la naissance et à essayer de ne pas stresser, mais on ne nous apprend pas à accoucher dans une voiture !" raconte Alice.

Et pourtant, un accouchement dans une voiture est un accouchement qui "se passe bien" expliquent les sage-femmes rencontrées au centre périnatal.

Stéphanie Meunier et Anne-Sophie Pouliquen entendent chaque jour les regrets des mamans de ne pas pouvoir accoucher près de chez elles mais 3 années sont passées depuis la fermeture de la maternité et l'allongement de ce trajet ne fait plus autant peur : "Soit les mamans accouchent à Lisieux, à 30km, ou soit à Evreux à 45 minutes de route. C’est rentré dans les mœurs et anticipé. Les couples prennent en compte la distance dans leur raisonnement", a constaté Anne-Sophie Bouliquen employée ici depuis 17 ans.

Le plus douloureux pour les mamans est finalement de ne pas pouvoir suivre la logique familiale.

Beaucoup d'entre elles sont nées à Bernay et se voyaient mettre au monde leur enfant au même endroit : "il y a un attachement très fort", concède Stéphanie Meunier "sur le livret de famille, c'est écrit Bernay pour tous les membres de la famille, et puis le petit dernier lui est né ailleurs".

A quelques centaines de mètres du centre hospitalier se trouve le local de Force Ouvrière, le seul syndicat représenté à l'hôpital. Sur les murs sont affichés des coupures de presse, des tracts, des photos. Les restes d'une lutte qui a duré près d'un an.

C'est ici que se réunissent régulièrement les membres du collectif  "Liberté, Egalité, Proximité", une association qui a milité pendant des mois pour le maintien de la maternité et toujours active aujourd'hui. Les adhérents dressent un bilan catastrophique de ces trois années sans maternité.

Selon eux, le nombre de prise en charge par le SMUR de patientes enceintes a presque triplé depuis mars 2019 :"il y a au moins une sortie SMUR par mois pour un accouchement. Il y a 3 ans c'était 4 par an, maintenant c'est 11", détaille Pascale Boucquiaux, présidente de l'association. A ses côtés autour de la table, Edith Buffet, sage-femme retraitée de la maternité ajoute "d'un point de vue physiologie, on ne quantifie pas la dose de stress pour la maman qui accouche dans sa voiture ou dans un camion, l'adrénaline qu'elle a, le bébé peut la ressentir".

On ne connaît pas l'impact physiologique d'une naissance dans une voiture ou un camion de pompier. Comment vont ces enfants aujourd'hui ?

Pascale Boucquiaux, présidente de l'association Liberté, Egalité, Proximité

Le collectif espère encore qu'une décision de justice permettra la réouverture de la maternité. Récemment, il s'est appuyé sur une loi pour s'opposer juridiquement à la décision du gouvernement. Elle concerne le nombre de naissances annuelles : au moins 300 par an pour que la maternité soit efficiente. Or, à Bernay, la moyenne est de 530 accouchements sur 10 ans. 403 ont eu lieu l'année qui a précédé la fermeture. La cour d'appel de Douai devrait bientôt se prononcer.

En attendant, la mobilisation continue. Mercredi 16 mars 2022, 3 ans jour pour jour après la fermeture de la maternité, l'association a tenu a marqué le coup en apposant sur les grilles de l'hôpital, une plaque du déshonneur.

De la maternité au centre périnatal

Depuis la transformation de la maternité en centre périnatal, Anne-Sophie a évolué dans son métier de sage-femme. Elle qui passait ses journées et ses nuits en salle de naissance à accueillir des bébés, voit désormais des patientes pour des suivis de grossesse et des cours de préparation à la naissance.

La sage-femme s'est même formée pour acquérir une compétence d'échographiste et peut depuis quelques mois pratiquer des examens sur les futures mamans : "On n'a pas du tout le même rapport avec les patientes. Je ne les vois plus juste pour le moment de l'accouchement mais je les suis sur le long terme sans toujours connaître la fin de l'histoire d'ailleurs. C'est vrai que parfois il y a un peu de frustration", admet avec le sourire la professionnelle de santé.

Dans la tête des gens, en dehors de l’accouchement, on n’existe pas, alors que l’on s’occupe de la santé de toutes les femmes, quel que soit leur âge.

Stéphanie Meunier, sage-femme au Centre gynécologique et périnatal de proximité de Bernay

A Bernay, l'offre du service à cet étage s'est aussi diversifiée grâce au temps libéré par la fin des accouchements. Les femmes peuvent désormais bénéficier de cours de massage de bébé, d'éducation au bain ou de préparation en piscine. L'une des plus grandes activité du centre reste aussi le suivi gynécologique.

Les sage-femmes insistent : elles voient chaque jour en consultation des femmes de tous les âges, "de l'adolescente pour la contraception par exemple, à la femme plus âgée", détaille Stéphanie.

Des mois de lutte contre la fermeture

C'est en mars 2018 que les premières rumeurs courent : la maternité du centre hospitalier de Bernay fait partie des services de soin de proximité visés par le gouvernement. L'arrêt de son activité est alors prévue pour l'automne de la même année. C'était sans compter sur la mobilisation générale : personnel de l'hôpital, citoyens, élus, syndicats, ils sont plusieurs milliers à manifester leur volonté de maintenir la maternité. 

La lutte durera près d'un an et demi, avant une fermeture définitive le 15 mars 2019 :

  • 14 mars 2018 > annonce officielle de la fermeture de la maternité de Bernay lors du Conseil de Surveillance du Centre Hospitalier de Bernay
  • mars à juin 2018 > mise en place d'une pétition de soutien au maintien de la maternité (plus de 20 000 signatures) et votation citoyenne et création du collectif citoyen qui deviendra en septembre l’association « Liberté, Egalité, Proximité »
  • 21 avril 2018 > à l’appel de FO, forte mobilisation des salariés et de la population contre la fermeture de la maternité

  • 12 juillet 2018 > Christine Gardel présidente de l’ Agence Régionale de Santé de Normandie présente le nouveau plan régional de santé 2018-2023 et confirme la fermeture de la maternité de Bernay
  • octobre 2018 à mars 2019 : diverses occupations au centre hospitalier dont l'occupation des locaux prévus pour l’installation du centre de périnatalité par les adhérents, le syndicat FO , les gilets jaunes
  • 15 janvier 2019 > Emmanuel Macron lance le Grand débat au Grand-Bourgtheroulde et confirme la fermeture de la maternité de Bernay. Le maire de Brionne, Valéry Beuriot interpelle le président de la République
  • 18 février 2019 > Agnès Buzyn, ministre de la Santé se rend à Bernay
  • 18 mars 2021 > le tribunal administratif de Rouen confirme la fermeture de la maternité de Bernay

Une offre de soin affaiblie sur le territoire

Le collectif en est convaincu : son combat a permis de limiter la casse mais il craint désormais un effet "domino".

D'autres services de l'hôpital sont désormais menacés de fermeture. C'est le cas du bloc opératoire et des urgences : "si on n'a plus de maternité, il n'y a plus besoin de bloc opératoire 24h/24. Il n'y aura plus de chirurgie d'urgence mais seulement de la chirurgie ambulatoire. Mais ici on est à la campagne, il y a des tracteurs, des chevaux et des urgences il y en a souvent !" déplore Pascale Boucquiaux présidente de l'association. Ce scénario a déjà eu lieu dans d'autres maternités en France. Selon elle, le gouvernement ne cesse de mettre en danger la population au prétexte d'économies. 

Emmanuel Macron avait prévu dans son programme l'élimination de 200 000 fonctionnaires. 17 600 lits ont été fermés en 4 ans dont 5400 depuis le début de la crise sanitaire.

Pascale Boucquiaux, présidente de l'association "Liberté, Egalité, Proximité"

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Pascale Boucquiaux, présidente de l'association Liberté, Egalité, Proximité (27) ©France 3 Normandie

Thomas Drouet, secrétaire départemental du syndicat Force Ouvrière et ambulancier au sein du SMUR a fait partie des militants les plus mobilisés.

Selon lui, la fermeture de la maternité est venue certes affaiblir l'offre de soin dans un territoire déjà sinistré mais dissuade aujourd'hui les médecins de venir travailler au centre hospitalier : "la fermeture de la maternité est venue casser la complémentarité entre les services de l'hôpital. Il y a 3 ans, si un urgentiste recevait une patiente avec un problème gynécologique, il savait qu'il pouvait demander conseil à l'étage du dessous au gynécologue de garde en cas de problème, ce n'est plus le cas maintenant et les urgentistes sont réticents à venir dans nos urgences".

Le syndicaliste déplore une dégradation de l'offre de soin de proximité qui a commencé il y a plusieurs décennies déjà.

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Manque de moyens à l'hôpital public : Thomas Drouet, secrétaire départemental FO de l'Eure ©France 3 Normandie

Parmi les grands défenseurs de l'offre de soin sur le territoire, il y a Valéry Beuriot, le maire de Brionne, une commune proche de Bernay.

L'élu s'est fait remarquer lors de la venue d'Emmanuel Macron au Grand Bourgtheroulde pour le lancement du Grand Débat en janvier 2019. 

Il se sent chanceux d'avoir encore quelques médecins installés dans sa commune de 4200 habitants, 4 généralistes au total. Mais il peine à remplacer l'unique chirurgien-dentiste parti récemment à la retraite : "on prospecte auprès du conseil de l'ordre, on est en recherche mais le cabinet dentaire est toujours vide".

On n'a pas accès aux mêmes services que les autres français, on se sent citoyen de seconde zone

Valéry Beuriot, maire PCF de Brionne (27)

Soucieux du cadre de vie des habitants, l'élu considère qu' offre de soin et attractivité du territoire sont complémentaires "la situation est intolérable, le désert médical avance et c’est très clairement vécu comme une rupture du contrat républicain" déplore le maire avant d'ajouter "on avait une certaine fierté de l'appareil sanitaire français, médical et médico-social. Mais la logique comptable du gouvernement a fait énormément de mal".