Journée décisive pour les salariés normands de Manoir Industrie

Le tribunal de commerce de Rouen examinait ce mardi 11 mai les offres de reprise des trois filiales normandes de Manoir Industrie : ACPP et CTI ACDN dans la Manche ainsi que Agriandre dans l'Eure. 

Départ pour Rouen ce mardi matin d'une délégation de salariés d'ACPP de Digulleville
Départ pour Rouen ce mardi matin d'une délégation de salariés d'ACPP de Digulleville © Sylvain Rouil

Deux bus ont été affrétés pour ce qui s'apparente à une ultime bataille. Voilà trois semaines que les salariés d'ACPP, basée Digulleville, dans la Hague, sont mobilisés : assemblées générales, barrages filtrants ou blocus de donneurs d'ordre et manifestation. Alors, pas question de jeter l'éponge alors que se déroule ce mardi 11 mai à Rouen une journée décisive. "On va faire énormément de bruit pour se faire remarquer", prévient Pascal Maadé, délégué CFDT, "ACPP, c'est quand même 43 ans d'activité."

Les 80 salariés d'ACPP qui font le déplacement au tribunal de commerce ne sont pas seuls : ils sont accompagnés d'une trentaine de leurs "collègues" de CTI ACDN, une autre filiale du groupe Manoir Industrie basée à Agneaux. Le 23 février dernier, leur propriétaire a été placé en redressement judiciaire. Le groupe, spécialisé dans la transformation des métaux, compte un millier de salariés sur six sites de production en France (et un en Angleterre) dont quatre pour la seule Normandie.  

Deux offres pour ACPP

Ce mardi 11 mai, le tribunal de commerce de Rouen devait se prononcer sur les offres de reprise des sites Agriandre, à Conches-en-Ouche dans l'Eure, CTI ACDN à Agneaux et ACPP à Digulleville. Concernant ce dernier, il y a eu jusqu'à quatre offres. Ce mardi, ils ne sont plus que trois candidats, dont deux qui sortent du lot. Un local, le Cherbourgeois NSB Probent, une PME elle aussi spécialisée dans la chaudronnerie et qui souhaiterait s'agrandir. Un groupe plus conséquent, Fives Nordon, basé à Nancy, qui a la préférence des salariés d'ACPP.

"C'est un groupe qui a plus de 1000 salariés, qui est fiable économiquement, qui est aussi socialement intéressant pour nous", estime Pascal Maadé, "On sait qu'ACPP, avec ce groupe-là, va se développer, trouver des marchés." Alors les salariés font le voyage sur Rouen pour appuyer cette offre. Mais aussi tenter de l'améliorer. Car le scénario nancéen s'accompagnera de 60 suppressions d'emplois sur les 223 que compte le site de la Hague.

"On sait aujourd'hui qu'il y aura de la casse sociale", regrette Nathalie Bazire, secrétaire générale de la CGT dans la Manche, "On demande que, avec l'intervention de l'Etat et de la Région, les offres soient revues à la hausse." En Normandie, le président Hervé Morin s'est récemment dit prêt à soutenir le futur repreneur à hauteur de 3 millions d'euros. Sans toutefois préciser la forme que pourrait revêtir ce soutien.

L'Etat peut mieux faire ?

L'Etat, lui, a déjà accordé l'an dernier au groupe Manoir Industrie un prêt de 15 millions d'euros pour éviter des liquidations judiciaires sèches et permettre une reprise. Il suit aujourdhui attentivement le dossier. Mais dans le Cotentin, certains estiment qu'il aurait pu aller plus loin. "Le repreneur, ce qu'il veut, c'est une assurance sur les marchés", explique Patrice Philippe, de la CFDT ACPP, "L'Etat n'a pas assez appuyé sur les donneurs d'ordre. Il aurait suffi d'un geste et je suis sûr que ça aurait permis de sauver une vingtaine d'emplois en plus."

Ces donneurs d'ordre, cible d'actions menées par les salariés d'ACPP ces dernières semaines, ne sont pas des petits poissons et oeuvrent tous deux dans des secteurs sensibles stratégiques : Naval Group et Orano. "Je ne sais pas si c'est de l'impuissance ou une absence d'envie de sauver. Naval Group, c'est une charge pour 50 années. Orano, c'est une charge pour des dizaines d'années aussi", soulignait Vincent Hurel, secrétaire général CGT Naval Group Cherbourg, le 27 avril dernier lors d'une manifestation. 

Casse sociale à Agneaux

A Agneaux, il y aura aussi de "la casse sociale". Contrairement à ACPP, l'autre site Manchois du groupe Manoir Industrie n'a reçu qu'une seule offre de reprise formulée par le duo JD Corp - Monteiro, un spécialiste du conseil financier allié à un groupe de chaudronnerie de la Drôme. Sur les 92 salariés de CTI ACDN, seuls 76 conserveront leur emploi. Interrogé par nos confrères de Ouest-France,  le délégué CFDT Loïc Frumin dénonce "une offre de misère", malgré d'importants clients comme EDF ou Suez. Pour les salariés d'Agneaux, le voyage à Rouen a surtout pour objectif de négocier les contours du Plan de Sauvegarde de l'Emploi (PSE).

Négocier l'après et les éventuelles compensations, c'est aussi une préoccupation côté ACPP. "On est obligé d'y penser même si on souhaite que le site industriel reste dans son état actuel voire même qu'un repreneur se positionne sur de futures embauches", indique Nathalie Bazire, secrétaire générale de la CGT dans la Manche.

Les décisions du tribunal de commerce de Rouen

A l'ouvertur de l'audience, ce mardi 11 mai, il il ne restait plus qu'une offre de reprise pour ACPP, celle de Five Nordon. Le cherbourgeois NSB Probent ne s’est pas présenté devant le tribunal faute de financement suffisant pour finaliser son offre. Five Nordon propose de reprendre 162 salariés dont 150 en CDI. sur le site de Digulleville. Des aides au reclassement ont été proposées sur d’autres sites ainsi que sur l’EPR selon la CGT. La décision concernant ACPP ainsi qu'ACDN à Agneaux sera rendue le 25 mai prochain.

Pour Agriandre, qui n’avait pas de repreneur et risquait la liquidation, le groupe hong-kongais, candidat à la reprise de la fonderie de Pîtres (voir plus bas) est pressenti. La décision est attendue le 18 mai.

Dans l'Eure, deux sites et deux avenirs différents

L'audience au tribunal de commerce de Rouen est programmée à 14 heures ce mardi 11 mai. Le sort des deux sites manchois du groupe Manoir Industrie (ACPP et CTI ACDN) pourrait être mis en délibéré. En revanche, le plus modeste, Agriandre, pourrait voir son avenir définitivement scellé aujourd'hui. Le site de Conches-en-Ouche, dans l'Eure, qui emploie 50 salariés, n'a fait l'objet d'aucune offre de reprise. 

La fonderie de Pître, elle aussi dans l'Eure, intéresse en revanche deux potentiels repreneurs. Le tribunal de commerce de Paris doit se pencher sur son avenir la semaine prochaine. Le premier à s'être positionné, c'est le groupe anglo-néerlandais Paralloy. Celui-ci s'est rendu plusieurs fois sur place. Il souhaite acquérir le site pour s'agrandir et devenir le troisième acteur mondial de son secteur d'activité. Mais il ne reprendrait que l'activité pétrochimie, laissant de côté les commandes du secteur du nucléaire.

L'actionnaire sur les rangs

Sur les 405 salariés employés aujourd'hui à la fonderie de Pîtres, seuls 285 conserveraient leur emploi. Contrairement au projet défendu par le fonds d'investissement de Hong-Kong CAM SPC. Ce dernier est depuis juin 2020, l'actionnaire principal du groupe Manoir Industrie, un actionnaire qui, ces derniers mois, ne semble pas avoir apporté le soutien financier  attendu par les salariés. 

Sur ce dossier, les collectivités locales semblent, elles vouloir soutenir l'entreprise. Une table ronde était organisée ce lundi à Pont-de-l'Arche entre les élus locaux et les représentants syndicaux, en présence du préfet de l'Eure. Parmi les sujets abordés, le rachat des "murs" par la Région Normandie et l'agglomération Seine-Eure. Aujourd'hui, l'usine est la propriété d'un groupe israélien qui demande un loyer annuel de 2 millions d'euros. L'Etat tente de faire baisser le prix de vente. Le rachat par les collectivités locales pourrait permettre de diminuer le loyer de moitié.  

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