L'aveu du patron de la centrale nucléaire de Flamanville : "notre suivi ces dernières années n'a pas été assez exigeant"

Le réacteur numéro 2 a redémarré le 11 décembre après un arrêt de maintenance qui aura duré près de deux ans. EDF confesse avoir dû mener des travaux bien plus lourds que prévu en raison d'un défaut d'entretien. L'électricien assure toutefois que "l'installation a toujours été sûre".

Le groupe turbo-alternateur du réacteur numéro 2 de la centrale nucléaire de Flamanville
Le groupe turbo-alternateur du réacteur numéro 2 de la centrale nucléaire de Flamanville © Marie Saint-Jours / France Télévisions

Devant les quelques journalistes invités à Flamanville ce mercredi 16 décembre, Patrice Gosset dit son soulagement. Après vingt-trois mois d'arrêt, le réacteur numéro 2 s'est remis en route, et aucun incident n'a été signalé. "On a fait ces travaux pour que ça fonctionne, mais quand on redémarre, on a toujours une petite crainte. Il peut y avoir des petites fuites de vapeur, explique le directeur de la centrale. On n'a rien eu de tout cela. C'est une grande satisfaction qui valorise le travail effectué par le personnel d'EDF et les intervenants extérieurs". 

Le réacteur numéro 2 de la centrale a été livré en 1986. Tous les dix ans, il doit être arrêté pour que soit vérifié l'état des installations. Cette troisième visite décennale depuis la mise en service devait normalement durer six mois. Très vite, il est apparu que les délais ne pourraient pas être respectés. "En cours d'arrêt de tranche, on a constaté des corrosions sur les moteurs diesels (qui permettraient  d’assurer l’exploitation et la sûreté de l’installation en cas d'incident NDLR). Nous avons décidé d'un examen de tous les matériels". L'inspection approfondie a révélé quelques mauvaises surprises.

La centrale de Flamanville ne s'est pas vue vieillir : l'Autorité de Sûreté Nucléaire la surveille depuis l'été 2019

Comment justifier ce défaut d'estimation ? Le directeur de la centrale de Flamanville se livre aujourd'hui à un inhabituel mea culpa.

Notre regard sur l'installation n'était pas suffisamment précis, pas assez détaillé, pas assez anticipé. Notre suivi ces dernières années n'a pas été assez fin, pas assez exigeant. 

Patrice Gosset, directeur de la centrale nucléaire de Flamanville

 

En d'autres termes, les équipes qui veillent sur la centrale ne l'ont pas vue vieillir. Elles ont inconsciemment laissé se déteriorer des installations par manque de vigilance.

La tuyauterie des moteurs diesels était gagnée par la corrosions. Les travaux très complexes ont été réalisés par une équipes de 80 personnes au cours de l'hiver 2020, "malgré une météo dantesque"
La tuyauterie des moteurs diesels était gagnée par la corrosions. Les travaux très complexes ont été réalisés par une équipes de 80 personnes au cours de l'hiver 2020, "malgré une météo dantesque" © Marie Saint-Jours / France Télévisions

Depuis quelques années, l'Aurorité de Sûreté Nucléaire alerte le pays sur "le déficit de culture de précaution". Derrière ces mots polis, le constat est sans appel : "l’ASN a régulièrement attiré par le passé l’attention d’EDF sur la persistance de défauts de qualité de maintenance en nombre trop élevé. (...) EDF doit ainsi en tirer les enseignements et renforcer la rigueur professionnelle dans les opérations de maintenance", écrivait-elle dans son rapport d'activité de l'année 2019.

 

"Les équipes doivent regarder les installations avec plus de rigueur et d'acuité"

À Flamanville, EDF a ainsi dû mener des travaux aussi complexes qu'imprévus afin de résorber la corrosion repérée sur les moteurs diesels et sur les circuits de refroidissement. La centrale a également remplacé des joints qui permettraient d'encaisser des vibrations en cas de séisme. EDF a entrepris d'effectuer les mêmes réparations sur le réacteur numéro 1 dont le redémarrage est prévu au début de l'année 2021. 20 000 opérations de maintenance étaient initialement prévues pendant l'arrêt de la tranche. Il aura fallu en réaliser "80 % de plus"...

"Notre installation a toujours été sûre, elle n'a jamais été dangereuse", s'empresse de préciser le directeur. Devant l'ampleur de la tâche, le redémarrage a été maintes fois repoussé, et la facture s'avère finalement salée. Ces travaux interminables, étalés sur vingt-trois mois ont coûté 30 millions d'euros, sans compter la perte d'exploitation. "C'est beaucoup, mais c'est finalement peu de chose pour fonctionner en pleine sûreté".

Les deux premiers réacteurs de la centrale de Flamanville ont été construits entre 1978 et 1986
Les deux premiers réacteurs de la centrale de Flamanville ont été construits entre 1978 et 1986 © Marie Saint-Jours / France Télévisions

"Il faut que ce type de situation ne se reproduise pas, insiste Patrice Gosset. Les équipes doivent regarder les installations avec plus de rigueur et d'acuité pour faire tout de suite ce dont on a besoin. Mieux vaut un coup de pinceau aujourd'hui plutôt que d'avoir à rénover entièrement une installation dans trois ans..." Les professionnels du nucléaire ont une expression pour désigner ce regard justement affûté : "le calage de l'oeil".

Le réacteur numéro 2 reprend du service, par paliers. "Nous étions à 130 mégawatts au redémarrage. Aujourd'hui nous sommes à 650 mégawatts. Nous monterons progressivement à 1300 mégawatts jusqu'à la fin de l'année", précise Patrice Gosset, fier que Flamanville soit "au rendez-vous de l'hiver". Cette énorme machine "en est à la moitié de sa vie potentielle, dit-il avec enthousiasme. On est capable de faire encore autant de production qu'on en a déjà fait". Encore faudra-t-il qu'elle soit convenablement entretenue.

 

 

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