La musique amplifiée bannie de l'espace public : "une profonde colère et une peur de la répression policière"

Lors de son rassemblement hebdomadaire devant le théâtre de Cherbourg, le collectif des artistes du nord-Cotentin a vu débarquer les forces de l'ordre, samedi dernier. La veille, le préfet avait décidé d'interdire la musique amplifiée dans l'espace public. Une mesure très répandue en France.

Le mouvement "théâtre occupé" a investi le Trident, scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin.
Le mouvement "théâtre occupé" a investi le Trident, scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin. © Marie Saint-Jours - France Télévisions

C'est devenu un rendez-vous "incontournable". Depuis bientôt quatre semaines, le collectif des artistes du Nord-Cotentin (CANC), regroupant sept compagnies, occupe le théâtre de Cherbourg. Et chaque samedi, il organise un rassemblement sur la place adjacente. "Ça nous permet de sortir du théâtre et d'aller au devant de la population pour expliquer qui on est et quelles sont nos revendications", explique Pascale Ansot, membre de la compagnie Arkanso et du CANC. "Au départ, on demandait la réouverture des lieux culturels et la reprise des activités pour les amateurs. Puis se sont ajoutés la réforme de l'assurance chômage, la prolongation de l'année blanche pour les intermittents et plus ça va, plus on va vers la liberté d'expression."

Ce rendez-vous, auquel participent régulièrement certains élus locaux, bénéficiait jusqu'à présent d'un accord des autorités. Il faut dire que les organisateurs font les choses dans les règles. "Comme toutes les semaines, nous avons fait une demande d'autorisation en préfecture, laquelle nous a donné son accord, comme d'habitude, le jeudi en fin de journée." Mais samedi matin, alors que le collectif diffuse dans l'enceinte du théâtre un extrait d'une oeuvre culturelle, comme il le fait chaque semaine en préambule du rassemblement, il voit débarquer plusieurs membres des forces de l'ordre.

"Quatre ou cinq policiers ont fait irruption et nous ont crié dessus. On a dû couper net", raconte Pascal Ansot, "On leur a alors demandé si on pouvait passer nos revendications sur un fond musical sobre. Ça a été hors de question." Le collectif, sérieusement ébranlé, n'en perd pas pour autant son sens de l'humour. "On a repris le grand classique "La chenille" en version slam." Mais quelques jours plus tard, l'émotion reste vive parmi ces artistes : "On ressent un profonde colère, un sentiment d'injustice et de peur par rapport à une répression policière qui monte."

"Ils ont joué l'effet de surprise"

Si la préfecture de la Manche a autorisé ce jeudi le rassemblement organisé le samedi, elle a entre-temps, le vendredi, pris un arrêté interdisant "la diffusion de musique amplifiée sur la voie publique". Sans en avertir le collectif, selon Pascale Ansot. "Ils ont joué l'effet de surprise", s'insurge la chorégraphe, "Le jeudi, le préfet nous dit : pas de souci, je vous ai envoyé l'autorisation. L'arrêté est tombé le vendredi sans nous en informer. Il aurait même pu le faire le samedi matin plutôt que de nous envoyer la police. C'est très très violent dans les mots et dans la forme." Cette décision n'a fait l'objet d'aucune publication sur les réseaux sociaux de la préfecture de la Manche, contrairement aux autres mesures découlant de la crise sanitaire.

Dans son arrêté, le représentant de l'Etat justifie cette interdiction par la crise sanitaire (nécessité de limiter les rassemblements pour éviter la propagation du virus et l'engorgement des services de santé) et pointe, "lors d'une manifestation revendicative sur la voie publique", "la présence d'enceinte de forte puissance (....) agrégeant de nombreux jeunes et transformant de fait le cortège revendicatif en un rassemlement dansant ambulant puis statique." Du côté du collectif, on évoque plutôt "une petite danse de 5-10 minutes, très loin d'un flash mob" sur une place qui accueille, le samedi, le marché.

Cherbourg derrière ses artistes

A Cherbourg, l'interdiction de la musique amplifiée fait du bruit. Le collectif des artistes du nord-Cotentin bénéficie du soutien de la majorité municipale. Le maire, Benoît Arrivé, a ce lundi adressé un courrier au préfet lui demandant de revenir sur sa décision. Rappelant que "ces rendez-vous se sont déroulés dans le respect des gestes barrières et du temps accordé", l'élu PS souligne "la nécessaire cohérence des décisions prises par les autorités, seule garante de leur acceptation". Or, selon lui, "cette mesure hélas nous en éloigne puisqu'elle vient restreindre une autorisation accordée il y a quelques semaines, elle même destinée à laisser aux artistes un espace d'expression et de rencontre du public." Sabastien Fagnen, vice-président de l'agglomération, a lui aussi apporté son soutien sur les réseaux sociaux.

Les préfets à l'unisson

Le département de la Manche n'est pas un cas isolé. Associée à la fête, la musique amplifiée a déjà été interdite dans certains départements plusieurs mois auparavant. Ce fut le cas notamment en Seine-Maritime, en septembre dernier. Mais cette interdiction fut retoquée quelques jours plus tard par le tribunal administratif , lequel souligna "une notion pas définie" et estima à l'époque que "la diffusion de musique dans un bar ou sur la voie publique n’est pas susceptible de favoriser la propagation du virus".

A l'automne dernier, toujours, c'est la préfecture du Morbihan qui fait parler d'elle en interdisant le transport des instruments de musique. Devant le tollé suscité par cette mesure, elle a dû préciser que cette interdiction ne visait que "les rassemblements de personnes lors de manifestations organisées dans des lieux non prévus à cet effet".

La musique amplifiée est revenue sur le devant de la scène au coeur de l'hiver avec l'aggravation de la crise sanitaire. Dans le Nord, le Puy-de-Dôme, les Pyrénées Orientales ou la Marne, l'interdiction a été décrétée au mois de février, souvent à la suite des rassemblements. Elle se propage désormais comme une traînée de poudre depuis l'annonce du reconfinement. Côte d'Or, Mayenne, Haute-Savoie, Var, Maine-et-Loire, Tarn, Jura ou Vaucluse mais aussi Seine-Maritime : les décibels n'ont plus droit de cité. Du moins, selon les autorités, dans toutes les manifestations pouvant revêtir un caractère festif. 

La sono uniquement pour les slogans

Les sonos ne sont pas pour autant bannies de la voie publique. Dans son arrêté, le préfet de la Manche stipule, comme bon nombre de ses confrères, que "il n'est pas fait obstacle à l'usage sur la voie publique d'équipements de sonorisation à l'occasion des manifestations", à condition "qu'ils soient destinés uniquement à la diffusion de messages revendicatifs." En Normandie, la "musique amplifiée" n'est pas encore interdite dans le Calvados et l'Orne.

A Cherbourg, le collectif des artistes du nord-Cotentin donne d'ores et déjà rendez-vous à ses soutiens ce samedi prochain. "On ne va pas lâcher", prévient Pascale Ansot, "On a une grosse réunion ce mardi pour réfléchir à une forme différente, sans musique amplifiée." A défaut de faire péter les watts, les artistes cherbourgeois entendent bien donner de la voix. "Le chant n'est pas encore interdit", note malicieusement la chorégraphe.

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