Trafic de pesticides interdits dans le bassin de production des carottes de Créances : une affaire très embarrassante

Des maraîchers ont répandu du dichloropropène dans leurs champs après l'interdiction décidée en 2018. Ce pesticide est pourtant considéré comme cancérigène. L'affaire est désastreuse pour l'image des carottes de Créances et elle tombe mal alors que les producteurs réclament des indemnisations...

La récolte des carottes de Créances (archives décembre 2017)
La récolte des carottes de Créances (archives décembre 2017) © Charly Triballeau / AFP
Le silence de la profession est assourdissant. Il dit la gêne que provoque cette affaire qui n'en est encore qu'à son commencement. Mathieu Joret "n'a pas d'élément à apporter". Lui qui préside le syndicat des carottes de Créances ne voit pas que dire à propos des informations communiquées par le parquet de Coutances...
 
Le procureur de la République indique que quatorze maraîchers ont été entendus "en garde-à-vue ou en audition libre" les 4 et 5 novembre dans le cadre d'une enquête portant sur des "pratiques d’épandages d’un produit à base de dichhloropropène sur des cultures de maraîchages (...) dans la région de Créances". Dans son communiqué, le parquet précise que "la majorité des personnes mises en cause reconnaissait avoir participé à l’importation et à l’usage de ce produit phytosanitaire". Les enquêteurs ont aussi entendu trois importateurs et trois transporteurs dans la Manche, dans les Pyrénnées-Orientales et dans le Gard. Quand la presse avait révélé l'ouverture d'une enquête au mois de juin, Jardins de Normandie, "l'asssociation d’Organisations de Producteurs de Légumes en Normandie (AOP) qui représente 80% de la production régionale" s'était montrée catégorique : "Si ces faits sont vérifiés, nous les condamnons sans réserves ; la loi doit s’appliquer". Aujourd'hui, l'association est sur messagerie. Pascal Ferey, le président de la chambre d'agriculture de la Manche préfère aussi ne faire "aucun commentaire"

Il faut dire que l'ampleur de cette affaire dépasse de loin ce qu'il était permis d'imaginer. L'importation illégale se chiffre en tonnes. Le procureur écrit : "L’enquête révèle à ce stade que, depuis 2018 (date de l’interdiction), près de 80 tonnes de produits interdits étaient importés illégalement d’Espagne et étaient utilisées et répandues sur plusieurs hectares dans le secteur de Créances (50). Plusieurs saisies ont également été effectuées et notamment 23 tonnes de produits phyto interdits."

Dégâts de nématodes aux carottes

Dégâts de nématodes aux carottes Fiche technique Auteurs: Reinhard Eder et Sebastian Kiewnick S'ajoutant aux pathogènes fongiques et aux insectes, les nématodes peuvent causer de gros dégâts aux carottes. Comme chez d'autres espèces de légumes racines, diverses espèces de nématodes détériorent directement les produits récoltés.

 

L'interdiction du dichloropropène empoisonne la vie des producteurs

Le dicholoropropène est le seul remède jugé efficace pour lutter contre le nématode, un petit ver qui nuit à la croissance des carottes dans les terres sablonneuses. Or, cet insecticide est aussi classé depuis 2009 parmi les produits cancérigènes interdits par l'Union Européenne. La France a longtemps accordé une dérogation afin de permettre aux légumiers de préserver les récoltes. En 2018, le produit a fini par être formellement interdit. Une partie de la profession ne l'a jamais digéré. Une manifestation avait été organisée en avril 2019 devant les grilles de la préfecture de la Manche pour dénoncer des distorsions de concurrence alors que des dérogations étaient toujours accordées au Portugal et en Espagne. A l'occasion du lancement du grand débat national le 15 janvier 2019 à Bourgtheroulde, le maire de Créances avait même utilisé son temps de parole pour interpeller Emmanuel Macron à ce sujet : "le Président avait déclaré aux agriculteurs qu’il n’y aurait pas d’interdiction sans solution. Or, pour les carottes, aucune solution envisagée n’est probante". Aujourd'hui, concernant les soupçons de fraude, Henri Lemoigne fait savoir qu'il n'a rien à dire. Dans les champs, les producteurs tentent de trouver la parade en développant un système de rotation des cultures. En attendant, l'État a proposé d'apporter son aide. Un fonds d'indemnisation est destiné à compenser les pertes de chiffres d'affaires. "Aujourd'hui, nous avons une difficulté, explique Stéphane Travert, le député de la circonscription (LREM) qui était ministre de l'Agriculture au moment de l'interdiction du dichloropropène. Les ventes et les cours se sont bien portés cette année. Les producteurs voudraient plutôt qu'on indemnise les pertes de rendement". L'État peut-il se montrer conciliant quand pèsent de lourds soupçons de fraude ? Stéphane Travert prend soin de le préciser : "Moi je me bats pour les producteurs qui jouent vraiment le jeu et qui ont eu des pertes de rendement".

 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
agriculture économie faits divers justice société