Pêche à Jersey : "Si on n'a pas de licence, on va devoir demander des mesures de rétorsion au gouvernement"

A moins de deux semaines de la fin des négociations sur la pêche, le bras de fer se durcit avec Jersey. Les Normands ont organisé ce samedi une manifestation à Pirou dans la manche, d'où part le câble alimentant l'île anglo-normande en électricité.

"Je regrette si on devait en arriver" là, mais "on y sera s'il faut le faire", déclarait en mai dernier à l'Assemblée nationale Annick Girardin. Interpellée sur la question des licences de pêches accordées par Jersey aux pêcheurs français, la ministre de la Mer avait menacé à mots couverts de couper le courant à l'île anglo-normande. Quatre mois plus tard et alors qu'approche à grands pas la fin des négociations sur ce sujet qui n'en finit pas d'envenimer les relations de parts et d'autres de la Baie de Granville, les pêcheurs normands appelaient à un rassemblement ce samedi sur la plage d'Armanville, à Pirou. Un lieu qui n'a pas été choisi au hasard. "On a une ligne de 90 000 volts qui part d'ici, de chez nous, pour alimenter Jersey en énergie", rappelle Noëlle Leforestier, la maire de la commune.

Peu avant l'été, le gouvernement jersiais avait fait un geste d'apaisement en prolongeant de trois mois les licences provisoires accordées aux bateaux de l'UE, essentiellement français. Un délai supplémentaire permettant aux bateaux "européens" de continuer à pêcher dans les eaux jersiaises et de faire parvenir aux autorités de l'île anglo-normandes les documents requis pour obtenir une licence (il est plus compliqué pour les petits bateaux ne disposant pas de système de surveillance de navires par satellite (VMS) de prouver une activité antérieure dans le secteur). Quelques semaines auparavant, la tension avait été à son comble quand une cinquantaine de navires français avient fait le siège du port de Saint-Hélier. Le gouvernement britannique avait envoyé sur zone des patrouilleurs militaires.

"C'est un peu comme le confinement. Personne ne s'y attendait."

La date butoir se rapproche désormais à grands pas et selon les pêcheurs normands le compte n'y est toujours pas. "A l'heure actuelle, Jersey trouve moins de 70 licences sur les 169 propositions transmises par la France", affirment les organisateurs de la manifestation de ce samedi 18 septembre à Pirou. Sur la plage, parmi la centaine de personnes réunies, l'inquiétude se mêle à l'incrédulité. "J'ai une licence jusqu'au 30 septembre. J'ai du mal à croire que ça pourrait mal se passer. Mais des fois, je finis par m'inquiéter un peu en me disant que ça peut nous tomber sur le nez sans qu'on s'y attende", raconte un pêcheur (Luc) qui réalise 98% de son chiffre d'affaire dans les eaux anglaises, "C'est un peu comme le confinement. Personne ne s'y attendait."

L'absence de licence, Maxime Perrotte est dans cette situation depuis déjà trois mois. "Je me suis fait virer au mois de juin", raconte le marin-pêcheur, "Normalement je devrais être sur une liste d'attente mais la liste d'attente n'est toujours pas ouverte. Je suis obligé de faire beaucoup plus de route parce que je travaille à deux places différentes dans les eaux françaises : il y a déjà du monde partout." Robert, lui, a une licence pour chacun de ses bateaux. "Je continue mon activité normalement".

Pour lui, l'inquiétude porte plus sur l'avenir et notamment celui des jeunes. "J'ai 52 ans. Normalement dans trois ans je suis à la retraite. Et tel que c'est présenté, les licences sont nominatives. Donc quand moi je serai à la retraite, il n'y a plus de licence. Pour les jeunes, c'est une catastrophe." Cette histoire lui inspire un sentiment de gâchis. "Entre Jersey et la France, ce sont des échanges depuis 1000 ans. Se chamailler pour des histoires de pêche.... C'était déjà bien géré, bien cadré ! A vouloir tout foutre par terre, on en arrive là." Luc abonde : "On pourrait presque dire qu'on est cousin. C'est un peu dur de penser qu'on en soit arrivé là."

"Ces droits de pêche, va falloir qu'on les récupère, d'une manière ou d'une autre"

Tous l'assurent : le choix de la plage est symbolique. "Loin de nous l'idée de couper la ligne. Faut rester à notre place. C'est pas notre rôle", affirme Robert. Mais ce rôle, un autre acteur pourrait peut-être l'endosser ? "Ces droits de pêche, va falloir qu'on les récupère, d'une manière ou d'une autre", lance Romain, "Jersey porte atteinte aux intérêts économique français en foutant les pêcheurs normands et bretons dehors. Très clairement ce qu'il faut c'est que la France réponde, mette des mesures de rétorsion si on n'arrive pas à retrouver nos droits de pêche." Et les intérêts jersiais en France ne concernent pas que l'énergie. "Le Premier ministre a récemment parlé de l'argent des banques. On connait le statut de Jersey. Les Anglais ont aussi besoin des banques pour vivre", souligne Noëlle Leforestier, maire de Pirou, "Et puis les Jersiais utilisent toutes nos criées pour vendre leurs poissons, leurs coquillages, leurs crustacés."

Sur l'île anglo-normande, la perspective d'une impasse semble également redoutée. Comme le rapportent nos confrères du Jersey Evening Post, le ministre de l'Environnement, John Young, a récemment annoncé une possible prolongation de la période transitoire. Les autorités jersiaises évoquent désormais une résolution de la crise "avant la fin de l'année".

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