[Portraits] Depuis un an, ces gilets-jaunes normands sont toujours sur leur rond-point

© Nicolas Corbard
© Nicolas Corbard

Dans l’Orne, quelques irréductibles gilets-jaunes sont restés mobilisés, chaque jour, été comme hiver. Ils dressent le bilan d’un an de lutte, entre solidarité, amitié et désillusion.

Par Nicolas Corbard

Le jaune du gilet est un peu passé, un peu noirci aussi par les heures blotties près du feu, un peu moins uniforme, enfin, car orné de toutes formes de slogans.

Ils ne sont plus que cinq, six, une dizaine au mieux. Mais ceux-là sont les « ders des ders », les jusqu’au-boutistes, les irréductibles gilets-jaunes toujours fidèles à leur rond-point de Pacé, près d’Alençon dans l’Orne.

Jacky, retraité depuis 5 ans, est l’un d’entre eux. Cheveux coiffés en arrière, moustache blanche et gouaille joyeuse, cet ancien de Moulinex qui a aussi été l’un des premiers hommes auxiliaire de vie a la générosité chevillée au corps.
 
© Nicolas Corbard
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Il est présent tous les jours, entre 14h et 16h, sur son rond-point d’honneur. Un sacerdoce qu’il évoque en riant, devant la cabane baptisée « Notre-Dame de Pacé ».   
 

J’ai tout connu ! La pluie, le vent, la neige, la canicule. Tout ! Je suis allé voir mon médecin. Je me suis dit qu’il allait me trouver de la tension, quelque chose, mais il m’a dit : « Jamais vous n’avez été aussi en forme qu’en ce moment. C’est formidable ! Il faut continuer ! Rester sur votre rond-point, monsieur », qu’il me dit. Ben voilà. Parfait. 

 

Ne plus tourner en rond


Le 17 novembre 2018, Jacky a pris possession du rond-point de Pacé, avec 80 personnes. C’est son fils qui l’a incité à descendre dans la rue, lui qui n’avait « jamais mené de combat ».

Mais son combat était aussi plus personnel. Il venait de perdre sa femme, brutalement.
 

Nous avions un problème de mutuelle, c’est pourquoi je pense que ma femme ne voulait pas se faire soigner. Elle a eu une crise cardiaque alors que j’étais parti faire les courses. A mon retour, j’ai tenté de la réanimer mais je n’y suis pas parvenu


Alors Jacky a crié son sentiment d’injustice ce jour-là, sa colère. Il ne voulait plus « tourner en rond » seul chez lui. Il a rencontré d’autres camarades d’infortune sur le giratoire.

Une famille en or


Les camions klaxonnent. Les mains de Jacky et Jérôme se lèvent machinalement. Une automobiliste les interpelle. « Vous êtes courageux. Je vous vois à chaque fois que je passe ici. Vous êtes très fidèles ».

Eux-mêmes sont surpris de cette fidélité : « Il y a eu de la colère, de la déception, des querelles parfois. C’est une famille, en fait. Il y a des liens qui se sont créés, des amitiés. »
 
© Nicolas Corbard/France Télévisions
© Nicolas Corbard/France Télévisions

Jacky n’est plus tout à fait le même homme qu’il y a un an. Il s’est même engagé politiquement. Ce dimanche, il organisera une fête d’anniversaire sur le rond-point.
 

Je reste ici par solidarité. Si tout le monde raisonnait comme moi, on serait peut-être un peu moins malheureux. Cette société-là ne me plaît pas beaucoup. Je la trouve trop égoïste. C’est ça le problème 


« J’ai enlevé mon gilet-jaune »


Direction le Perche. Il y a un an sur un autre rond-point, Stéphanie Leprince enfilait pour la première fois son gilet-jaune. Comme d’autres, elles manifestaient contre la hausse du prix du carburant.

Plusieurs mois après elle a raconté son engagement dans un documentaire de la réalisatrice Anne Gintzburger.
 


Aujourd’hui, elle a remisé le gilet dans la boîte à gant. Ce dimanche 17 novembre 2019, elle ne sera pas sur un rond-point pour fêter les un an du mouvement.

Je suis gilet-jaune depuis le début. Je fais partie des gens qui revendiquent leur place dans la société et de pouvoir vivre de leur travail. Mais je ne le porte plus 
 

Le mouvement a été diabolisé


L’étiquette de gilet-jaune est parfois difficile à supporter. Stéphanie s’en est rendu compte lorsqu’un employeur a refusé de l’embaucher après avoir effectué une recherche sur internet.
 

Le mouvement a tellement été diabolisé. Aujourd’hui, j’en souffre. Dans les médias, on voyait des choses qui ne nous ressemblaient pas. De la casse, de la violence. Ce n’est pas nous


Lorsqu’elle repense au chemin parcouru, elle peine à y croire :
 

Je suis partie d’une petite manif à Saint-Maurice-les-Charencey et puis je me suis investie. Ça m’a fait grandir. Je suis fière de ce parcours 

 


Stéphanie a décidé, avec d’autres femmes, de lutter contre la précarité. Elle veut recréer du lien dans les campagnes, aider dans les démarches administratives, mieux consommer, rompre l’isolement dans un territoire rural qu’elle estime délaissé par l’Etat.

« Ce n’est que le début pour moi .On n’a pas besoin d’un gilet pour changer les choses »
 

Dandy des ronds-points


Steve de Romanet, professeur dans un établissement privé à Sées, a été l’un des premiers à se mobiliser. « Je suis toujours gilet-jaune et je n’ai pas quitté la rue »

 


Celui qui s’est fait connaître sur les réseaux sociaux sous le pseudonyme de « Dandy des champs » n’a rien lâché. 
 

Nous avons obtenu l’abandon de la taxe carbone et quelques petites choses sur les retraites mais dans les territoires ruraux cela va toujours mal. Les services publics disparaissent toujours. 


Un an après le début de la mobilisation, il estime s’être endurci :
 

J’ai le cuir qui est plus tanné. J’ai été mis en avant par certains médias et j’ai pris pas mal de coups


Pour lui, ce mouvement est historique car pour la première fois il a rassemblé des personnes qui ne se ressemblaient pas.
 

Il y a des gens qui se sont parlés mais qui ne se seraient jamais adressés la parole en temps normal. Dans une manif, sur la même ligne, il y avait une trotskyste, un stalinien, un royaliste, une rassemblement national, un socialiste, une sarkozyste…c’est du jamais vu ! Et ça, c’est la plus grande chose que les gilets-jaunes ont obtenu. C’est un mouvement qui aura traversé toute la société française. La France périphérique a montré qu’elle existait encore.

 



Retour vers le futur


Steve reconnaît que beaucoup de gilets-jaunes ont été « lâchés » au moment où le référendum d’initiative citoyenne, le RIC, s’est invité dans les débats. Cela a marqué le début de la démobilisation :

Je ne sais pas si, dimanche, les gens vont retourner dans la rue. Mais nous avons recommencé à tracter et certaines personnes remettent leurs gilets-jaunes sur leur tableau de bord 

 
© Steve de Romanet
© Steve de Romanet


Les gilets-jaunes de Sées sont revenus aux fondamentaux. Ils invitent de nouveau les gens à manifester sur le prix du carburant.

L’année dernière nous ne voulions plus de hausse. Maintenant nous demandons qu’il baisse. Un euro par litre de carburant 

Steve et d’autres gilets-jaunes retourneront donc sur leur rond-point ce week-end.

Un an après. 



 

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