Les grands vides de la présidentielle : "On ne comprend pas comment et pourquoi cette campagne ne parle pas des femmes ! "

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Écrit par Alexandra Huctin avec Catherine Gauberti

Violences faites aux femmes, féminicides : ces sujets de société douloureux ont disparu des radars. Un mois avant le premier tour de l'élection présidentielle, la journée du 8 mars à révélé l'amertume de toutes celles et ceux engagés pour cette cause.

"Le seul progrès que nous on voit c'est qu'il y a un peu de gendarmes formés et quelques soignants mais il y a encore du travail à faire ! On peut aller à l'hôpital et que tout se passe bien et dans ce même établissement, deux jours plus tard, une autre femme peut être mal reçue par des gens qui ne prennent pas de gants. On nous le dit, donc on le sait, on demande encore à des femmes qui ont été violées si elles ont pris du plaisir mais comment, aujourd'hui, on peut encore faire ça ?"

Sur le marché de Perseigne à Alençon, ce 8 mars a réuni beaucoup de femmes autour du stand dressé par le Collectif Droit des Femmes 61 et le Planning Familial. Le ton était amer quand on évoquait les candidats et la campagne présidentielle. La Femme est un thème oublié en 2022 alors qu'il était "la grande cause du quinquennat en 2017" pour Emmanuel Macron, avec un Grenelle exceptionnel.

Dans le cadre de l'opération #MaFrance 2022 la question des femmes est souvent revenue au cœur de vos préoccupations. Cinq ans après la promesse d'Emmanuel Macron, où en est la lutte contre les violences faites aux femmes ? Nous sommes allées au sud de la Normandie pour y répondre, en quittant les grandes agglomérations pour un territoire plus éloigné. 

Alençon c'est une ville moyenne d'à peine 30 000 habitants aux confins de la Normandie et des Pays de la Loire, plutôt rurale, loin des grands centres universitaires de Caen et Rouen, dont elle dépend.

Mais derrière cette tranquillité presque désuète, un combat résolument moderne est mené pour la Femme, sa place et son épanouissement.

Est-on allé assez loin dans le domaine des violences intraconjugales ? Faut-il plus de féminisme dans la société ? Ces questions sont totalement absentes du débat électoral à moins d'un mois du premier tour. Des préoccupations pourtant essentielles, elles façonnent le quotidien et l'équilibre d'une société moderne.

Vingt-deux féminicides sont enregistrés en France ce 8 mars 2022, depuis le début de l'année. A ces meurtres, s'ajoutent les centaines de femmes qui portent plainte chaque jour pour des violences conjugales.

Il faut sans cesse rappeler que la plupart de ces femmes tuées ont auparavant porté plainte et alerté. Alors oui, c'est vrai, notamment ici, on commence à former des forces de l'ordre et des unités au niveau des soins mais c'est dérisoire comparé aux besoins.

Mathilde Duveau, féministe de l'Orne

Mathilde Duveau et de nombreuses femmes de toutes générations et de toutes origines militent au Collectif Droits des Femmes 61 et portent assistance autant qu'elles le peuvent aux femmes dans le besoin qu'elles rencontrent. Le réseau associatif est assez dense pour répondre à beaucoup de problématiques : prise en charge, relogement, soutien moral, etc.

Une antenne du collectif est même ouverte depuis quelques jours dans le Perche, territoire rural au sud du département, à plus d'une heure de route de la  ville-préfecture, Alençon. Autant dire que cette énergie qui émane de ce petit noyau rayonne au-delà de leurs réunions passionnées. 

Les plus jeunes assurent des collages féministes assumés (voir le post Facebook ci-dessous), voyants et un brin provocateurs, visibles dans toute la ville ou dans les communes principales du département, pour interroger, soulever les consciences. 

Ce 8 mars 2022, ces femmes d'Alençon ont pris la parole dans la ville pour faire entendre la voix des "soeurs" dans le débat public. Pas facile pour elles de se faire une place dans les conversations. Mais elles sont allées au devant de la population, comme des politiciennes qu'elles ne sont pas puisqu'elles sont militantes dans des associations, avant tout.

"Moi quand j'entends parler d'immigration et de sécurité, ces thèmes ont monopolisé le débat pendant des semaines, je n'en reviens pas. On se plante de sujet. Et maintenant, il y a la guerre en Ukraine? c'est une vraie préoccupation d'accord. Mais parlons aussi de services publics, d'éducation et de notre système de soin. On enlève des lits à l'hôpital en pleine crise sanitaire ? Mais ça c'est toucher encore plus les femmes. Elles sont majoritaires dans les métiers de la santé, du service à la personne et elles sont au premier rang pour se prendre en pleine face tout cela alors qu'elles sont déjà mal payées pour le faire", explique Mathilde, convaincue de la légitimité de ses revendications.

On manque cruellement partout de gynécologues et ça c'est un vrai sujet. On fait comment quand il faut 6 mois pour avoir un rendez-vous?

Mathilde Duveau, militante féministe

Dans les rangs du Planning Familial, on défend aussi la lutte contre la précarité menstruelle. Pour deux millions de femmes l'accès à la protection hygiénique est difficile ou impossible. "Ce qui constitue une atteinte à la dignité avec des conséquences sur la scolarité et l'insertion professionnelle", reconnaît la préfecture de l'Orne. Aussi, dans le département des initiatives sont soutenues par l'Etat, avec des distributions gratuites couplées à l'aide alimentaire, notamment à L'Aigle.

Un thème que l'on ne retrouve pas non plus dans le débat de société que devrait soulever l'échéance électorale qui approche.

Entre-elles les femmes parlent aussi des différences salariales (23% en moyenne, à peine 13% dans l'Orne et 16,5 % en Normandie) trop criantes encore dans notre pays.

En cause : tous ces métiers féminisés liés aux services et l'aide à la personne. "Les métiers les moins payés, bien sûr", rappelle Noémy, militante et enseignante. Et surtout un constat machiste à faire dans les entreprises : trop peu de femmes occupent les hauts postes, les mieux rémunérés. Une réalité prise en compte par les autorités, puisque la préfecture de l'Orne, par exemple, le rappelle sans détour dans son dossier de presse du 8 mars 2022. (Les indicateurs étant les écarts de rémunération, les écarts de répartition des augmentations individuelles ou le nombre de salariées augmentées à leur retour de congé maternité, etc.)

Il faut dire que la création d'un ministère chargé de l'égalité entre les femmes et les hommes, de la diversité et de l'égalité des chances a permis de révéler ces statistiques.

"Je remercie les plus anciennes de nos féministes qui m'ont montré la voie et qui m'accompagnent dans mes débuts comme ici sur le marché. C'est fantastique", son sourire en dit long. Noémie semble libérée. Elle a 29 ans, la plus jeune des militantes du collectif est encore lycéenne. "On a eu un creux dans la génération qui correspond aux quadras-quinquas d'aujourd'hui. Les jeunes qui nous rejoignent maintenant sont formidables et très engagées", souligne Christine Coulon, féministe de longue date dans l'Orne. 

Les Violences faites aux femmes c'est d'abord à la maison, quand arrive "la goutte d'eau"

Le thème majeur des violences faites aux femmes concerne les violences intrafamiliales. Dans l'Orne, elles ont augmenté de 11% entre 2019 et 2020 et de 10% entre 2020 et 2021; soit 496 plaintes en 2019, 558 en 2020 et 614 en 2021. 

"J'ai compris qu'il fallait que je demande de l'aide quand il m'a frappée devant mon fils de 10 ans. Et pourtant, j'aurais dû comprendre bien avant ! Quand il a cassé mon pare-brise violemment alors que j'étais réfugiée dans la voiture, quand il me parlait mal ou se fermait comme une huître jusqu'à ce que moi, je me sente coupable", raconte Marie (nous avons changé son prénom pour la protéger) au médecin légiste de l'Hôpital d'Alençon, ce matin de mars 2022. 

Elle est alors en rendez-vous (et c'est déjà énorme car encore beaucoup trop de femmes ne viennent pas, même après avoir déposé plainte) avec le Dr Frédérik Briand, unique médecin légiste de l'hôpital d'Alençon. Certes tous les médecins généralistes peuvent établir une ITT (un certificat d'Incapacité Temporaire de Travail) et évaluer l'état psychologique ou l'emprise d'une victime mais les certificats du médecin légiste sont les seuls à avoir une valeur quasi incontestable devant un tribunal.

"Il y a toujours des ratés mais aujourd'hui, en règle générale, quand une femme porte plainte, elle a affaire à un gendarme ou un policier formé qui l'envoie ici. Les associations aussi ont le réflexe", constate cet homme de 38 ans, engagé dans sa mission. Il a mis toute sa conviction pour construire une Unité médico-judiciaire à l'hôpital d'Alençon. Elle devrait ouvrir en avril 2022. Ce service (qui fonctionne déjà en théorie) aura enfin ses propres locaux dédiés et identifiés à l'entrée du centre hospitalier. Avec une salle d'audition, une salle d'examen médical et un bureau. "C'est moins intimidant que de pousser la porte d'une gendarmerie ou d'un commissariat. C'est aussi essentiel de voir un médecin légiste pour que la procédure et notamment les mesures d'éloignement aillent jusqu'au bout."

La solution ? Une question de moyens

Ce médecin légiste aimerait ne pas être le seul dans le département. Dans sa mission, il assure même des heures pour Mamers, une commune de la Sarthe. Il est persuadé qu'il faudrait au moins un autre médecin légiste dans l'Orne pour qu'il assure des permanences dans les hôpitaux de Flers et Argentan, loin de tout. "On ne touche pas beaucoup de femmes violentées dans ces zones rurales, c'est évident. Et comment voulez-vous qu'elles viennent jusqu'ici alors qu'il y a parfois plus d'une heure de route ?" Tout est une question de moyens.

Des unités de ce type ont été déployées sur de nombreuses villes moyennes ces deux dernières années : Lisieux, Saint-Lô, etc. Elles sont essentielles mais pas encore assez nombreuses pour embrasser l'immense travail qu'il reste à faire pour sécuriser toutes les femmes en détresse.

Bien sûr toutes les histoires sont différentes mais il y a toujours une goutte d'eau pour les femmes qui décident de partir. Quand elles viennent à moi j'espère toujours réussir à les convaincre de ne pas y retourner, c'est le plus grand risque. Les pervers narcissiques ? Je déteste ce terme. Je leur explique toujours qu'elles ont affaire à des gamins capricieux, incapables de se remettre en question. Pour moi la meilleure arme c'est l'éducation. Arrêtons de faire des enfants qui ne supportent pas la frustration

Dr Frédérik Briand, médecin légiste de l'Orne

La violence n'est pas réservée aux milieux précaires, le Dr Briand le constate tous les jours. D'ailleurs Marie, ce jour-là dans son bureau, est clerc de notaire, diplômée avec un salaire convenable et un métier stable . "J'ai déjà eu à cette place une femme d'avocat violentée, coincée partout où elle se présentait à cause de la notoriété locale de son mari. Elle a même demandé au tribunal de se dessaisir de l'affaire pour une autre juridiction qui ne le connaissait pas. Le Parquet a refusé. Ou une autre femme qui demandait à porter plainte dans une gendarmerie où son bourreau (commercial de profession) était connu. On lui refusait son audition parce que ça ne sert à rien !"

La Brigade de protection des Familles à la Gendarmerie d'Alençon a été créée en juillet 2021 pour former les militaires à l'écoute et l'accueil des victimes. Ils donnent même leur numéro de portable à la victime pour qu'elle puisse les appeler en cas de danger. "J'ai le 06 et le gendarme m'a dit que je pouvais appeler à n'importe quelle heure si je me sens en danger", précise Marie qui est passée par cette brigade quand elle s'est présentée dans la gendarmerie de sa commune.

Mais en zone rurale, c'est encore difficile. "Il faut savoir que ça n'arrive peut-être plus beaucoup à Alençon où 14 gendarmes sont spécialisés mais dans le Perche on a dû intervenir encore récemment pour dénoncer un cas d'abus en préfecture", précise Mathilde notre féministe engagée. Dans le monde rural, les femmes sont encore isolées. Les toucher, oui c'est une question de moyens, une question de choix, de volonté politique. Il faut se rappeler que l'aboutissement des plaintes dépend aussi du parquet, débordé.

"Moi j'insiste aussi sur l'éducation. On dit souvent que les garçons violents ne font que reproduire les gestes du père. Je rajouterai qu'une maman battue a aussi tendance à surprotéger son enfant et si elle ne réagit pas ça deviendra un enfant qui sera roi qui sera sujet aux colères. Un cercle vicieux qu'il faut briser en alertant."

Pour continuer le travail qui a déjà été fait, il va donc falloir des moyens dans les mois et années à venir : "Il n'y a pas assez de bracelets électroniques distribués. Et il faudrait prévenir les femmes quand leur mari ou ex-conjoint sort de prison à l'issue de leur peine. Personne ne les appelle pour les prévenir et personne n'alerte l'école pour dire que le papa de tel enfant, violent, n'est pas autorisé à venir le chercher", énumère Mathilde, féministe mais aussi institutrice dans le Perche. Comme quoi, des propositions pour que les femmes aient le sentiment d'être entendues et en finir avec les féminicides, ne manquent pas. Encore faut-il être écouté-e-s. 

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