Témoignage. "Avec 250€ par mois, je redoute le passage en caisse" : la solidarité, ultime bouée de sauvetage des étudiants

Publié le Mis à jour le Écrit par Julie Chapman

Dans le centre de Bordeaux, trois fois par semaine, Linkee organise une distribution alimentaire à destination des étudiants. 1500 repas sont distribués chaque semaine, symbole d’une précarité grandissante.

Ce mardi soir, la file entoure le bâtiment dans lequel se trouve l’espace Info Jeunes. Près de 200 mètres de queue, uniquement constituée d’étudiants. Certains attendent ici depuis deux heures pour espérer récupérer quelques denrées alimentaires. 

"On est beaucoup à galérer" 

Parmi les 500 étudiants massés ce soir, beaucoup sont boursiers. Une aide de l’État pour leur permettre de poursuivre leurs études, qui n’excède généralement pas les 400 €. Trop peu pour ces étudiants qui doivent payer leur loyer et se nourrir. “Faire les courses et voir qu’en ayant acheté trois bricoles, j'en ai pour 20 €, c’est déprimant. Je redoute vraiment le passage en caisse”, explique Lucy Pellé, étudiante en design d’objet. En France, près d’un étudiant sur deux saute des repas pour des raisons financières.

C’est d’ailleurs devenu un sujet de discussion incontournable aux pauses-café. “Les courses, on en parle souvent, on essaie de s’échanger les bons plans parce qu’on est beaucoup à galérer”, regrette Margaux de Loze, étudiante en master de recherche littéraire. Comme elle, 23 % des étudiants n’ont pas les moyens de s’acheter des légumes, selon une étude menée par l’association sur plus de 5 000 étudiants. Un chiffre qui a doublé en un an. 

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S’ils font face à l’inflation, ces jeunes doivent aussi composer avec des loyers élevés. Des contraintes budgétaires qui les poussent à faire des choix au détriment de leur vie sociale. “J’ai réduit les sorties entre amis, je vais dans des bars dansants où je vais quasiment pas consommer pour que ça coûte moins cher. On se prive d’énormément de choses”, explique Jérémy Gauducheau, étudiant en design graphique.

À l'euro près

En commençant leurs études, ces jeunes ont endossé une seconde casquette, à laquelle ils ne s’attendaient pas : celle d’expert-comptable. “Je fais des listes chaque mois, entre ce que je dois payer pour la fac, les dépenses du quotidien et les quelques loisirs. C’est à l'euro près”, explique Margaux de Loze.

Lucy, elle, jongle même entre les aliments qu’elle consomme. “Si je prends de la viande, je ne vais pas pouvoir prendre de légumes ou de fruits de saison et inversement”, constate l’étudiante en design d’objet.

Quand on mange que des pâtes ou des pommes de terre, ça joue forcément sur le moral.

Lucy Pellé, étudiante en design d'objet

rédaction web France 3 Aquitaine

Généralement, les parents sont un soutien pour financer les loyers, complétés par les APL. “On fait moité-moitié”, glisse Lucy Pellé. C’est aussi le cas de Margaux qui tente de joindre les deux bouts avec 400€ pour assurer le reste de ses dépenses. “Je paie 430€ de loyer par mois pour un 20 m², c’est presque l’équivalent de ma bourse”, illustre, de son côté, Jérémy Gauducheau.

Lui, doit se débrouiller seul. “Mes parents n’ont pas les moyens”. Face à cet équilibre financier fragile, il a été contraint de prendre un crédit “pour payer ses études”. Lucy, elle, travaille le week-end et pendant les vacances. Un emploi qui charge les journées de la jeune étudiante. “Quand je travaille, je vois bien des trous dans ma scolarité parce que je n'ai pas le temps de me consacrer au travail que je dois rendre pour les cours”, assure l’étudiante.

"On distribuerait jusqu'à 2 100 repas si on le pouvait"

Dans la file ce mardi soir, certains sont assis, discutent et attendent avec le sourire, qu’ils ont retrouvé depuis qu’ils ont découvert ces distributions alimentaires. Depuis trois ans, Linkee fournit à Bordeaux 1 500 paniers par semaine, et les réservations sont pleines. “On pourrait monter jusqu’à 2 100 paniers si on le pouvait”, souffle Emmanuel Durieublanc, le président de l’antenne bordelaise de l’association.

Totalement gratuites, ces distributions sont accessibles à tous ceux qui possèdent une carte étudiante, sans condition de ressource. Mais depuis la rentrée, il faut également réserver sa place en amont, la demande ayant explosé dans la métropole, comme dans le reste de la France.

“Ça a vraiment doublé ou triplé sur certaines distributions. Ce sont des étudiants à l’année, boursiers ou non, mais aussi des Erasmus qui ne s’en sortent pas à Bordeaux”, confie Cynthia Guillet, étudiante en sociologie et bénévole depuis un an.

Si elle porte son t-shirt jaune de coordinatrice ce soir, les “galères étudiantes” sont aussi son quotidien. “Je vis avec 200 € par mois, que je puise dans les réserves que je crée pendant l’été. Je vis avec ma sœur, et deux bouches à nourrir, ce n’était pas possible pour mes parents”, raconte l’étudiante en sociologie.

"À part nous, certains n'ont aucune aide"

Sa voix est fébrile, dissimulant à peine un mélange de colère et de déception. “Si Linkee existe, et qu’on persiste autant dans nos actions, c'est qu’il y a un problème derrière. À part nous, certains n’ont aucune aide. C’est révoltant”, assène la jeune femme. 

Depuis janvier, l’association a déjà distribué 380 000 repas aux étudiants bordelais, dont 105 000 depuis la rentrée, soit deux fois plus que l’année dernière. Selon une étude menée par l’association, quatre étudiants sur cinq ont un reste à vivre de moins de 100 € soit 3,33 € par jour.

S’il y a quelques semaines, Margaux, timide, était venue avec une seule amie, ce mardi soir, elles sont cinq à patienter sur le trottoir, comme un signe qu’ici, la précarité étudiante continue doucement de se propager.

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