Épiphanie : les fabophiles convoitent la part du roi

Publié le Mis à jour le
Écrit par Morgane Jacob

Quand vient l’heure de tirer les rois, certains sont plus envieux que d’autres d’avoir la part gagnante… et ce n’est pas pour la couronne mais pour la fève. Une association de fabophiles, les collectionneurs de fèves, existe à Civray, dans la Vienne.

Qu'elles représentent des héros de films, des monuments, des objets du quotidien ou encore des personnages illustres, chaque année autour du 6 janvier, les fèves dans les galettes font le plaisir des enfants... mais aussi des plus grands ! 

À Civray, dans la Vienne, une association regroupe trois collectionneuses de ces petits sujets de porcelaine, et c’est une affaire de famille. Corine Richard est la présidente, sa fille Mylène est trésorière, et sa cousine Isabelle Lacheteaux, la secrétaire. 

À 6.000, j'ai arrêté de compter !

Corine Richard, fabophile

Toutes trois sont passionnées, et les deux cousines ont craqué il y a plus de quinze ans sur une série de fèves à l’effigie de Nemo, le petit poisson des studios Pixar. Leur collection était née, et plus question de s’arrêter.

"À 6.000, j’ai arrêté de compter", nous confie Corine. "Elles sont exposées sur un présentoir qui tourne et des étagères fabriquées par mon mari ébéniste, ou collées sur des CD pour les séries complètes." Elle aime chercher pour compléter ses séries de fèves, plutôt que de les acheter par lots. Sa quête passe certes par la gourmandise - le mari de Corine raffole de frangipane, elle, préfère les brioches -, mais aussi par les échanges, les brocantes, ou encore les bourses aux fèves : des rencontres de collectionneurs et collectionneuses qui viennent acheter et échanger leurs petits sujets de porcelaine.

Des bourses aux fèves pour enrichir les collections

Les trois femmes ont repris l’association des Fabophiles de Civray en 2018, pour relancer les bourses aux fèves dans la commune. En 2019, elles avaient réuni 33 exposants et plusieurs centaines de personnes. L’édition 2022 aura lieu le 20 février à la salle communale La Récré de Civray, et elle devrait réunir une trentaine de participants, de Poitou-Charentes, mais aussi de Dordogne, de Tours, ou encore de Cherbourg. Pour Isabelle Lacheteaux, c'est aussi l'occasion de rencontrer d'autres passionnés : "On se fait des amis, la bourse attire les fabophiles, comme les promeneurs du dimanche". 

En France, de nombreuses associations réunissent ces amateurs. La plus grande d'entre elles, l'association des Fabophiles de France, réunit plus de 700 membres, français mais aussi suisses, belges et même japonais, et elle édite chaque année un répertoire des nouvelles fèves produites et dissimulées dans les galettes et brioches. 

Essayer de collectionner tout ce qui sort, c'est presque impossible !

René Cousinat, président de l'association des Fabophiles de France

René et Michèle Cousinat, deux retraités de la Marne, sont à la tête de l'association depuis 1995. Ils se sont lancés dans cette collection il y a plus de trente ans : "On a été pris par des fèves du bicentenaire de la Révolution qui nous plaisaient bien, et on a eu envie de compléter la série". René a d'ailleurs de petits conseils pour se lancer dans ce genre de collection : "Il faut se spécialiser sur des catégories, se limiter à des thèmes, comme les bandes dessinées, ou certaines bandes dessinées, les gâteaux, les animaux... Chaque année, il y a 5 à 6 000 nouveaux modèles de fèves. Essayer de collectionner tout ce qui sort, c'est presque impossible !"

Une passion chronophage... et un peu coûteuse

Et ce conseil peut s'avérer plutôt utile, car la fabophilie peut vite prendre beaucoup de temps : entre décembre et février, c'est la haute saison pour ces passionnés, et en janvier, Michèle Cousinat se rend tous les deux ou trois jours à Paris pour chercher de nouvelles fèves... Du côté du porte-monnaie, cette quête peut aussi être très coûteuse : en plus du prix des galettes, l'achat de fèves en boulangerie peut tourner autour de 6 ou 7 euros l'unité. 

Cela dit, certaines collections valent aussi très cher : en 2008, le Musée de la fève et des crèches, situé à Blain en Loire-Atlantique a reçu le don d'une collection entière pour une valeur de 150 000 euros. Un cadeau de Nicole-France Riffet, une fabophile parisienne décédée quatre ans plus tard, qui avait accumulé 2033 fèves datées de 1890 à 1960.

Toute une histoire

Car les fèves ont une longue histoire qui remonte au Moyen-Âge. À l'époque, chaque 6 janvier, le roi d'une corporation était désigné grâce à une pièce d'or cachée dans une miche de pain... et autour du 12ème ou 13ème siècle, une fève (la légumineuse) a remplacé le sou, pour des raisons financières. 

La tradition s'est poursuivie et répandue, le gâteau a succédé au pain, et l'idée de cacher un enfant sous la table pour attribuer les parts est née dans le courant du 15ème siècle. 

Les premières fèves en porcelaine de Saxe, représentant des personnages, sont apparues en 1875, et dès le début du 20ème siècle, les motifs se sont diversifiés, évoquant la chance (avec des trèfles à quatre feuilles ou des fers à cheval par exemple), des inventions (comme le dirigeable), ou encore des animaux. Une quinzaine d'années plus tard, la pratique se développe en France quand Martial Ducongé établit à Limoges une fabrique de fèves, très vite reprise par sa femme après la Première guerre mondiale.

Désormais, nombre de ces fèves sont produites en Asie, mais certaines entreprises françaises perdurent en France, comme Panessiel à Grenoble, ou les Fèves Colas à Clamecy, et certains céramistes reprennent le flambeau des petites séries de fèves collector. Une preuve que la fabophilie a encore de beaux jours devant elle, et comme le dit Stéphanie Briand-Viaud, qui travaille au Musée de Blain depuis trente ans. "On a tous un jour ou l'autre gardé quelques fèves dans un petit bocal au fond d'un tiroir", et c'est sans doute comme ça que naissent les grandes collections.