"De sel et de sang" : le massacre des Italiens d'Aigues-Mortes en 1893 en bande dessinée

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Écrit par Emmanuel Deshayes

Le 17 août 1893, dans les marais salants d'Aigues-Mortes dans le Gard, une rixe entre des ouvriers français et des saisonniers italiens tourne au lynchage et fait 10 morts et une centaine de blessés. Frédéric Paronuzzi et Vincent Djinda reviennent sur ce fait divers tragique dans une bande dessinée. Sortie en librairie le 19 mai 2022.

Une démence, une sauvagerie "indignes d'un peuple civilisé". C'est ce qu'écrira un journaliste du Journal du Midi (édition du 18 août 1893). Le 17 août 1893, dans des marais salants d'Aigues-Mortes, une simple bagarre entre ouvriers français et saisonniers transalpins a dégénéré et déclenché une traque impitoyable des travailleurs immigrés italiens. Le massacre a fait officiellement 10 morts et plus d'une centaine de blessés, victimes de lynchages, coups de bâton, noyades et coups de fusils. Une des pages les plus sombres de l'histoire contemporaine de la France selon certains historiens.

C'est cette journée terrible que raconte "De sel et de sang", un roman graphique de 144 pages, publié par Les Arènes BD. Pour la mettre en images, le scénariste Frédéric Paronuzzi a de nouveau fait appel au dessinateur Vincent Djinda avec lequel il avait déjà adapté en BD son roman "Zia Flora", paru en 2014 chez Sarbacane.

Ce terrible fait divers, le romancier l'a en fait découvert lors d'une conférence, grâce à un ami professeur d'histoire. "Je ne connaissais absolument pas le sujet, confie-t-il à France 3 Occitanie. Mais j'ai été immédiatement frappé par cette folie meurtrière. J'ai tout de suite imaginé une bande dessinée et j'ai pensé que le trait de Vincent serait parfait pour raconter cette histoire méconnue." 

"Une chasse à l'ours" dans les rues d'Aigues-Mortes

Cet été là, pour le battage et le levage du sel, la Compagnie des Salins du Midi a recruté des travailleurs saisonniers : des "Ardéchois", ces paysans (pas forcément originaire d'Ardèche) laissant leur terre le temps de la saison, des "trimards", souvent des vagabonds, et des "Piémontais", des Transalpins venus en fait du nord et du centre de l'Italie. Une rixe éclate entre les deux communautés. Malgré l'intervention des gendarmes, la situation dégénère. Des "trimards" rejoignent la ville et affirment que des "Piémontais" ont tué des Aigues-Mortais. Pendant près de 36 heures, une foule en furie va alors se lancer dans une effroyable "chasse à l'ours" (l'ours : l'étranger). Les gendarmes ne pourront pas contenir les émeutiers et le Préfet devra faire intervenir la troupe dans la nuit.

"Je suis assez fasciné par la foule, reconnaît Frédéric Paronuzzi. De voir comment une simple bagarre, une rumeur, se transforme, grossit et finit par basculer dans la violence. A la fin, il faut quand même le savoir, il y avait 800 trimards face à seulement 50 Italiens encore debout. C'est absolument effrayant !" 

Le , 16 inculpés seront jugés à Angoulème mais, malgré des témoignages accablants, les jurés de la Cour d'assises prononceront finalement un acquittement général. "Un scandale judiciaire" pour Frédéric Paronuzzi, qui conduira la France à deux doigts d'une guerre avec l'Italie.

Une histoire qui résonne aujourd'hui

Pour Frédéric Panoruzzi, il s'agit avant tout d'une véritable "tragédie du travail" et il pointe la responsabilité des dirigeants de la Compagnie des Salins du Midi.  "On a monté une misère contre une autre misère. Un chanson en occitan disait à l'époque qu'il fallait avoir tué père et mère pour aller travailler dans ces marais salants. C'était le dernier des boulots, le plus difficile de tous, déjà une folie !"

Et pour lui, cet épisode "honteux" résonne encore fortement, près de 130 ans après les faits. Il y est déjà question de migrants, de racisme et de xénophobie. "Cette histoire, elle nous parle. Elle parle à notre société d'aujourd'hui. Quand on utilise encore le drapeau, la Marseillaise, pour désigner l'Autre et l'exclure, comme on l'a vu lors de la campagne présidentielle."

Cette histoire, elle nous parle. Elle parle à notre société d'aujourd'hui. Quand on utilise encore le drapeau, la Marseillaise, pour désigner l'Autre et l'exclure, comme on l'a vu lors de la campagne présidentielle.

Frédéric Paronuzzi, scénariste

Comme un devoir de mémoire

Même si le récit des événements a été romancé, les auteurs ont voulu rester les plus fidèles possibles à la réalité historique. Le scénariste et le dessinateur ont ainsi effectué de longs repérages dans la cité gardoise. Et même poussé très loin la reconstitution, jusque dans les bulles !  "Dans un souci d'authenticité, explique Frédéric Paronuzzi, nous avons fait un gros travail sur le "parler" de cette fin du 19ième siècle, en nous inspirant des grands romanciers français de l'époque, Zola en tête, et en vérifiant que chaque mot utilisé ou prononcé avait sa place dans la bouche d'une femme ou d'un homme de cette époque." 

Les auteurs ont pour ambition de livrer un témoignage inédit en BD sur le massacre des Italiens. Massacre très connu en Italie mais longtemps passé sous silence en France. "Nous avons voulu surtout rendre hommage aux victimes. Nous avons tenu à rappeler leurs noms dans les dédicaces ainsi que celui de cette habitante d'Aigues-Mortes qui a perdu la vie en voulant défendre les Italiens." 

Nous avons voulu surtout rendre hommage aux victimes. Nous avons tenu à rappeler leurs noms dans les dédicaces ainsi que celui de cette habitante d'Aigues-Mortes qui a perdu la vie en voulant défendre les Italiens

Frédéric Paronuzzi, scénariste

C'est seulement le 17 août 2018, plus d'un siècle après les émeutes, qu'une plaque a été posée sur le mur de l'hôtel de ville à Aigues-Mortes. Un emplacement qui n'a pas été choisi par hasard. La plaque est située tout près de la boulangerie où une cinquantaine d'Italiens a pu se réfugier à l'époque pour échapper à ses poursuivants. "Car il y a eu également des héros ce jour-là à Aigues-Mortes, rappelle Frédéric Paronuzzi. Les gabelous, les gendarmes, le maire, le préfet, beaucoup d'Aigues-Mortais... Tous ceux qui se sont interposés et que l'histoire a oublié eux-aussi..."