Portrait : Charlotte Beluet, la procureure de la République du Gers en guerre contre les féminicides

"A partir du moment où une victime se présente, il faut qu'elle sache qu'elle sera entendue" affirme Charlotte Beluet. / © J-P Duntze/FTV
"A partir du moment où une victime se présente, il faut qu'elle sache qu'elle sera entendue" affirme Charlotte Beluet. / © J-P Duntze/FTV

La procureure de la République du parquet d'Auch est la première magistrate à avoir utilisé le terme féminicide. Charlotte Beluet va même bien au-delà. Dans un département où les violences conjugales ont augmenté de 30%, elle lutte énergiquement contre ce fléau.
 

Par CR avec Odile Debacker

Près d'Auch, dans le village de Pessan, le 20 août dernier, une femme est tuée par balle. Elle gît aux côtés du cadavre de son époux.
La procureure de la République du Gers, Charlotte Beluet, a pour la première fois employé le terme de féminicide pour qualifier ce meurtre, suivi d'un suicide.
 
 

"Un crime de la possession"

Elle a fait la Une du Monde, de Libération, elle a été interviewée par l'AFP, la presse locale et régionale. Mais l'objectif de cette jeune magistrate de 41 ans n'est pas de faire parler d'elle. Elle veut lutter efficacement contre les violences conjugales : sa priorité.

C'est un crime de la possession. Ce qui se joue ce jour-là, ce sont vraiment des rapports de pouvoir et de propriété.
 

"Et dans ces moments-là de tensions où l'on va se quitter, où il va y avoir des disputes, poursuit-elle, c'est le moment où l'homme (qui est le plus souvent dans le passage à l'acte par rapport à la femme) va considérer que l'autre est une menace imminente pour la structure de son égo à lui".

Pour la magistrate, l'homme violent nie la liberté de la victime, la considère littéralement comme une chose qui lui appartient, comme un objet. "Et quand on tue, on devient propriétaire à vie de l'autre".
 

Une politique pénale systématique

Charlotte Beluet a mis en place une politique pénale systématique. A commencer par la vérification de toutes les mains courantes faites dans le cas de différends familiaux. 

"A partir du moment où une victime se présente, il faut qu'elle sache qu'elle sera entendue. Si elle ne veut pas déposer plainte, ce n'est pas grave. La plainte, ce n'est pas une condition pour faire une enquête".

La procureure a mis en place des formations pour celles et ceux qui doivent recueillir les témoignages, des sessions où l'on rappelle par exemple que les propos d'une femme victime peuvent sembler décousus ou incohérents.
Les policiers et les gendarmes se doivent de faire une audition. "Et si elle ne veut pas être auditionnée, ce qui arrive aussi dans un certain nombre de cas, c'est lié à la peur, l'emprise, la culpabilité, la honte, moi je demande aux enquêteurs de quand même ouvrir une procédure". 

Charlotte Beluet a systématisé le déferrement, c'est-à-dire que l'auteur présumé de violence lui est présenté à l'issue de sa garde à vue. Victime ou auteur sont reçu par l'AVMP (association d'aide aux victimes et médiation pénale) du département.
 

Des stages pour les auteurs de violences

Les auteurs de violences conjugales doivent suivre des stages. "On a une dizaine de participants, commente Charlotte Beluet. Et chacun doit réfléchir en commun à son passage à l'acte. Pourquoi il en arrive là. Ce sont des groupes très interactifs parce que chacun renvoie à l'autre sa propre histoire et ça permet de faire réfléchir chacun sur sa réalité, notamment quand il y a des enfants". 

La magistrate estime que certains auteurs de violences évoluent grâce à ces groupes de paroles. Les victimes prises en charge de leur côté, évoluent également, constate-t-elle. Un impératif car le phénomène est plus que prégnant. Charlotte Beluet affirme ne pas passer une journée sans être contactée pour des violences conjugales.

"C'est majoritairement la femme qui est victime. Dans 90% des cas. Avec des enfants au sein de ce couple dans la moitié des cas, qu'on doit absolument préserver", explique-t-elle.  

L'idée, c'est de vraiment faire en sorte que le corps de ces femmes-là, ce ne soit plus des champs de bataille et qu'on arrête aussi de démolir des enfants.

C'est aussi et surtout pour ces "générations d'après" que se bat la magistrate.
Selon elle, la parole s’est libérée. "Les femmes parlent plus qu’avant dans la mesure où l’on assure leur protection, on leur garantit une écoute et surtout lorsque les violences subies trouvent une réponse pénale".
 

En vidéo le reportage d'Odile Debacker et Jean-Pierre Duntze

 

LES CHIFFRES DANS LE GERS

Hausse de 31% des violences conjugales entre 2017 et 2018

90% des procédures concernent des femmes
1 cas sur 2 en présence des enfants
1 homicide conjugal par an dans le Gers

40% des dossiers sous emprise d’alcool
20% d’augmentation du nombre de poursuites

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