Coronavirus : quand Airbus tousse, toute l’industrie régionale s’enrhume

De l’aveu même de son Président Guillaume Faury, Airbus pourrait avoir beaucoup de mal à se remettre des conséquences du Coronavirus. Au-delà de l’avionneur européen, c’est tout le secteur aéronautique qui souffre et certains sous-traitants risquent de ne pas se relever.
 

Un vent mauvais souffle sur l'industrie aéronautique régionale
Un vent mauvais souffle sur l'industrie aéronautique régionale © GUILLAUME HORCAJUELO/EPA/Newscom/MaxPPP
Vendredi dernier (25 avril), Guillaume Faury adressait un courrier aux 135.000 salariés du groupe, courrier dans lequel il se montrait plutôt pessimiste quant à l’impact de la pandémie de Covid-19 sur l’avenir d’Airbus. Depuis le début de la crise, l’avionneur a perdu 1/3 de son activité et les choses pourraient encore empirer dans les semaines à venir.
« La survie d’Airbus est en jeu », écrit le grand patron.

Une situation inédite

Le Covid-19 a cloué au sol plus de 90% de la flotte aérienne mondiale. Les aéroports fonctionnent au ralenti quand ils ne sont pas carrément fermés. Pour les compagnies aériennes, la facture s’alourdit de jour en jour. Six semaines après le début du confinement, l’activité d’Air France a baissé de 98%. Pour se maintenir à flot, la compagnie a fait appel à un prêt de 7 milliards d’euro de l’État Français.

Premier impact de ce quasi arrêt total de l’activité aérienne, les compagnies qui envisageaient l'achat de nouveaux appareils dans les prochains mois n’auront sans doute pas d’autre choix que de reporter ces acquisitions. Celles qui avaient déjà passé commande pourraient bien les annuler, quand ce n’est pas déjà fait. Airbus, comme tous les autres avionneurs, a dû adapter ses chaines de production à cette situation inédite. La production d’A320 est ainsi passée de 60 à 40 appareils par mois. Une baisse de production que le président d’Airbus n’exclut pas de diminuer encore si la situation l’exigeait.

Un effet domino catastrophique

Sur les 5 prochaines années, la demande d’avions neufs pourrait baisser de 40 à 60% selon une étude du cabinet Archery Strategy Consulting publiée le 9 avril dernier. 3000 à 5000 avions seraient livrés contre 8000 initialement prévus.

Si Airbus est touché de plein fouet, l’onde de choc se propage jusque chez les sous-traitants, très nombreux en Occitanie. Les plus petits d’entre eux pourraient même ne pas s’en remettre. Certes, les fluctuations de cadence sont monnaie courante dans l’aéronautique et les sous-traitants sont habitués à devoir faire face à des périodes de forte activité suivies de périodes plus calmes mais c’est la première fois qu’ils sont confrontés à une telle crise. 
 

Depuis l’apparition du virus, leur activité a été divisée de moitié et certains ont été contraints de fermer faute de pouvoir mettre en place les mesures sanitaires de distanciation sociale ou suite à des problèmes d’approvisionnement.

Ceux qui auront la trésorerie suffisante pourront, même si cela est difficile, faire face mais les plus petites structures pourraient être nombreuses à mettre la clé sous la porte s’inquiètent les analystes du secteur aéronautique. Aujourd’hui, 20% des sous-traitants ont déjà des problèmes de trésorerie.

La CCI d’Occitanie juge la situation extrêmement critique. Son président Alain di Crescenzo table sur une baisse d’activité de 50 % cette années, d’1/3 l’an prochain et de 20 à 25% en 2022 avec à la clé un risque de perte de 40.000 emplois directs et autant d’emplois indirects. Au-delà du risque sur l’emploi, il y a, dit-il, un véritable risque de perte de savoir-faire.


Pour limiter la casse, il faudrait une reprise rapide or, pour l’heure rien ne le laisse imaginer. Tout dépendra du processus de déconfinement, des mesures d’accompagnement mises en place par le gouvernement et de l’évolution du virus au niveau mondial.


Il y a peu de chance pour que les choses reviennent à la normale avant fin 2022. Cet été, Air France prévoit de ne maintenir que 30% de ses vols touristiques

Marc Ivaldi - Professeur à la Toulouse School of Economics, spécialiste de l’économie industrielle et des transports


Les vols inter-états seront-ils autorisés ? Si oui, sous quelles conditions ? Avec quelles obligations sanitaires à respecter ? Si seulement un siège sur deux peut être occupé pour respecter la distanciation sociale, cela serait-il économiquement viable ? Autant de questions sans réponses qui laissent imaginer qu’il faudra de nombreux mois à l’industrie aéronautique, totalement dépendante de la bonne santé des compagnies aériennes, pour retrouver un niveau d’activité d’avant Coronavirus. Sans compter que personne ne sait quel impact cette crise aura sur les comportements à venir. Beaucoup pensent ainsi que la visioconférence pourrait prendre le pas sur les déplacements d’affaires. 

Le bureau d’étude Archery Strategy Consulting estime qu’il faudra au moins 3 ans pour que le trafic aérien revienne au niveau de celui de début 2019 et qu’il faudra en revanche 10 ans pour rattraper la trajectoire de croissance.

Une reprise qui prendra du temps

Il est pourtant très difficile de prévoir quel sera l’impact de l’épidémie sur la filière aéronautique à long terme. Selon Marc Ivaldi, personne ne peut prédire ce qui va se passer. Certaines entreprises vont-elles faire faillite, d’autres seront-elles rachetées, impossible de le savoir. Seule certitude, l’État devra aider Airbus. Des aides qui permettront à l’avionneur de maintenir son activité et de continuer à faire appel à ses sous-traitants. "Les économistes sont unanimes, il faut tout faire pour que l’appareil productif soit maintenu" conclut Marc Ivaldi


Un point de vue partagé par Yann Barbaux, président d’Aerospace Valley. Pour lui, tout dépendra de la rapidité de la reprise du trafic aérien mais aussi des mesures mises en place par l’Etat pour aider la filière à se transformer pour sortir plus vite de la crise. Pour lui, les principaux enjeux tiennent dans l’innovation et le développement des outils 4.0. Pour accompagner cette mutation, les entreprises espèrent être financièrement aidées par l’État. 

Le secteur aéronautique est le premier contributeur à la balance commerciale de la France. Sur le grand sud-ouest, c’est 5000 nouveaux emplois par an. Aider la filière répond donc à une double logique, économique et sociale

Yann Barbaux, président d’Aerospace Valley

 


Les dangers d’une mono-industrie


Sur tout le grand sud-ouest (Occitanie et Nouvelle Aquitaine) l’industrie aéronautique emploie 160.000 salariés dont 110.000 en Haute-Garonne et 90.000 autour de Toulouse. 

En se développant autour de cette quasi « mono-industrie », la ville rose a-t-elle pris le risque de voir son économie s’effondrer à la moindre turbulence rencontrée par Airbus, principal acteur du secteur ? Non répond Marc Ivaldi. Selon lui, il ne faut pas oublier qu’Airbus permet un développement démographique de l’ordre de 15.000 personnes par an, des personnes qui se logent et consomment à Toulouse.
Par ailleurs, l’Occitanie a d’autres ressources comme le tourisme, l’agriculture et le numérique. Selon l’INSEE, chaque emploi industriel crée 1,5 emploi indirect et 3 emplois induits dans le reste de l’économie, ce sont donc près de 500 000 emplois rien que sur le département de la Haute-Garonne.

Alain di Crescenzo milite depuis longtemps pour une diversification de l’activité industrielle en Occitanie. Pourtant, il reste persuadé qu’elle ne pourra se faire qu’avec l’essor de l’aéronautique dont les savoir-faire sont utilisés dans de nombreux autres secteurs comme l’automobile avec la filière des véhicules autonomes ou encore le projet Aniti sur l’intelligence artificielle.

Des milliards d’euro pour relancer la filière

Pour se remettre des fortes turbulences auxquelles elle est soumise, l’industrie aéronautique aura besoin d’aides financières. « La filière subit cette crise au plus mauvais moment, en pleine croissance et on le sait, la croissance s’accompagne toujours de gros investissements, ce qui impacte fortement la trésorerie » argumente Alain di Crescenzo. Il appelle donc l’Europe à se mobiliser pour mettre en place un plan d’urgence immédiat sous forme d’une aide spécifique obligatoire. Selon lui, ce sont plusieurs dizaines de milliards qui seront nécessaires pour sauver le secteur aéronautique européen.

Face à une telle crise, ce n’est pas au niveau régional ni même au niveau national qu’il faut agir mais bien au niveau européen

Alain di Crescenzo – Président de la CCI Occitanie

Le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc a lui aussi interpellé les pouvoirs publics en adressant un courrier au ministre de l’économie et des finances, Bruno le Maire. Il appelle le gouvernement à renforcer la souveraineté industrielle et technologique du secteur aéronautique et spatial, emblématique de l’économie toulousaine par un soutien financier immédiat et plaide pour un nouveau programme aéronautique majeur. Le maire de Toulouse assure qu’il sera vigilant afin que ces mesures de relance se concentrent notamment vers les petites et moyennes entreprises de la filière aéronautique et spatiale, qui sont majoritaires dans le secteur.
 

Et demain

« La filière est solide et elle va se relever » prédit Alain di Crescenzo. Mais la filière va devoir revoir ses façons de faire. Tout l’enjeu sera de trouver le juste équilibre pour assurer une production à des coûts compétitifs et rentables face à une demande réduite sans pour autant se priver des ressources nécessaires à l’augmentation progressive des cadences de production. Pour cela, beaucoup devront faire le dos rond pendant de longs mois.
 
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