Coronavirus : à Toulouse, le confinement plonge les prostituées dans une grande précarité

"C’est comme si on existait plus". Les travailleurs-ses du sexe sont les grands oubliés des aides financières proposées par l’Etat pour aider les entreprises face au Covid-19. En respectant le confinement, la majorité d’entre eux se retrouvent sans revenus et sans protection.
Prostitution à Toulouse
Prostitution à Toulouse © AFP:Rémy Gabalda
En France, la loi interdisant de "salarier" la prostitution, les travailleurs-ses du sexe (TDS) doivent se déclarer comme travailleurs indépendant. Dans la réalité, très peu font la démarche.

Le confinement a stoppé net leur activité ; sans revenus, les 3500 personnes qui se prostituent sur le net ou dans la rue à Toulouse souffrent d’une grande précarité. Les associations alertent sur "l’extrême insécurité financière" de ces personnes.
Certaines d’entre elles ne bénéficient même pas des minimas sociaux et sont très vulnérables. C’est vraiment "la misère", disent les associations. Des prostituées, déjà fragilisées, se retrouvent aujourd’hui à la rue dans l’indifférence la plus totale ; la situation est dramatique. Pour leur venir en aide, des cagnottes en ligne ont été lancées et Emmanuel Macron a été appelé à débloquer "un fonds d’urgence".
 

Les invisibles du confinement

Pamela et Sandra se prostituent dans la rue et sur internet à Toulouse depuis plus de 20 ans. Elles témoignent pour expliquer à quel point les travailleurs-ses du sexe sont devenus invisibles depuis la crise du covid-19, oubliés du système depuis la mise en place du confinement. Pamela et Sandra veulent aussi alerter le gouvernement sur les risques sanitaires, certain(e)s n’ayant d’autre choix que de poursuivre leur activité. Elles réclament un vrai statut.

Trois semaines sans argent, ça devient très compliqué


Pamela n’a pas pris le statut de "travailleuse indépendante", elle ne perçoit donc aucune allocation chômage depuis la mise en place du confinement.
"On vit avec l’argent du trottoir, le RSA permet tout juste de payer le loyer, pour le reste cela devient très compliqué."
 
Coronavirus : témoignage de Pamela, prostituée à Toulouse sur la précarité des travailleurs-ses du sexe à Toulouse


"On a rien vraiment je ne sais pas ce que l’on va devenir, l’Etat refuse de nous reconnaître, il est dans le déni, les prostituées sont fichées donc je ne comprends pas, il n’y a aucune difficulté à nous recenser".

Par manque d’argent on sera obligés de reprendre le travail, c’est un risque que l’on  prendra par nécessité et là forcément les gestes barrières ne seront pas respectés.
  




"Après le confinement explique Pamela, il faudrait nous donner un vrai statut. On veut bien payer des impôts mais avec les avantages qui vont avec. Un vrai statut qui nous permette de payer l'assurance maladie et d'avoir les avantages de quelqu'un qui travaille."
 
Suite du témoignage de Pamela, prostituée à Toulouse
 


Cette crise soulève le problème de statut que n’ont  pas les prostituées, la loi interdisant de "salarier" la prostitution. Sans revenus la situation est très difficile. "Encore plus pour les filles étrangères", souligne Pamela. "Elles sont complètement fragilisées."
 
Suite du témoignage de Pamela, prostituée à Toulouse/4

 

Mettre fin à l'hypocrisie

Sandra est transsexuelle, contrairement à Pamela elle a fait le choix d’exercer son activité sous le statut d’auto entrepreneur.
"Je respecte le confinement, je déclare mes revenus, je suis en règle mais aujourd’hui je me sens abandonnée par le système".
Depuis le début de la crise les langues se délient notamment sur internet : "les violences verbales se multiplient, on se sent en insécurité, le pire c’est pour les filles étrangères qui sont tenues par des proxénètes. Elles sont durement exploitées, ils vont les obliger à sortir, elles vont prendre des amandes se mettrent en danger. Elles logent à l’hôtel et sans revenus, ces prostituées sont dans l’incapacité de payer leur chambre, certaines se font expulser et se retrouvent à la rue".

Sandra semble désespérée de la stuation qui  "n’émeut pas plus le gouvernement, il faut vraiment nous aider, penser à encadrer ce métier à lui donner un vrai statut, la France est très hypocrite là dessus. Il faut absolument que l’Etat déploie un fonds d’urgence pour nous aider financièrement, je suis très inquiète, on ne sait pas ce que l’on va devenir".
 

Le soutien des associations

A Toulouse, l’association Grisélidis, seule association qui vient en aide aux TDS vient de mettre en ligne une cagnotte. 
Grisélidis dispose de très peu de fonds de roulement, "environ 200 euros par semaine", nous confie June Charlot, médiateur santé de l’association, "compte tenue de la grande précarité de certaines personnes et de l’absence d’aide de l’Etat, nous devons faire appel aux dons".
 
Depuis le lancement de la cagnotte, l’association a récupéré 8500 euros, des subventions versées notamment en partie par la Fondation de France.
Cette somme est dédiée à une soixantaine de prostituées qui ne "bénéficient d’aucun minimas sociaux et dont les conditions de vie sont très inquiétantes", explique June Charlot. 

A la permanence mardi dernier, nous avons distribué 30 euros par personne ainsi que des kits de prévention. Vous vous rendez bien compte que cette somme est leur seule source de revenu, c’est catastrophique ; il faut vraiment que l’Etat débloque un "fonds d’urgence".

"Ce sont en général des femmes, en majorité Bulgares et Nigérianes qui sont dans une grande précarité" nous explique le médiateur.
Elles ne parlent pas ou peu le Français, n'ont aucun accès aux informations sanitaires, ne savent pas non plus remplir un formulaire de sortie, subissent la répression depuis les nouveaux arrêtés municipaux visant "les troubles liés à la prostitution" et sont verbalisées par les forces de l’ordre…"
June Charlot décrit toute la difficulté pour les membres de l’association de venir en aide à ces prostituées très précaires.

Seules face à cette misère, ces femmes ont honte et du coup s’isolent. Difficile pour nous de garder le contact et de les aider, même à minima.

"L'Etat doit absolument prendre conscience de la situation, la cagnotte ne suffit pas il faut que les pouvoirs publics débloquent une aide financière pour les aider à vivre pendant ce confinement, d’autant plus qu’il est prolongé".

Suite à l’épidémie du Covid-19, le STRASS, syndicat des TDS a aussi lancé une cagnotte dans le but "d’apporter une aide d’urgence aux travailleurs et travailleuses du sexe. La cagnotte Leetchi vient de dépasser les 18 000 € avec près de 400 donateurs", explique le syndicat.
Amar, la secrétaire générale du Strass justifie l’importance de créer une cagnotte :

nous appelons l’ensemble de nos alliés à se mobiliser pour que les plus précaires d’entre nous ne soient pas frappés de plein fouet par cette période de confinement et puissent se protéger correctement afin de réduire les risques. 


L'Etat appelé à l'aide pour débloquer un fonds d'urgence

Le 6 avril dernier, la Fédération Parapluie Rouge qui regroupe les associations de santé communautaires des travailleurs-ses du sexe, dont Grisélidis, ont adressé un courrier au chef de l’Etat afin qu’il débloque "un fonds d’urgence". 
Un fonds pour venir en aide aux prostituées vulnérables et sans aucune ressource financière.
Pour les associations, ce dispositif permettrait de donner "un revenu de remplacement le temps du confinement, sans condition de régularité de séjour" aux travailleurs-ses du sexe.
Les associations expliquent ainsi dans ce courrier la nécessité :

d’empêcher les prises de risques associées à l’exercice du travail du sexe … les plus démunies se retrouvent contraintes de braver le confinement faute de moyens de subsistance car il s’agit de vivre.
 

Selon nos confrères du HuffPost l’entourage de Marlène Schiappa, la secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les hommes et les femmes et de la lutte contre les discriminations, ne cache pas que "cette demande de fonds d’urgence à très peu de chance d’avoir une issue positive. Par définition, il est très compliqué pour l’Etat d’indemniser une personne qui exerce une activité non déclarée telle que la prostitution".
Une réponse qui pousse encore plus les associations et le Strass à demander la mise en place d’un statut pour les prostituées.
 

Des députés de la majorité montent au créneau. 

Le premier avril dernier, la députée (LREM) Laurence Vanceunebrock-Mialon a alerté dans un courrier, la secrétaire d’État, Marlène Schiappa sur la "détresse des travailleurs-ses du sexe et des personnes en situation de prostitution" durant la crise du coronavirus.
Un courrier signé par 17 autres députés dont Sandrine Mörch, la députée de la 9ème circonscription de la Haute-Garonne. Un texte dans lequel Laurence Vanceunebrock-Mialon explique entre autre que
"ces personnes sont exposées à des risques d’expulsion. Les associations de santé communautaire qui accompagnent les TDS font état de la difficulté de ces personnes à payer la note des chambres d’hôtels dans lesquels elles vivent. D’autres se trouvent en situation de vulnérabilité face aux pressions des propriétaires d’appartements… »

La députée Laurence Vanceunebrock-Mialon précise qu'il est :

essentiel de permettre à ces personnes de respecter les obligations de confinement et de distanciation sociale liées à l’état d’urgence sanitaire.

Elle rajoute que : "face à la hausse sensible de la précarité de ces personnes, Médecins du Monde a observé que certains-es n’ont d’autre choix que de poursuivre leur activité, ce qui participe à la propagation de l’épidémie de Covid-19 et expose les personnes en situation de prostitution à une hausse des violences."
 
Enfin, Laurence Vanceunebrock-Mialon demande à la Ministre de réfléchir à la mise en place "d’un fonds de soutien exceptionnel aux prostituées et aux travailleurs du sexe" géré par l’Etat.

En attendant des réponses…le Strass et les associations sont vent debout. Ils restent mobilisées afin que l’Etat prenne réellement conscience de la situation et mette en place une aide financière.
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