Enquête sur les sources du site d'investigation Disclose :"une instrumentalisation de l'armée française à des fins politiques" selon un ancien député En Marche

Le placement en garde à vue de la journaliste Ariane Lavrilleux, pour ses révélations sur l'opération "Sirli" en Égypte, suscitent des inquiétudes quant à la liberté de la presse en France. L'affaire souligne les oppositions entre secrets nationaux et droit à l'information. Pour l'ancien député, Sébastien Nadot, cette histoire est "inquiétante" pour la démocratie française.

Placement en garde à vue de 40 heures, perquisition au domicile et présentation devant un juge des libertés et de la détention. Le traitement réservé par les autorités françaises à la journaliste Ariane Lavrilleux, à l'origine du scandale "Sirli" sur la coopération militaire franco-égyptienne pour le média Disclose alerte sur la liberté de la presse actuellement en France.

L'opération "Sirli" est une opération militaire française menée en Égypte par la direction du Renseignement militaire (DRM). Cette mission, qui s'inscrit dans la lutte antiterroriste, vise à surveiller le désert occidental égyptien pour y détecter d'éventuelles menaces terroristes venues de Libye et à transmettre les renseignements recueillis aux militaires égyptiens. Mais en 2021, le média d'investigation Disclose révèle, à partir de documents secret défense, que de nombreuses cibles repérées sont civiles (essentiellement des contrebandiers) et qu'elles sont abattues par l'armée égyptienne, dont la priorité est la lutte contre la contrebande, après leur signalement par l'équipage de l'opération Sirli. Les journalistes relatent que de nombreuses alertes ont été émises, entre 2016 et 2019, par les militaires sur place, puis par la direction de la DRM, le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères et l'armée de l'Air, quant au dévoiement de l'opération à des fins de ciblage et d'élimination de pick-up de contrebandiers. Les défenseurs de la liberté de la presse s'élèvent contre le traitement subi par la journaliste française.

Parmi eux, Sébastien Nadot. L'ancien député appartenait au groupe La République En Marche à l'Assemblée nationale, avant d'en être exclu. Après les révélations de Disclose, l'élu de Haute-Garonne avait demandé l'ouverture d'une enquête parlementaire sur cette affaire. Il apporte son point de vue dans cette affaire qu'il considère comme particulièrement "grave".

En quoi la garde à vue d'Ariane Lavrilleux est grave ?

Tout simplement parce que la liberté de la presse est le fondement de tout système démocratique. On ne se rend pas compte à quel point c'est aussi important qu'un scrutin électoral. Dans cette histoire, la liberté de la presse s'oppose à l'instrumentalisation de l'armée française à des fins politiques. On peut considérer qu'il est normal que l'armée serve le politique. Je suis d'ailleurs le premier à le penser. Le problème est qu'ici il n'y a aucun contrôle du politique dans son action. C'est un angle mort démocratique. Mettre en difficulté une journaliste de la sorte est inquiétant. Ariane Lavrilleux se retrouve dans la même situation que le pire des terroristes, en garde à vue 40 heures. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Pendant ce temps-là, les terroristes se marrent. Comment est-ce possible de mettre tous ces moyens de la justice française pour aller faire taire une source et lancer le signal suivant : «vous avez vu vous les journalistes ce qui peut vous arriver si vous sortez des informations qui sont d'intérêt général ? » Pour moi c'est important de savoir que lorsque je paie des impôts, il y a de l'argent qui va pour des basses œuvres inacceptables. Je pense que c'est important que les Français le sachent. Après, ils en font ce qu'ils veulent. C'est un travail d'intérêt général.

En quoi ce travail est il d'intérêt général ?

Il ne vous a pas échappé qu'on a un problème majeur avec le continent africain et ses pays. De manière visible, cela a commencé avec le Mali, le Burkina, le Niger, j'en passe… Ce problème, il s'appuie notamment sur la manière dont les populations des pays concernés perçoivent l'action de la France et son rôle. Dans le cas de l'Égypte, des civils se font bombarder avec des moyens français. Que croyez-vous qu'il est en train de se passer là-bas ? Ils se disent « La France cela ne la gêne pas de participer à ça ? » À moyen terme, cela va créer un ressenti. Le même que nous avons créé au Sahel. D'ici deux ans, il n'est pas inimaginable que les Français ne puissent plus aller voir les pyramides de Gizeh. Moi, je suis citoyen français, c'est avec horreur que j'ai compris les enjeux de cette affaire. Que l'on ne soit pas étonné que les Égyptiens nous en veulent. Les Égyptiens sont dans une dictature terrible. On remet la Légion d'honneur au patron. Et puis, on donne un coup de main pour bombarder des gens qui ne sont pas au bon endroit et pas au bon moment. Et cela au nom de la lutte antiterroriste. Il est donc important qu'une journaliste française dise la vérité.

Pourquoi parlez-vous également d'instrumentalisation du militaire par le politique ?

Il ne faut pas jeter l'opprobre sur nos armées et nos militaires. La responsabilité est ici politique. Ce n'est pas une bavure dans un service avec des conséquences terribles. Ce sont des choix politiques qui sont menés. On a quand même avec l'Égypte une relation particulière. La remise de la Légion d'honneur au président de la République Sisi lorsqu'il est venu la dernière fois, au moment où il y a eu justement les révélations de Disclose, ce n'est pas anodin. Ce que je veux dire, c'est que l'armée, parce qu'il n'y a pas de contrôle démocratique, parce qu'il n'y a pas de contrôle externe, elle n'est pas à l'abri de se faire instrumentaliser. Lors de mon passage au parlement, j'ai considéré que le parlement ne faisait pas son travail en la matière. Je m'y suis cassé les dents. J'ai bien vu que l'on n'arriverait pas à imposer un quelconque contrôle parlementaire sur les opérations militaires, sur les exportations d'armes qui dépendent de la DGA et du ministère des armées.

Le placement en garde à vue d'Ariane Lavrilleux intervient dans le cadre d'une procédure judiciaire. Pourtant vous parlez aussi d'instrumentalisation de la justice. Pourquoi ?

Il y a un gros point d'interrogation sur l'instrumentalisation de la justice. Car lorsque l'on met autant de moyens sur une journaliste, c'est quand même un signal particulier qui est envoyé. Si cette affaire est si importante, pourquoi de l'autre côté, une plainte pour crime contre l'humanité déposée au Tribunal judiciaire de Paris en septembre 2022, la magistrate classe sans suite pour seul motif : « infraction insuffisamment caractérisée » ? De deux choses l'une, soit la journaliste a sorti du lourd, alors on met le paquet. Si tel est le cas, on ne peut dire que l'infraction est insuffisamment caractérisée. Pour une raison très simple : à aucun moment les révélations de Disclose n'ont été contestées par le ministère des armées, ni par personne. À aucun moment. À travers ça, il y a une inquiétude : instrumentalisation de l'armée, instrumentalisation de la justice pour servir le pouvoir politique. C'est un problème car nous sommes dans autre chose qu'un système démocratique lorsque l'on en arrive à de telles extrémitées.

Dans le même temps, un ex-militaire soupçonné d'être la source de la journaliste de Disclose a lui été mis en examen.

C'est un autre message qui est envoyé à ceux qui voudraient jouer aux lanceurs d'alerte. En 2022, nous avons voté au parlement une loi. Elle devait transformer la France en pays des lanceurs d'alerte, sauf qu'il y a un article de ce texte qui dit que sur plein de sujets que le statut de lanceur d'alerte ne peut pas s'appliquer, notamment sur la défense nationale. En gros cela veut dire les lanceurs d'alerte en France d'accord, mais pas lorsque l'on dénonce le gouvernement. En réalité beaucoup de pays constatent que la France n'a pas de leçons à donner. On ne peut pas avoir un discours donneur de leçons, enchaîner tribunes des nations unies après tribunes des nations unies, organiser des grands raouts de la liberté de la presse au Quai d'Orsay et faire tout le contraire en parallèle. Il y a une dérive sur l'affaire Sirli. Ces dérives de la France ne sont pas nouvelles. Il y en a eu par exemple au Mali avec la frappe aérienne au début de l'année 2020 où les Nations Unies font une enquête et concluent à l'assassinat de 19 civils dans les bombardements français. Finalement, cette enquête est mise sous le tapis et on dit que les Nations Unies se sont trompées.

Quand j'entends dans la bouche du président de la République « Il n'y a plus de Françafrique en Afrique», je me dis qu'il devrait y mettre sérieusement les pieds un jour pour dire ça. L'information au public de ce que nos armées font dans un pays étranger est extrêmement importante. On passe toujours à côté des sujets des affaires étrangères. Cela vient toujours après. Cela peut pourtant avoir des conséquences lourdes. Plus lourdes que notre simple quotidien. C'est donc important que des journalistes continuent à faire ce travail.

Qu'est-ce qui est différent selon vous entre cette affaire et les celles similaires dans l'histoire française ?

On a franchi un cap. Ce n'est pas la première fois que les journalistes doivent s'expliquer devant la DGSI. La nouveauté est que le pouvoir politique ne s'embarrasse plus d'utiliser clairement les moyens de la justice pour contrer des gêneurs. Des gêneurs qui exercent pourtant le seul contrôle démocratique que l'on peut exercer à l'heure actuelle dans notre pays. Puisque le Parlement ne le fait pas, le seul contrôle démocratique c'est la presse. Oui, il y a une évolution avec un pouvoir judiciaire face à des journalistes qui font des révélations. Bien sûr qu'il y a eu de nombreuses tambouilles dans le passé. On ne va pas revenir au Rainbow Warrior. Mais il y en a eu beaucoup. Mais nous sommes dans des systèmes beaucoup plus ouverts. Même dans les dictatures. Ce qui passait à la trappe et ne se voyait pas, ne l'est plus aujourd'hui. Il y a une quantité d'Égyptiens qui savent ce qui s'est passé grâce aux réseaux sociaux, malgré la censure. Ils savent que la France a participé à tuer des civils. Le pouvoir ne peut pas continuer à faire comme s'il y avait une information officielle, l'ORTF, et à côté tout ce qui est passible de se retrouver en justice. Ce n'est pas possible. Car ce n'est pas démocratique et parce qu'ils n'ont pas fait une analyse de ce qu'est le monde. Cette manière de procéder est catastrophique pour notre image, notre constitution. Si on lâche sur les grands principes démocratiques, il ne faut se plaindre que nous n'en ayons plus aucun.

Vous avez été élu en 2017 dans le sillage d'Emmanuel Macron, vous apparteniez à la majorité présidentielle, à En Marche. Comment le vivez-vous ?

Je suis venu avec un profil qui venait vraiment celui de la société civile. Moi j'avais une croyance, on peut parler de croyance car ce n'était pas raisonnable, dans la parole de quelqu'un qui disait qu'il fallait assainir la vie publique, revoir les pratiques, l'ancien monde. Le temps de comprendre la mécanique parlementaire et là où j'avais mis les pieds, j'en suis finalement parti. J'ai le sentiment de m'être fait duper. Ce qu'il y avait dans l'emballage, ce n'est pas ce qu'il y avait dedans. Macron s'est avancé comme un réformateur, comme un progressiste mais en réalité c'est un conservateur. Cela veut dire que nous ne sommes pas prêt de voir venir les choses évoluer sous sa présidence.

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