"J'ai entendu parler de ça tout le week-end !" Sénateurs et députés augmentent leurs frais de mandat sans le savoir eux-mêmes

Les sénateurs ont augmenté leurs frais de mandat de 700€ par mois. Médiapart a révélé cette info passée inaperçue lundi 29 janvier 2024. Ces avances générales sont passées de 5 900€ mensuels à 6600€, selon le site internet du Sénat. Les députés avaient pris de l'avance en augmentant les leurs de 300€. Sollicités, ils ont répondu... ou pas à nos questions.

Les sénateurs ont décidé mi-novembre d'augmenter de 700 euros par mois leur avance de frais de mandat (AFM), a révélé Médiapart ce lundi 29 janvier. La décision date de mi-novembre. Les députés avaient quelques semaines plus tôt fait de même : 300€ d'augmentation mensuels "pour tenir compte des conséquences du contexte inflationniste". 

Les AFM concernent les dépenses des parlementaires dans l'exercice de leur mandat (permanence locale, déplacements, documentation, représentation...). LFI et le PS se sont abstenus, les autres ont voté pour. Nous avons demandé à des sénateurs et députés de la région de nous expliquer cette décision. Trois seulement ont donné suite. Des députés. Aucun sénateur sollicité ne nous a répondu. Les trois disent avoir appris cette décision par la presse et surtout sur le terrain par les réflexions des manifestants et des citoyens choqués par cette mesure prise en toute discrétion.

Faire œuvre de pédagogie

"Vous allez faire œuvre de pédagogie auprès de nos concitoyens, c'est pour ça que c'est avec plaisir que je vais vous renseigner, débute Stéphane Mazars député Renaissance de la première circonscription de l'Aveyron (...) dérangé en pleine réunion de groupe sur le sujet justement. J'ai entendu parler de ça tout le week-end ! En pleine crise agricole, c'est vrai que ce n'était pas le moment le plus opportun pour faire une telle augmentation ? Mais c'est quelque chose qui n'a pas été voté".

De fait, Stéphane Mazars, comme Christophe Bex, député LFI, et Frédéric Cabrolier, député RN, sont d'accord là-dessus : c'est le bureau de l'Assemblée nationale qui a décidé de l'augmentation. Les chefs de groupe ont voté pour ou se sont abstenus.

Pas besoin de cette augmentation

"Contrairement à ce que je lis aussi, ce n'est pas une augmentation de la rémunération des députés.
C'est une augmentation de l'enveloppe qui leur est donnée pour faire face à leurs frais" justifie Stéphane Mazars. "Comme un professionnel qui a des frais réels".

Le député de l'Aveyron trouve un peu injuste la vindicte citoyenne. "Je trouve que c'est un peu fort de café que ça nous revienne comme un boomerang. C'est nous, cette majorité 2017 Macron,
qui avons fait deux choses qui ne se faisaient pas avant 2017, avant que Macron soit au pouvoir et qu'on vote la loi de moralisation de la vie politique. Désormais on doit garder tous les justificatifs des frais qu'on engage. Ça ne se faisait pas avant", plaide-t-il avant d'ajouter que les frais non dépensés sont parfois rendus. Enfin ça a été le cas pendant le COVID, précise-t-il.

Il estime n'avoir pas besoin de cette augmentation. "J'ai beaucoup de kilomètres à faire mais j'ai des collègues par exemple qui ont deux permanences (...). Alors, c'est vrai que les frais, ils peuvent dépendre de cette organisation-là. Mais chaque député doit justifier de ses dépenses. Il y a un contrôle qui est fait par le déontologue de l'assemblée nationale".

Décision inopportune

Frédéric Cabrolier, dont le chef de groupe a aussi voté l'augmentation, n'est pas très à l'aise non plus avec cette décision : "effectivement, c'est une grosse maladresse qui s'est passée, parce que par les temps qui courent, vis-à-vis des Français qui ne finissent pas leur fin de mois, ou qui les finissent au milieu du mois, c'est parfaitement malvenu".

Le député RN de la première circonscription du Tarn explique : "moi, je ne demande rien, par exemple. J'arrive à m'en sortir avec trois permanences et mes différents frais qui sont payés par cette allocation de frais de mandat. Trois permanences c'est rarissime, il y a des députés qui n'en ont plus".

Il argumente sur le fait que Marine Le Pen a demandé un report sine die de la mesure, "bien dans le lointain, dans un lointain futur" et dit qu'à l'avenir, il faudrait que les députés eux-mêmes votent ce type d'augmentation pour les assumer directement face au peuple. 

"Ce n'est pas l'affaire du siècle non plus. Ce n'est pas ça qui va résoudre le problème des agriculteurs. Les problèmes des agriculteurs et autres", résume-t-il tandis que Christophe Bex, dont les chefs de groupe se sont abstenus, monte en pression.

Rétropédalage en cours

"Tout le monde fait du rétropédalage, il y a eu beaucoup d'hypocrisie dans l'histoire, parce que, comme je vous le dis, on est le seul groupe, et les socialistes, elle (Valérie Rabault) s'abstenait aussi, mais elle n'a pas participé au vote mais elle était contre aussi cette augmentation".

"Là, on passe vraiment déjà pour... Il y a un discrédit au niveau des parlementaires, des hommes politiques en général. Ça ne fait que renforcer ce discrédit. Moi, je suis en colère. Complètement en colère contre cette décision (...). Vous essayez de réexpliquer comment ça passe. Mais ça ne passe pas. Les gens ne comprennent pas et je les comprends".

Sujet d'étonnement

Le député LFI de la 7e circonscription de Haute-Garonne pense que c'est une erreur majeure des chefs de groupe des partis qui ont approuvé. Il estime que les députés, sollicités en assemblée, n'auraient pas voté cette augmentation et espère que le bureau va revenir sur cette décision et l'annuler. "Mais ça ne vous a pas échappé qu'on n'est pas majoritaire à l'assemblée..." ajoute-t-il un rien désabusé.

Les 300€ ont été versés pour la première fois en ce mois de janvier aux députés. Pour les sénateurs, on ignore à quel moment l'augmentation de 700€ qu'ils se sont octroyés pour leurs frais, commencera à être versée. Des découvertes et des sujets d'étonnement pour le citoyen lambda qui constate aussi que l'inflation peut être évaluée par les uns à 5% tandis que les autres tablent sur plus de 10% directement.