Toulouse : ces "Diogène" qui vivent reclus au milieu de montagnes d'objets et de déchets

On les surnomme les "Diogène". Ils n'ouvrent leur porte qu'à regret et vivent reclus au milieu de montagnes d'objets ou de leurs propres déchets entassés. A Toulouse, une quarantaine de personnes atteintes de ce syndrome ont été approchées en deux ans

Le logement d'une personne atteinte du "syndrome de Diogène"
Le logement d'une personne atteinte du "syndrome de Diogène" © Mairie de Toulouse
"Des personnes qui ont un appartement de 100 mètres carrés peuvent finir par vivre dans 2 m2 voire dans leur voiture parce que les immondices prennent toute la place chez eux", constate le psychiatre Patrick Ollivier, chef de l'équipe mobile d'intervention et de crise de l'hôpital toulousain Gérard Marchant.

Empruntant son nom au philosophe grec de l'Antiquité, qui, selon la légende vivait dans la marginalité et le mépris des conventions, le "syndrome de Diogène" se caractérise par une accumulation d'objets hétéroclites et/ou d'ordures et une négligence corporelle parfois extrême.

Les cas restent rares dans la quatrième ville de France - une vingtaine par an pour plus de 400.000 habitants - mais "on les trouve chez les pauvres comme chez les riches", remarque l'ingénieur Donatien Diulius, au Service communal d'hygiène et de santé (SCHS) de Toulouse. Les situations sont tellement variées que les intervenants citent aussi bien "un artiste envahi par ses propres tableaux" qu'une "femme qui empilait du papier essuie-tout, feuille par feuille, jusqu'au plafond".

Par respect pour "des personnes qui ne demandent rien à personne, sauf qu'on les laisse tranquilles", la mairie refuse tout reportage. Mais elle accepte de présenter des photographies des lieux visités: dans un salon, des sacs, canettes et bouteilles vides s'accumulent jusqu'au lustre; dans une salle de bain, un chemin boueux d'excréments macule le sol; dans une chambre, les emballages de produits alimentaires s'enchevêtrent à hauteur du lit.


Les Inspecteurs de salubrité trouvent souvent porte close


Quand les voisins se plaignent d'odeurs pestilentielles, d'invasions de blattes, d'un risque d'incendie, des "inspecteurs de salubrité" se présentent et trouvent souvent porte close. "Quand on a tout essayé pour établir le contact, l'avocat de la mairie saisit le juge des référés qui nous donne très vite le droit de rentrer au domicile" avant une éventuelle opération de nettoyage, explique Donatien Diulius.

En février 2012, un protocole a été mis en place - associant ville, département et hôpitaux - pour que les interventions soient coordonnées et conduites avec tact. "L'intrusion est vécue comme une grande violence. Alors un long travail d'approche est mené pour que la personne tolère l'intervention et ne rechute pas", assure la directrice du SCHS, la médecin Valérie Cicchelero.

Les Diogène se confient peu sur leur comportement mais "très souvent il y a eu dans leur vie une rupture, un décès", constate simplement Donatien Diulius, selon lequel une grande majorité de ces personnes vivent seules.


Le syndrome ne constitue pas une maladie en soi. Mais dans environ la moitié des cas, il se trouve associé à des troubles mentaux ou maladies neurologiques. A l'hôpital de Thuir (Pyrénées-Orientales), le psychiatre Charles Alezrah a publié le "cas clinique" d'une femme de 51 ans qui présentait une psychose longtemps ignorée. Cette étude - "Régine ou la femme qui pleurait trop" - revient sur l'histoire d'une fille unique dont le père était "souvent absent" et qui vivait quasiment en autarcie avec une mère "trop aimante". Après le décès du père, quand la mère meurt à 81 ans, la fille s'effondre. "Au fur et à mesure que son histoire se défait, sa maison se remplit (...) elle ne trie rien de ses pensées ou de ses détritus".
L'étude illustre l'intérêt d'une prise en charge personnalisée: après cinq mois d'hospitalisation en 2011, la patiente a rejoint le "cadre protecteur" d'un appartement thérapeutique et s'y est "transformée", avant de succomber finalement à "un problème physique", explique le Docteur Alezrah.


Les "Diogène authentiques" expriment la satisfaction de vivre dans une "parfaite autarcie" 


De son côté, le Docteur Ollivier s'attarde volontiers sur l'autre moitié des cas, qu'il appelle les "Diogène authentiques": "ils ne présentent pas de pathologie mentale associée, n'expriment pas de souffrance mais au contraire la satisfaction de vivre dans une parfaite autarcie". 

"Les situations sont assez inouïes mais ça n'a rien de monstrueux. Ce sont au contraire, pour beaucoup, des personnes intelligentes et même d'un niveau supérieur, qui font valoir qu'elles sont libres d'avoir l'environnement qu'elles souhaitent".


En deux ans, seules deux personnes - sur les 40 approchées - ont fait l'objet d'une hospitalisation sous contrainte en psychiatrie.
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