Pyrénées-Orientales : la RN 116 coupée, le soulèvement de la route était-il prévisible ?

La route nationale 116 a été coupée dans les deux sens après le passage de la tempête Gloria - 25 janvier 2020 / © Prefecture 66
La route nationale 116 a été coupée dans les deux sens après le passage de la tempête Gloria - 25 janvier 2020 / © Prefecture 66

Depuis le 3 février, la Route Nationale 116 qui relie la plaine du Roussillon à la montagne est coupée par un soulèvement de chaussée dû aux fortes pluies de la tempête Gloria, ce qui isole les hauts cantons des Pyrénées-Orientales. Des habitants affirment que cette catastrophe était prévisible.

Par Céline Llambrich

Depuis le 3 février, la RN 116, route principale qui relie la plaine du Roussillon à la montagne, est coupée. En cause : un important soulèvement de la chaussée provoqué par les fortes pluies de la tempête Gloria, qui isole les hauts cantons des Pyrénées-Orientales. Les conséquences économiques sont désastreuses.

Certains habitants haussent aujourd'hui le ton, affirmant que cette catastrophe était prévisible.
 

Soulèvement de la RN 116 le 3 février 2020


L’image diffusée le 3 février 2020 est saisissante, digne d’un film catastrophe : celle d’une route difforme, soulevée à plusieurs endroits et qui laisse apparaître des fissures béantes.

La RN 116 est souvent coupée suite à des éboulements plus ou moins graves, mais un tel soulèvement de terrain est inhabituel et impressionnant. Les conséquences sont également impressionnantes. Les habitants des hauts cantons des Pyrénées-Orientales se retrouvent isolés et l’économie de la montagne catalane est en berne.
 

Une catastrophe prévisible


Mais pour Roland Hullo, riverain de cette route, tout cela aurait pu être évité. Il le dit et l’écrit, selon lui :
 

Ce soulèvement de la chaussée est dû à la destruction du drainage lors du chantier précédent en 2007.


Roland Hullo connaît bien la RN 116. Il habite à Joncet, à mi-chemin entre la plaine du Roussillon et la montagne. Ce résident a milité de longues années pour que cette fameuse Route Nationale 116 contourne son petit village. Très fréquentée par les habitants du secteur, mais aussi par les amateurs de ski, elle traverse plusieurs communes.

Parfois la route est large, parfois elle l’est moins et les voitures frôlent les habitations. L’association de Roland Hullo a eu gain de cause : une déviation du village de Joncet a été inaugurée en 2018.
 


Mais le 3 février dernier, lorsque Roland Hullo apprend que la route est à nouveau coupée suite à un nouveau soulèvement de terrain, quelques kilomètres au-dessus de son village, il prend sa plume et écrit à tous ses contacts :
 

En 2007, lors du précédent chantier d’élargissement de la RN 116, il s’est produit exactement au même endroit le même soulèvement de chaussée et la route a été coupée pour les mêmes raisons.


Dans son courrier, Roland Hullo rappelle qu’à ce moment-là, les pelles mécaniques auraient détruit un système de drainage des eaux de pluie, certes "empirique mais efficace", qui permettait l’écoulement des eaux de pluie. Roland Hullo avait alerté à l’époque les pouvoirs publics. Mais personne ne l’a écouté.

S’il prend sa plume aujourd’hui, c’est pour éviter les mêmes erreurs lors des travaux en cours actuellement sur la RN 116. Il faut, selon lui, rétablir un système de drainage pour "empêcher l’eau de s’infiltrer sous la chaussée".


"Un secret de Polichinelle"


Certains habitants des hauts cantons défendent la même théorie que Roland Hullo. Les anciens étaient d’ailleurs étonnés et perplexes que des travaux d’élargissement de la route en 2007 se fassent à l’endroit même où l’eau est omniprésente.

Michel Santanach, le maire de Sauto, village situé au-dessus du soulèvement de la chaussée, n’a pas confirmation d’une destruction d’un ouvrage hydraulique à cet endroit. Mais il reconnaît que les travaux de 2007 n'ont peut-être pas bien pris en compte la typicité du lieu :
 

Le système de la route tel qu’il a été fait [en 2007] a peut-être déstabilisé la structure. La pose de grillages, les perforations sur les parois : toutes ces vibrations ont pu modifier l’évacuation de l’eau.


Joan Becat, agrégé de géographie et auteur d’un atlas sur la toponymie de la Catalogne nord le confirme. Ce lieu est appelé en catalan "les molleres de l’Esteve" ce qui signifie "un lieu imprégné d’eau". En conséquences, "toute construction à cet endroit nécessite un ouvrage hydraulique adapté pour garantir la pérennité de la chaussée", selon Roland Hullo.


La préfecture dément la destruction d’un système de drainage


Mais le sous-préfet de Prades, Dominique Fossat, est formel :
 

Le soulèvement de la chaussée dû aux fortes pluies de la tempête Gloria n’est pas lié aux travaux de 2007. C’est l’ensemble du massif qui a été touché, c’est donc un mouvement de terrain général. Le problème est beaucoup plus large.


La direction interdépartementale des routes du Sud-Ouest infirme également cette hypothèse de destruction d’un système de drainage en 2007. Le sous-préfet ajoute que les travaux actuellement en cours sur la RN 116 ont prévu "un système de drainage plus important que le précédent".

Lors de la dernière visite des travaux actuels pour rétablir la circulation sur la RN 116, Georges Armengol, président de la communauté de communes Pyrénées-Cerdagne, a confirmé cette information :
 

J'ai constaté par moi-même qu’un système de drainage est en cours d’installation, je suis formel.


La RN 116 devrait donc être épargnée, à cet endroit du moins, d’un nouveau soulèvement de terrain.


Conséquences économiques graves


La tempête Gloria et le confinement dû au coronavirus ont paralysé l’économie des commerces et entreprises qui dépendent de la RN 116. Les secteurs les plus touchés sont ceux de l’hôtellerie, des bars et de la restauration. Avant le confinement, leurs pertes s’élevaient à une fourchette comprise entre 30 et 70%.

La CCI a identifié 3 types de dommages économiques liés à la coupure de la RN 116 :
 
  • Les entreprises qui travaillent à la fois sur les hauts cantons et en plaine, comme par exemple le BTP. Les contrats sont, pour l’instant, reportés. Dès la réouverture de la 116, l’activité devrait redémarrer.
  • Les entreprises qui maintiennent leur activité mais avec un surcoût important comme, par exemple, les chauffeurs livreurs obligés de contourner la route en passant par l’Aude.  La coopérative Cimelait installée à Saillagouse continue ainsi à fournir la plaine en yaourt et en produits laitiers. Le surcoût hebdomadaire en essence est estimée à 2.500 €, soit 10.000 € par mois.
  • Les entreprises et commerces où l’activité s’est arrêtée brutalement, notamment pour ceux qui longent la RN 116 de Villefranche-de-Conflent à Mont-Louis.

"Cette route est un poumon économique qui relie toute une partie du territoire", selon une salariée de la CCI des Pyrénées-Orientales.
 


Une Chambre de Commerce et d'Industrie qui n’a pas pu encore chiffrer le montant exact des dommages pour les entreprises. Mais la mise en place d’un fonds d’aide annoncée par la Région est une bouffée d’oxygène. Ce fonds indemnisera les entrepreneurs qui auront perdu entre 5.000 et 20.000 € de chiffres d’affaire par rapport à 2019 sur 3 mois, de février à avril 2020. Claude Bonnet, élu à la CCI en charge de la montagne, insiste :
 

Pour les petites et moyennes entreprises qui dépendent de la RN 116, cette aide est très importante.


Malgré le confinement, les travaux se poursuivent sur la Route Nationale 116. La circulation pourrait reprendre à la fin du mois de mai. Tout dépendra des conditions météorologiques.


 

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