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Visa par l'image : La pandémie révélée par la photographie au Nicaragua et en Inde

Campagne de dépistage organisée par une association locale de lutte contre la CKDu, avec le soutien des autorités publiques en Inde / © Ed Kashi
Campagne de dépistage organisée par une association locale de lutte contre la CKDu, avec le soutien des autorités publiques en Inde / © Ed Kashi

Lors des rencontres de Visa pour l’image, une conférence réunissait à Perpignan le photographe Ed Kashi et des membres de l’ONG La Isla. Ils ont exposé leur volonté : stopper la maladie rénale d’origine inconnue qui touche et tue de nombreux travailleurs pauvres dans le monde CKDu.

Par Matthieu Eugène ESJ Pro Montpellier

En janvier 2013, le photographe new-yorkais Ed Kashi reçoit ce qu’il appelle « une simple commission » pour se rendre au Nicaragua. Le but de ce voyage est de collaborer avec l’ONG La Isla et son fondateur Jason Glaser. Ce qu’Ed Kashi pensait être une mission courte va devenir un projet de plus grande ampleur qui va rythmer sa vie pendant près de cinq ans et sur lequel il n’a pas fini de travailler.
L’histoire commence il y a une dizaine d’années. Jason Glaser fait partie d’une « bande de jeunes documentaristes ». Ses amis et lui débarquent dans le petit village de Chichigalpa où vivent des coupeurs de canne à sucre. Six personnes sont mourantes et la population proteste devant les grilles de la compagnie qui les emploie.

Circulez, il n’y a rien à voir




« Il y avait beaucoup de policiers mais personne n’était là pour le voir à part nous, raconte Jason Glaser. Nous avons été arrêtés, détenus quelques heures et relâchés, non sans que la police prenne et conserve nos informations personnelles. » Le lendemain, ils reçoivent un coup de téléphone d’une des plus grandes entreprises de relations publiques du monde. « Ils nous ont dit qu’il n’y avait rien à voir. C’est là que nous avons réalisé que quelque chose d’anormal se passait. Pourquoi ces jeunes gens mourraient de ce qui semblait être une maladie rénale ? »
La Isla est fondée et commence alors à lever des fonds pour faire des recherches et découvre que cette maladie rénale à l’origine inconnue (dont l’acronyme est CKDu) touche un grand nombre de pays autour de l’équateur. « Ces problèmes ne relèvent pas des causes habituelles des maladies rénales que nous connaissons, comme le diabète. Ils sont probablement dus à une charge de travail trop importante combinés à l’exposition à des toxines », analyse Jason Glaser. Allié à la déshydratation, ce processus se développe bien plus vite que si l’on passe dans ces champs en visite.
L’apport du documentariste
Que ce soit dans des cultures de riz ou des plantations de canne à sucre, des travailleurs tombent malade et meurent, mais l’intérêt qu’on leur porte reste très faible. « Ce n’est pas très sexy de parler des maladies rénales de travailleurs comme ceux-ci, reconnait Ilana Weiss, directrice principale de La Isla chargée des politiques publiques et de la santé. C’est difficile de sensibiliser sur ce sujet les compagnies, les donateurs. » C’est à ce moment-là que les talents d’Ed Kashi ont été mis à contribution.
« C’est qui est intéressant avec les projets personnels, c’est la façon dont on les trouve et la façon dont ils vous trouvent, explique le photographe. Lors des premiers jours dans ce village de Chichigalpa, où 67 % des hommes sont malades ou morts de cette maladie, où tous les jours il y avait des funérailles, j’ai eu le sentiment d’être présenté à ce qui allait être mon nouveau projet personnel. »

Une nouvelle façon de travailler



Un nouveau projet et une nouvelle façon de travailler, avec des activistes, des scientifiques et des professionnels de la santé. Touché par ce qu’il voit et pour permettre à La Isla de faire connaître ses actions, il décide d’une stratégie bien définie : « Le premier était de faire une série de portraits. Car ils peuvent être un moyen très puissant de communiquer, surtout quand vous avez des témoignages avec. Des portraits de travailleurs malades mais aussi de leur famille laissée pour compte. L’autre stratégie, c’était le reportage : des images documentées de ce qu’il se passe. Essayer de décrire et de montrer la situation, des gens qui travaillent aux funérailles, en passant par la vie quotidienne. L’élément supplémentaire, c’était d’en faire de courts documentaires. La dernière stratégie était l’utilisation des réseaux sociaux. »
Ces créations, au-delà de contenter Ed Kashi dans son travail et sa passion, lui ont permis d’avoir un impact maximal dans ce qu’il nomme « ce monde fou des médias ». Il y a environ deux ans, National Geographic publie sur sa plateforme internet le documentaire sur les champs de canne à sucre au Nicaragua. C’est le tournant pour l’ONG. « La compagnie qui exploite ces champs et ces travailleurs ne pouvait plus nier ce qu’il se passait », expose le documentariste.
« Cela a été très important pour nous, se réjouit de son côté Ilana Weiss. Ce qui a été génial dans le fait d’avoir Ed à nos côtés, c’est qu’il a pu prendre ces photos et rendre cette expérience palpable. Cela change tout de pouvoir s’appuyer sur ces images quand nous présentons nos travaux lors de conférences et de tables rondes d’épidémiologie. Ce ne sont pas vraiment le genre de travaux que l’on peut voir lors de congrès scientifiques. Cela nous a été extraordinairement utile pour faire passer notre message et être entendus. » Un article scientifique n’a en effet pas la même puissance et la même efficacité qu’une photo. L’image permet de montrer la façon dont les communautés vivent et survivent. Jason Glaser prend pour exemple « les équipements de dialyse et les conditions sanitaires déplorables dans lesquelles on les utilise ».

Les projecteurs braqués sur le CKDu



En outre, l’exposition médiatique fait que la lumière reste sur le sujet et permet de créer entre les documentaristes, les activistes et les scientifiques ce que Jason Glaser appelle « un cercle vertueux ». La diffusion des travaux d’Ed Kashi et leur portée permettent à l’ONG de recueillir des fonds pour aider les populations ainsi que la recherche scientifique. Un soulagement pour Ilana Weiss : « Nous avons cessé de nous cogner la tête contre un mur comme nous le faisions depuis une dizaine d’années. »
Le photographe, lui, bénéficie de nouveaux financements pour poursuivre ce projet. Il partira pour le Pérou en février 2018. Le New-Yorkais en tirera de nouveaux reportages qui feront perdurer ce « cercle vertueux ». Avec un dessein qu’il partage avec La Isla : « Toutes ces ressources que nous consommons, le sucre, le riz… Les gens qui nous les fournissent ne doivent pas mourir de leur travail. Qu’ils vivent dans des pays pauvres ou sous-développés ne veut pas dire que c’est ok que ce genre de choses arrive. Nous devons mettre les responsables au pied du mur et c’est une façon de le faire. »

Le blog de l'ESJ pro Montpellier Focus sur Visa

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